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Publié le dimanche 23 mars 2008 dans la rubrique :

Musique

Jean-Sébastien Bach

Jean-Seb ou l’art du tricot (2)

Analyse d’un fragment de la Suite pour orchestre n°2

Avant de vous soumettre à la terrible épreuve de l’analyse de cette fameuse Ouverture n°2, je vais vous montrer, avec un exemple facile, ce que peut être une fugue. Vous allez voir à quel point les technologies modernes rendent l’analyse musicale aussi simple qu’une chanson de Céline Dion. Bach, lui, n’avait qu’une plume d’oie et une pile de papier et devait se débrouiller avec ça.

Le début de ce palpitant feuilleton est ICI

Nous allons donc oublier pour l’instant les Suites pour orchestre, et nous contenter d’un piano pour essayer de comprendre ce qu’est l’écriture fuguée. Parce que si je vous jette comme ça sans préparation au beau milieu de mon Ouverture, je sens que ça risque d’être un peu raide. Ce serait dommage. Alors pour l’instant, on va s’arrêter sur une autre œuvre de Bach, dont la structure est si évidente qu’après ça, vous allez vous dire « Ouais, la fugue, on en fait tout un truc, tu parles, c’est trooop facile ! » Facile... on en reparlera.

Je vous ai choisi une très jolie variation extraite du Klavierübung IV. Qu’est-ce que c’est que ça ? Allons, allons, mais si, vous connaissez : les Variations Goldberg. Je voulais juste frimer un peu, calmez-vous.

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©Festival Bach en Combrailles

Je vous propose d’abord d’écouter la chose, et après j’explique. Si vous êtes sages et si vous suivez jusqu’au bout sans bavarder, vous aurez un p’tit bonus.

Voici donc la Variation n°10, interprétée par Murray Perahia, tirée du disque Goldberg Variations (Sony Classical, réf. CB 811, enregistré en 2000) :

Variation n°10

Vous avez écouté attentivement, et vous avez donc remarqué que le pianiste commençait à la main gauche, puis reprenait la même phrase musicale à la main droite, et qu’ensuite il la répétait à nouveau avec la main du milieu avant de renouveler l’exploit avec l’autre main du milieu. Oui, c’est bien ça, le compte y est. Murray Perahia est un monsieur absolument normal, il n’a que deux mains comme tout le monde, et en plus le pauvre il a bien eu peur parce qu’à un moment il avait même un pouce en moins. Une bêtise : il s’était coupé sur le bord d’une feuille de papier, ça s’était infecté, il avait un pouce comme une pastèque, ça a commencé à bouffer l’os, l’horreur, et puis en fait ça s’est bien terminé. On a eu chaud. Et pourtant vous avez bien entendu quatre fois le même thème, enrichi à chaque reprise par les trois autres mains qui continuent leur bonhomme de chemin en soutenant le thème. En contrepoint. Oui messieurs-dames : la mélodie est pratiquement la même pour chaque voix (on va arrêter de dire chaque main, Vishnou va finir par me faire un procès), l’une démarre après l’autre, chacune vit sa vie et pourrait être complètement indépendante, et le tout mis ensemble, une maille à l’endroit une maille à l’envers, je te fais un rejet et je tire un bout de fil de la pelote, tout ça donc nous donne une fugue. Du tricot, je vous dis.

Comme je vous sens un peu perdus, je vais reprendre lentement. Vous allez voir, c’est bête comme chou. À comprendre. Parce qu’à écrire, une fugue, quand même, il faut s’accrocher. Quant à la jouer... Moi j’y arrive péniblement avec seulement deux mains mais franchement, c’est pas joli joli. Allez, c’est parti pour les explications.

