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Publié le mardi 1er janvier 2008 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 23

1er janvier 2008

Jusqu’à ce que je le parcoure rapidement, à la recherche de je ne sais plus quel détail, je n’avais jamais réalisé à quel point ce récit était chaotique. J’en ai écrit les précédents chapitres au fil du temps, piégée par l’illusion de la linéarité. Les dates se succédaient, j’avançais dans le temps et je restais persuadée de progresser, tant bien que mal.

J’avais découvert une maison ; j’étais parvenue à l’acheter, puis à l’habiter. J’ai eu le sentiment, peu à peu, de découvrir le village, de faire connaissance avec quelques-uns de ses habitants. Je m’étais intéressée au passé de cette commune, à l’histoire des gens que je rencontrais, les invitant à me raconter leurs souvenirs. Alors que ma vie professionnelle, déjà si peu valorisante, chancelait, je croyais trouver avec ces murs la stabilité qui me manquait tant. Je m’étais plongée sans retenue dans un songe éveillé, partant à la rencontre d’un personnage dont personne ne savait rien. Je m’étais fait la promesse d’exhumer ses aventures, ses hauts faits, convoquant le souvenir de ses parents, de ses frères, de son épouse, de ses voisins. Il est vrai que la chance m’a offert à réinventer un destin hors du commun.

À la vie réelle, cheminant entre cynisme et médiocrité, j’ai opposé l’errance dans un passé nimbé d’honneur et de droiture. À l’absence de mes propres racines j’ai substitué l’exploration d’une généalogie égrenant des noms, des métiers, des villes qui me sont étrangers. À la fadeur de mon existence j’ai opposé le prestige d’un grade, la rutilance du pouvoir, la gloire d’un destin qui n’est pas le mien. J’ai chanté la noblesse des charpentiers et j’ai dénigré mon propre père.

Je me souviens de ma première visite à cette maison où j’avais cru entendre le pas du cheval du général. C’était le 19 août. Cela fait presque un an et demi. Qu’ai-je réalisé depuis ? Qu’ai-je appris, qu’ai-je construit ? Ai-je au moins grandi, suis-je devenue meilleure ? Plus sage ? Ou plus amère ?

J’ai passé tout ce temps à traquer un fantôme. À lui donner la vie que je lui avais rêvée, aidée en cela par mes trouvailles successives qui m’incitaient à le voir toujours plus grand, toujours plus fier, plus romanesque, plus chevaleresque. Le général a été mon prince charmant évadé d’un conte, mon héros jailli d’une épopée, mon seigneur issu d’une légende. Progressant sur les lignes des vieux registres, voyageant dans les photos anciennes, j’ai modelé autour de lui les personnages propres à accroître davantage sa stature. Dans le décor de Dieupentale, qui a si peu changé, je donne la vie à tout ce peuple qui s’anime sous mes doigts ; je les modèle avec des mots, et j’écris au jour le jour une histoire à laquelle je veux croire. Une belle histoire, où les méritants sont récompensés, où les valeureux sont respectés, où la bassesse ne l’emporte pas sur la grandeur. Une histoire triste : c’est ce qui fait sa beauté. Le brillant militaire, tombé au faîte de sa carrière, n’a pas eu le temps d’atteindre la plus haute marche du pouvoir ni de devenir, peut-être, un vieil imbécile. Mourir a été le plus beau geste de sa vie : il laisse toute sa place à l’espoir. Tout est possible.

Je ne saurais dire combien d’heures j’ai passées à traquer chaque détail, à filer sur chaque piste qui s’offrait à moi, à engranger les informations, à questionner les habitants de Dieupentale, les pressant de fouiller dans leur mémoire, celle de leurs parents, celle de leurs grands-parents. J’ignore combien de pages j’ai écrites, croyant ajouter, chapitre après chapitre, de nouvelles briques à la construction de mon récit.

Et je réalise que je suis tout juste parvenue à entasser, pêle-mêle, des fragments désordonnés, échafaudant une hypothèse pour aussitôt la mettre à bas, élaborant un scénario qui s’effondrera quelques pages plus loin, mêlant mon histoire à celle des Cancé, des Roudès, des Rivière. J’ai parcouru des centaines de kilomètres à la recherche d’un acte, j’ai consumé des nuits entières à lire des ouvrages sur la colonisation, sur l’histoire de Tarn-et-Garonne, sur la Grande Guerre. J’ai noirci des dizaines de pages à noter des témoignages, dont la fiabilité s’est invariablement montrée harsardeuse, mais dans lesquels j’ai cependant tenté de dénicher un soupçon d’exactitude, un semblant de vraisemblance. Et qu’ai-je retiré de tout cela ? Je ne sais même pas quand a été construite ma maison. Je n’ai pas la moindre idée de la façon dont pouvait se dérouler la vie d’un jeune garçon élève au collège de Castelsarrasin. Je ne sais rien.

