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Publié le dimanche 15 juin 2003 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 8

Bruits de fourchettes, verres, brouhaha. Je trempe. Dans la salle, la machine à café chuinte, éclats de voix, je sue. Je fais la plonge, au noir, dans un restaurant de la place de l’Hôtel-de-Ville. Je suis polyvalente.

Assiettes vidées à gauche, garnitures de légumes et petites patates de côté pour le client suivant, faïence dans le lave-vaisselle à droite. Appuyer sur le bouton, sortir le panier lourd, trop lourd. Je suffoque dans les bouillons de vapeur nauséabonde. Poser le panier sur l’évier, derrière moi. Demi-tour : pile d’assiettes sales. Les couverts triés, couteaux, fourchettes, cuillers. Il faut laver à la main les couteaux à viande, pour ne pas mouiller le manche en bois.

Mon conseiller-prospecteur est navré : pas de place disponible pour l’instant. Est-ce que j’ai bien suivi une cession de sensibilisation à la recherche d’emploi÷ ? La reprise se fait attendre, il faut persévérer mademoiselle, vous savez on a vu pire. Lire les panneaux tous les jours. Lire les petites annonces, ne pas hésiter à envoyer des lettres de candidature spontanée. C’est très important, on ne m’aidera pas, il faut que je me prenne en charge.

Je pourrai peut-être toucher le RMI. Pas sûr : je vis chez mes parents, ils pourvoient à mes besoins. C’est compliqué, confus, même Yves Mahl se perd. Au fond de son jardin, derrière l’agence du journal, dans sa jolie maison bourgeoise, l’ANPE est une usine à névrose. On voit entrer des gens qui trottent, ils poussent la porte le menton haut, leur carte bien à plat dans leur poche. Ils sortent pâles, crispés, les lèvres minces et la carte au bout du bras désœuvré. Soupirs, pieds qui traînent. Ils grommellent vaguement et se grattent le crâne.

Il y a les habitués, les assidus, qui calculent leur emploi du temps : à 8 h 30, poser les gosses à l’école Jeanne-d’Arc, traverser acheter le journal. Le lire en descendant la rue. 8 h 45, arrêt au bistrot, petites annonces. Café, sucre tourné. 8 h 55 : au-revoir merci à demain, arrivée tranquille dans les temps, à 8 h 58, devant le perron encadré d’hortensias. L’ANPE de La Cité a l’air d’une pension de famille, avec ses bancs, ses treilles et ses tonnelles. Pierres et briques en façade, des séquoias dans le parc. L’année dernière, la tempête a déraciné l’un des arbres, il s’est couché en hurlant tout près de l’agence du journal.

Le chômeur, ponctuel, n’est pas seul : il commence à discuter gentiment avec ses confrères qui patientent sans illusion. C’est leur petite sortie, leur balade hygiénique.

9 h 15 : formalités accomplies, la conscience tranquille. Les panneaux ont eu leur salut du matin. Le demandeur d’emploi fait un saut à la sécu pour poser une ou deux feuilles de remboursement, c’est vraiment pratique, c’est juste à côté. 9 h 25, il fait encore trois quatre pas et ça y est, il est arrivé. Amicale laïque, terrains de boules. Le chômeur de La Cité est bouliste, ou alors il pêche en cuissardes dans la Loire. Qu’est-ce qu’il peut faire de plus ? Ses frères, cousins, neveux sont aux aguets dans toute la plaine. On tousse aux bennes Marrel ? Une entorse chez Alcatel, ou une cirrhose à la verrerie ? La tribu se téléphone : il va peut-être y avoir un remplacement chez Badoit, ou encore chez Auga. Le chômeur a ses antennes partout, il est au courant avant le chef d’entreprise des embauches et débauches. Mais il est toujours coiffé au poteau par les stagiaires, les petits gars en alternance à neuf francs et quelques de l’heure, les longue-durée, les moins de vingt-cinq ans, les plus de cinquante, les défavorisés, les pistonnés, les expérimentés et les emplois aidés. Le chômeur de La Cité n’est pas un fainéant : il donne la main parfois pour monter un muret ou faire une façade. Il est maçon ou carreleur.

Il casse son plan d’épargne logement pour passer le permis poids-lourd : les chauffeurs de cars sont des chômeurs à temps partiel. Il fait ce qu’il peut, pas plus pas moins, il va quand même pas se jeter dans la Loire. En attendant le coup de fil du neveu, il joue aux boules.

Sa femme garde le petit dernier, attend le prochain et suit Les Feux de l’amour, en assemblant à la vitesse de l’éclair des anses de seaux ou des poignées de cartables.

Je vais sous les séquoias une fois par semaine. Au milieu de l’après-midi, il y a moins de monde. Je marche vite, je guette dans le parc les silhouettes des promeneurs. J’ai peur qu’on me reconnaisse.

Pap’, lui, n’y va jamais. Il sort à six heures du matin et va voir ses copains maçons sur les chantiers. Il avait été à son compte, ça marchait bien, et il rendait quelques services le dimanche. Un crépi, un appui de fenêtre...