On commence par la première voix, une petite phrase musicale sur quatre mesures, en Sol majeur. Je vous montre et je vous fais écouter :

Cette petite phrase, toute simple, toute bête, que même moi j’aurais pu l’écrire tant c’est vraiment pas compliqué, on peut la jouer sur tous les tons... Par exemple, en Ré majeur, tiens. C’est pratique, Ré majeur, c’est une quinte au-dessus du sol, ça nous fait un joli cinquième degré très académique et ça montre que j’ai bien écouté le prof en cours d’écriture. Ou que j’ai suivi attentivement l’épisode de Kaamelott qui me fait toujours rire aux éclats à la 43e rediffusion. Mais je bavarde, je bavarde...

Bon, on a bien écouté, à une quinte près, c’est la même chose qu’au début. Alors on continue, et comme on est très imaginatif quand on s’appelle Jean-Seb, on change juste une ou deux bricolettes, histoire quand même que ça sonne juste avec les autres voix qui continuent de se balader. On retourne en Sol, parce que c’est la tonalité du morceau, on grimpe de deux octaves et ça donne ceci :

Et comme il s’agit d’une fugue à quatre voix, on va terminer avec une reprise en La majeur, parce que comme ça on est sur une quinte au-dessus du Ré, ça obéit à des règles très compliquées quand on commence à se poser des questions au moment d’écrire un chef-d’œuvre musical et pourtant toute notre musique occidentale, même celle de Céline Dion (encore là, celle-là) est faite comme ça : on se balade de quinte en quinte. Du coup, à l’oreille, ça paraît évident. Mais comme Bach est quand même plus créatif que Cél... l’autre, il change encore deux trois détails à sa phrase pour ne pas avoir l’air de se répéter comme un âne, surtout que les trois autres voix, pendant ce temps-là, sont en train de se tricoter de plus en plus serré pour que tout ça arrive dignement tout en même temps sur le dernier accord.

Et en répétant, tout bêtement, quatre fois la même chose, on fait la Variation n°10 de Bach en se frisant les moustaches. Vrai, si on met tout ceci bout à bout, on tient notre fugue... ou presque.

Le problème, c’est que ça fait un peu vide, tout ça... Il faudrait quelques accords pour que la rengaine devienne une vraie fugue. Et ça, coller trois accords, n’importe quel touriste du dimanche en est capable. Même moi. Sauf que ça ne donne pas une fugue, parce qu’il manque... Quoi ? Et alors, vous suivez ? Il manque le con-tre-point. C’est à dire la mélodie du début qui continue comme si elle était toute seule, sauf qu’elle accompagne la reprise du thème. Ah la la, pensez à ce que je vous ai dit : le tricot.

On pourrait réécouter Murray Perahia pour essayer de comprendre ce qui se passe. Mais mon instinct infaillible me dit que là, maintenant tout de suite, c’est un peu prématuré. Alors on va regarder tranquillement ce que fait la main gauche quand la main droite entre en scène.

Après les quatre premières mesures où l’on expose le thème (et donc cela s’appelle... l’exposition, ouais mon gars, c’est plein de termes techniques, la musique, et remarque au passage comme je me la pète...), après les quatre premières mesures donc, la mélodie se poursuit tout naturellement. On pourrait considérer que cette seule partie de main gauche constitue un morceau de musique à elle toute seule. Un peu cul-cul, mais un morceau quand même. Là où ça devient magique, c’est quand on lâche la main droite, à la mesure... La mesure ? Quelqu’un est encore réveillé ? La mesure 5, bravo, c’est bien.

C’est pas beau, ça ? Le thème repris en ré, pendant que la main gauche fait son truc à elle en sol. C’est de la fugue ou je m’y connais pas, ça, Madame. Vous voyez, finalement, c’est pas si compliqué...