J’ai voulu écrire la vie de Jean Larroque et je n’ai fait qu’ébaucher les contours vagues d’une silhouette incertaine. J’ai voulu montrer le cheminement d’un chercheur, décrivant les étapes de mon travail, expliquant au fur et à mesure quelles méthodes employer, et je réalise que je n’ai pas de méthode. J’ai voulu oublier l’échec de ma vie en me passionnant pour celle d’un homme à qui tout avait réussi, mais ma vie n’est pas meilleure. El le général est mort. Bêtement. Cruellement.

J’ai tenté de réécrire mon récit, pour l’ordonner, lui offrir la cohérence qui le rendrait intelligible, le débarrasser des scories de mes états d’âmes et des errements de ma pensée. Puis j’ai jugé qu’il était trop tôt. Tant que je n’aurai pas terminé ma quête, je ne pourrai qu’accumuler les chapitres qui seront autant de brouillons. Je sais bien que cette quête ne connaîtra pas de fin. Elle ne s’interrompra que lorsque je l’abandonnerai, je ne sais quand, je ne sais comment. Mais elle ne sera jamais achevée. Tant que je vivrai ici, je demeurerai sous le regard de Jean Larroque, et quand bien même je voudrais m’en détourner, ce regard me suivra, de pièce en pièce, sous le bananier ou au fil du ruisseau qui court sous les pruniers.

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Pour que je parvienne à reconstituer, comme le ferait un biographe ou un historien, toute la vie du militaire, il suffirait que je découvre enfin toutes les archives relatant chacun de ses faits et gestes. S’il existait quelque part un carton, un coffre, une armoire renfermant ses lettres, ses photos, ses documents officiels, je n’aurais qu’à les dépouiller et les retranscrire. Ce serait si facile. Je pourrais narrer la glorieuse existence de Jean, fils d’Antoine et d’Anne, il sortirait à tout jamais de l’oubli dans lequel il a sombré ; des écoles, des rues, des bibliothèques porteraient son nom, il deviendrait aux yeux de la postérité l’égal de Joffre, de Foch, de Gambetta, d’Hugo, de Roosevelt. Dans toutes les villes que je traverserais, je regarderais les plaques des rues, des avenues, des squares, et je me dirais « Ce lieu s’appelle Jean-Larroque grâce à moi. »

L’armoire, le coffre, le carton existent peut-être. Les notes que le militaire a rédigées lors de sa carrière, les lettres qu’il a adressées à sa famille lorsqu’il était aux Colonies, les rapports qu’il a paraphés, tout cela n’a peut-être pas disparu. Une famille possède probablement, perdues au fond d’un appartement familial, des bribes de la vie de mon général. Combien de greniers ont-ils été vidés, depuis le 31 décembre 1921 ? Combien d’héritiers ont-ils trouvé, mêlés à des factures, à des livrets de famille, à des collections de portraits de bébés inconnus posant nus à plat ventre sur des coussins, les papiers d’un militaire portant le matricule 1231 ? Qui a reposé là ces documents, avec indifférence, se disant qu’il faudrait trier tout cela un jour ? Qui a brûlé ces vieilleries qui ne concernaient plus personne ? Qui a jeté une boîte où, dans la poussière et parmi les fragments de vieilles montres, étaient perdues une médaille coloniale (agrafe AOF Mauritanie), un ruban des Palmes universitaires, une Croix de guerre belge, une croix de l’Étoile noire ?

Qui n’a pas gardé le souvenir de Jean Larroque ?

J’ai vu en rêve l’armoire, le carton, le coffre. J’ai feuilleté en songe les lettres d’amour que Jean avait échangées avec Marie Rivière. J’ai pénétré dans un salon de Toulouse, au parquet encombré de tapis élimés, aux murs couverts de boiseries, à la suite d’un homme au grand front et au regard rieur. Un juge, ou avocat, ou notaire peut-être. Il venait de prendre sa retraite. Il portait des collants blancs, des souliers à boucle et une chemise à jabot sous une veste à passementerie. De sa main ornée d’une chevalière portant des armoiries qui m’étaient inconnues, il tenait une canne semblable à celles qu’utilisaient les chefs d’orchestre au XVIIe siècle. Une belle canne d’ivoire, dont le pommeau d’ébène représentait une proue de navire. Une sirène. Face aux très hautes fenêtres, ornant le trumeau d’une cheminée semblable à celle de mon bureau, le général, peint en pied, la main sur une balustrade où courait un rameau de lierre, me contemplait. Il portait son uniforme d’apparat, en couleurs. Je ne le connaissais jusqu’alors que coiffé de son képi de colonel, en noir et blanc, mais j’ai reconnu son regard franc et son demi-sourire. Il avait le même regard que mon hôte qui se retournait vers moi, me montrant d’un geste un piano à queue, peint en blanc et dont les pieds nervurés étaient liserés d’or. Un très vieux piano dont le couvercle portait une plaque de cuivre : « Médaille d’or - Paris, 1901 ». Les touches d’ivoire étaient jaunies, inégalement alignées ; certaines étaient affaissées, et quelques touches d’ébène étaient même fendues. J’ai fait courir ma main sur le clavier, et le piano me répondit avec un son un peu aigre, un peu creux. « Voici le piano du général », me dit le propriétaire des lieux, me prenant par le bras pour m’inviter à m’asseoir dans un profond fauteuil tendu de velours de Gênes.