Il en a pour jusqu’à la fin des temps à rembourser les arriérés d’impôts, ça pardonne pas, il est ruiné. Déshonoré. La maison des Perrotins, son ouvrage, son chef-d’œuvre, des années de travail, tous les jours, le soir il raclait sa truelle à la lumière des phares du camion, la jolie maison de maçon a été vendue trois fois rien un an après notre fuite honteuse. Pap’ a brûlé ses journées à mendier des factures, pour les tuiles, pour la chaudière, pour les fenêtres... Ses collègues compatissaient :

-Je sais, t’es dans la merde, si t’as besoin surtout te gêne pas mais là, tu vois, quand même, des factures, c’est risqué, t’as vu ce qui t’est arrivé.

Pap’ sait bien que quelqu’un l’a balancé. L’Inspection du travail ne débarque pas, comme ça, par hasard. Les impôts se foutent pas mal de savoir comment sont payés les moellons du pavillon. A moins qu’on les aide. Mon père croit savoir qui est le fils de pute qui l’a donné. Il l’attend au tournant, ça fait cinq ans qu’il attend et l’autre vient de se payer une grue toute neuve, avec la remorque pour la promener. Il organise des barbecues autour de la piscine où la moitié du Conseil municipal fait trempette. Il fait du ball-trap à Saint-Galmier et sa fille cadette fait du cheval à Saint-Genest-Lerpt.

La fille cadette de Pap’ fait la plonge à Saint-Étienne, cuisine sans fenêtre, cour profonde, noire, le charbon lavé des façades s’incruste au fond des traboules.

Je suis logée, nourrie : je lèche les garnitures, légumes de saison, cinq fois réchauffés le temps d’un service. Je me délecte de rebuts de luxe. J’ai les mains toutes fripées, rouges. Mes ongles sont blancs. Mes cheveux sentent la graisse et l’eau de vaisselle. Je touche quatre-vingts francs par service, plus le lit en fer sous une ampoule et des plâtrées de délice de canard sur lit de fenouil.

J’économise, je compte mes sous toutes les nuits, assise au bord de mon lit. Si je fais l’affaire, ils me garderont quinze jours. Ça fait près de deux mille cinq cents francs. Après, on verra. On m’aura vue à l’œuvre, on aura jaugé mon professionnalisme de plongeuse chevronnée. Je suis là en prévision d’un coup de bourre, c’est ponctuel, saisonnier, le dernier sursaut avant la torpeur qui nous mènera jusqu’à Noël. Mais si je fais l’affaire, on m’appellera. Plus tard, peut-être, on ne sait jamais, on pourrait me mettre au service, mais là c’est plus délicat, il faut faire attention une fille pas déclarée, on sait jamais qui vient manger, hein, on ne demande pas aux clients si ils bossent pour les impôts. Remarque, on craint pas grand-chose, on les connaît, tu parles à la longue. Mais bon, faut se méfier.

-Tu veux pas faire un apprentissage ? T’as le temps de réfléchir, on n’en est pas là, et puis de toutes façons pour le moment je suis complet. J’ai déjà Solange et David.

Je veux partir, ne plus hanter les tours des Mésanges, ne plus lécher ma soupe sous l’œil froid de mon père. Je ne veux plus rencontrer Stef, je ne veux plus entendre claquer sa porte au matin. Je veux disparaître dans la foule de la Grand-Rue, suivre le flot sur les trottoirs trop étroits, traverser sans regarder les feux. Il y aura une clochette, ding-ding, ding-ding, insistante, impérieuse, ding-ding, il y aura des gens qui diront "Oh !" ou "Attention !", ou encore "Elle est folle !" Je serai perdue dans le bout de mes chaussures, pas traînant et œil vague, je n’entendrai rien et ding-ding-ding-ding-ding, un grincement et je mourrai sous les roues de fer du tramway. Les secours arrivés rapidement sur les lieux ne pourront rien faire, et la gendarmerie procèdera aux vérifications d’usage.

De Carnot jusqu’à Bizillon, j’ai remonté toute la Grand-Rue, dans les deux sens, poussant les portes de tous les bars, de tous les restaurants. A l’approche de la fête du livre, il paraît qu’on embauche, il y a tellement de monde dans les rues.

-Mais vous savez mademoiselle, il y a de moins en moins d’argent, nous on s’en rend bien compte, ça fait huit ans qu’on est là. On fait des sandwiches, mais on baisse en salle. On se débrouillera comme ça, cette année, si ça fait comme l’année dernière, on avait baissé d’un tiers, on y arrivera tranquillement. Les temps sont durs. Repassez dans huit jours, on sait jamais.

Le deuxième passage a été le bon. Quand la fête sera finie, que le grand chapiteau sera abattu, gisant, flasque et blanc, sur le tapis rouge, je devrai partir. Laisser l’évier propre et le lit fait.

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