Oui mais voilà, on est avec Jean-Sébastien Bach. C’est bien joli d’écrire huit mesures avec deux voix, mais le Cantor, quand même, sait faire mieux que ça. Genre continuer la mélodie de la deuxième voix sans que ça devienne n’importe quoi avec la première, et comme on est là pour s’amuser, n’est-ce pas, on va ré-exposer le truc du départ pour bien montrer qu’on a du métier. Non mais des fois. D’accord. Mais pour nous faibles mortels qui avons bien du mal à tout entendre en même temps, elle dit quoi, la mélodie de la deuxième voix ? Elle dit ça :

Si on compare avec la première mélodie, franchement, à part le fait qu’il y a quatre mesures de moins, on croirait que c’est la même. Il ne manque qu’un accompagnement pour que ça donne quelque chose de tout à fait écoutable. Et ça tombe bien, l’accompagnement, on l’a... Bah oui, on a la première voix... et la troisième. Tout ça se met en place, non ?

Je vous fais grâce des troisième et quatrième voix ; le principe est toujours le même, sauf qu’évidemment, il devient de plus en plus compliqué à chaque fois d’ajouter une ligne à l’ensemble en s’arrangeant pour que ça tienne debout. Compliqué pour nous, parce que Bach, lui, il faisait ça du matin au soir. On s’amuse comme on peut. N’empêche que maintenant vous savez, dans les grandes lignes, ce qu’est une fugue. Ça vous fera un sujet de conversation tout à l’heure pendant que vous chercherez les œufs dans le jardin, pour épater la belle-mère je vous assure que ça le fait. Enfin j’imagine...

Maintenant que vous avez compris le principe, voici les quatre voix assemblées. Et comme je suis super-championne en informatique musicale, je vous ai préparé une petite partition en couleurs pour que vous puissiez suivre en direct live ! Une couleur, une voix, c’est facile...

Après, tout est question d’interprétation. Ce que vous venez d’écouter, c’est moi sur mon Bösendorfer de 1953 en loupe de noyer... Non j’déconne, c’est mon logiciel qui a eu la bonté de lire les notes que j’avais recopiées (et voilà ma réputation de soliste qui fout le camp). Ça s’écoute mais ça manque de relief, tout ça. Si vous écoutez à nouveau Perahia, vous entendrez beaucoup plus distinctement chacune des quatre attaques, avec les quatre mains...

D’autres interprètes pourront choisir de jouer cette pièce différemment. Par exemple, Glenn Gould. Voici un enregistrement de 1982, intéressant pour deux raisons : primo, le petit génie ne braille pas comme un perdu, et on peut entendre la musique. Rien que ça, c’est bien. Deuxio, il a décidé, dans la deuxième partie du morceau, de ne pas mettre le thème en avant, mais le contrepoint... Pourquoi pas. Ça se défend, après tout. Et maintenant vous êtes armés pour écouter ça comme des chefs.

Variation n°10
Glenn Gould - 1982

Cet extrait est tiré du coffret que mon cher et tendre m’a offert pour mon dernier et inquantifiable anniversaire. A State of wonder (Sony, pour la référence c’est écrit trop petit pour mes pauvres zyeux). Il est formidable, mon très cher et très tendre. Il sait que j’apprécie Bach, mais a oublié que Glenn Gould m’énerve. Comme si je n’avais pas assez râlé en l’écoutant ronchonner sur les Inventions à deux et trois voix (faudra que je vous en cause, un jour, mais grosso-modo, il s’agit de... contrepoint, tiens donc). Mais bon, il m’a offert ce coffret qui réunit trois CD : les Variations version 1955 et version 1982. Très intéressant à écouter, finalement, je suis très contente de mon cadeau. Vous pouvez vous le faire offrir, vraiment, ça vaut le coup. Le troisième CD est réservé aux passionnés anglophiles : le pianiste discute avec Tim Page, il explique la musique, le piano, l’art, tout quoi...

Et Glenn Gould, je vous l’ai même trouvé en vidéo. Puisque vous êtes arrivés jusque là, vous l’avez bien mérité. Voici une séquence extraordinaire montrant le pianiste au travail chez lui... C’est formidable !

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Image extraite de l'article "C'est Mozart que j'assassine !"