L’homme m’a longuement parlé de son grand-oncle, le frère de son grand-père Émile. Il m’a révélé comment Jean avait, au grand dam de sa famille, longtemps aimé la jeune Marie, que les convenances n’autorisaient pas à suivre son amant en Afrique. Elle l’attendait, languissant à Agen, et Jean écrivait chaque semaine, racontant les colonnes dans la brousse, les travaux d’intendance, ses rencontres avec des peuples dont il apprenait les dialectes. Lors de ses permissions et de ses congés, lorsqu’il rentrait en France, il lui rapportait des cornes d’antilopes, semblables à celles qui sont conservées par Monique Fauconié dans l’ancienne maison de Lucien. Marie était rejetée par la famille Larroque ; cette fille de la ville ne leur semblait pas digne de leur fils aîné, pour lequel ils auraient choisi la fille d’un charpentier, riche propriétaire à Bouillac. À la fin de son récit, l’homme se leva et ouvrit une bibliothèque où il prit un épais dossier qu’une sangle de toile tenait fermé. Il étala les documents sur le dos du piano : Marie souriait dans une robe légère, tenant une ombrelle, adossée à une tonnelle. Sous mes yeux, la main à la chevalière éparpillait des lettres par dizaines, des photographies, des formulaires. La pièce était sombre, et sous le grand portrait du général je ne pouvais pas lire les feuillets. Je ne pouvais que contempler ce trésor qui fut vite remisé dans sa bibliothèque. J’ai pris congé de l’homme après avoir longuement contemplé le portrait. Longtemps, très longtemps, j’ai scruté le regard d’huile et de toile, qui sembla me dire : « À bientôt ».

Arrivée chez moi, j’ai trouvé dans la pièce jouxtant mon bureau le piano blanc, et le hall était encombré de caisses de bois renfermant des épées, des cuirs de sellerie, le bonnet d’apparat avec sa plume. Appuyé au mur, enveloppé dans une couverture, le portrait. Le dossier à la sangle de toile était posé sur mon bureau. J’ai contemplé tout cela, arpentant le hall, désemparée. J’ai ouvert le piano, j’ai examiné le contenu des caisses, dont le nombre me semblait infini, alignées dans mon couloir si long que je ne distinguais pas l’escalier, tout au fond. La peinture du piano s’était écaillée, la caisse de résonance s’était fendue, les plaque d’ivoire sur les touches s’étaient décollées. Les licols et les colliers de chasse dans les caisses tombaient en lambeaux, s’effondrant dans un nuage de poussière brune. La sangle du dossier résistait sous mes doigts, et dans mes efforts pour la vaincre, je finis par la rompre, laissant choir sur mon beau carrelage des fragments de papier rongés par la moisissure.

Je me suis réveillée, pantelante, le cœur affolé, et je suis allée travailler à mon bureau dont on a retiré mon téléphone, et où j’ai coché des cases, sélectionné des lignes, validé des libellés, avec toute la journée l’impression d’avoir les mains couvertes de poussière. Émile, le plus jeune frère du général, a eu un fils, qui lui-même au eu un fils qui vit toujours, à Toulouse. Il a soixante ans. Monique Fauconié m’en a parlé, cet été ; elle m’a dit qu’elle l’appellerait, qu’elle lui demanderait s’il avait des documents. Elle ne m’a pas donné son prénom ; lorsque je le lui ai demandé par e-mail, elle ne m’a pas répondu. Je ne peux pas, pour l’instant, trouver cet homme qui est le plus proche descendant de Jean Larroque. Je sais qu’il existe, j’ignore ce qu’il pourrait m’apporter. Si je le rencontre un jour, lui raconterai-je mon rêve ?

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Vos réactions

 
La maison du général - 23
8 janvier 2008 22:53, par Umanimo

Je n’avais pas encore lu le chapitre 23 de la maison du général. J’ai presque cru à la réalité de ton rêve. Si tu sais où habite ce Larroque, tu dois pouvoir le trouver, même sans son prénom. Encore un travail de fourmi patiente.

Uma_qui_attend_toujours_avec_impatience_des_nouvelles_du_général

 

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