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Publié le vendredi 28 décembre 2007 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 28

Dans le passage souterrain, une toute jeune fille surveille les tréteaux. De temps à autre, elle arrange l’alignement des bijoux. Je remarque des objets inédits : des presse-papiers, des portefeuilles, des ronds de serviette. Steve diversifie son offre. À l’affût en bas des escaliers crasseux, j’attends qu’il revienne. Il est sûrement au café. Parfois, quelqu’un s’approche de l’étal. Jamais pour acheter. Pour parler avec la gamine, en fumant une cigarette, et repartir. Dans quelques minutes, les collèges vont lâcher des flots d’adolescentes, et Steve va réaliser l’essentiel de son chiffre d’affaires. Je remonte à la surface pour tenter de le trouver dans l’un des bistrots de la place du Peuple, mais je ne le vois pas. Un tram déverse son premier arrivage de collégiennes, et je me précipite dans le souterrain à leur suite, certaine de trouver Steve à son poste.

Il n’y est pas. À sa place, la jeune fille est toujours là, mais deux types font tourner la boutique. Décidément, Steve délègue beaucoup. L’un est très grand, maigre à l’extrême, terriblement pâle. Il porte une ample chemise blanche sous un long manteau noir, il a les cheveux longs, attachés, très blonds. Ses yeux noirs, enfoncés dans les orbites, lui donnent l’expression d’un cheval affolé. Il a des mains immenses, fines, aux doigts démesurés. Il manie les bijoux avec une délicatesse étonnante ; en fait, de l’ensemble du personnage émane une étrange élégance, un raffinement sensuel et fragile.

L’autre est de type méditerranéen, Italien peut-être, ou Grec, ou Espagnol, je ne sais pas. Il semble très fort, puissant, solide. Il a également rassemblé ses cheveux en queue de cheval, mais un friselis sautille sur son front, d’autres dans sa nuque. Lui aussi a les yeux sombres, mais animés d’un pétillement qui inspire immédiatement la sympathie. Il semble aussi exubérant et jovial que son camarade paraît sombre et réservé. Je les trouve assez bien assortis.

L’adolescente se tient maintenant en retrait, elle est adossée au mur. Elle est plutôt jolie, petite et plantureuse, la peau blanche et lisse. Ses lunettes me cachent la couleur de ses yeux. Elle a les cheveux courts, châtain, très frisés. Elle est blottie dans un épais anorak, elle semble avoir froid. Je ne lui donne pas quinze ans.

Le trio m’a l’air sympathique, et je m’approche des tréteaux. La facture des bijoux me surprend : ce ne sont plus les créations bricolées de cuivre et de cuir, mais des breloques semblables à celles qu’on trouve dans les supermarchés, des chaînettes trop brillantes, du toc. Alors que j’examine une surprenante collection de coupe-ongles en fausse nacre, le grand blond m’interpelle :

— Je peux vous aider à choisir ? C’est de l’excellente qualité !
— En fait, je cherche quelqu’un… J’attends Steve, il est pas là ?
— Ah non, désolée, Mademoiselle. Il n’y a pas de Steve ici. Vous vous êtes donné rendez-vous ?

Il a une voix très grave. Je lui explique que, d’ordinaire, Steve vend ses bijoux ici, que je ne l’ai pas vu depuis un moment, et que je voulais lui parler. L’autre garçon et la fille se sont approchés pour écouter mon histoire. Ils se concertent :

— Tu vois qui c’est, toi ?
— Non, je sais pas, ça me dit rien…

La fille semble avoir une idée :

— C’est pas Gérard, des fois ?

Oui, c’est ça. Je ne savais pas que Steve avait abandonné son pseudo. Je croyais aussi que c’était toujours lui qui occupait cette place, là, dans ce lieu stratégique du souterrain.

— Ben dites donc, ça fait un bail que vous êtes pas passée par ici, alors. Vous vouliez le voir pourquoi ?

Comme ça, pour prendre des nouvelles.

— Vous le connaissiez bien ?

On peut le dire, mais bon, ça date un peu, ça fait des années que je ne l’ai pas revu. La fille s’éloigne en hochant la tête, l’air perplexe. Les deux garçons semblent embarrassés, ils se consultent :

— On lui dit ?
— Me dire quoi ?
— Ça caille ici, vous venez boire un café ?

Le blond confie l’étal aux deux autres, et je le suis sur la place du Peuple. Il est vraiment immense, le manteau qui lui bat les chevilles allonge encore sa silhouette filiforme. J’ai du mal à suivre son ample foulée. Il me demande mon prénom, et se présente : Cyril. Enchantée. Son copain, c’est Ralph, et la fille, Amandine, a un peu le béguin pour lui.

— Comment vous l’avez connu, Gérard ?
— C’est une longue histoire. Il y a plus de six ans. Je passais par là, j’ai vu les tréteaux et je voulais juste lui dire bonjour.
— On l’a un peu connu, on a vendu à côté de lui pendant un moment. Ça se passait pas trop bien, les flics nous ont virés plusieurs fois. On a pris sa place quand il est parti, maintenant on est à peu près tranquilles.
— Il est parti où ?
— Vous ne savez vraiment pas ?

Cyril raconte. La disparition de Steve, enfin de Gérard, les flics venus poser des questions, la perquisition dans son appartement, le cadavre d’une femme sur le lit, une brune, une étrangère à ce qu’il paraît, Anglaise ou Ecossaise, on n’a jamais bien su, et surtout les deux mômes blottis, seuls près du corps de leur mère. On ne sait pas combien de temps ils sont restés avec elle comme ça, mais quand les flics les ont trouvés, il paraît que c’était pas beau à voir. La femme était morte d’une overdose. Gérard a été retrouvé plusieurs mois plus tard, du côté d’Avignon. Il est peut-être en taule, on n’en sait rien.

J’écoute, indifférente, même pas surprise. Ainsi, Steve avait ramené sa mouette irlandaise et ses gosses. Deux orphelins. Il n’était plus à Saint-Étienne, il n’y reviendrait probablement plus, et je ne sais même plus pourquoi je voulais le voir. Je m’en vais, sans but.

Quel instinct m’a poussée à venir dans ce souterrain ? Que venais-je y chercher ? Tonio, dans son garage, a dû appeler chez moi pour savoir pourquoi je n’étais pas venue travailler. Ma mère doit s’inquiéter, mon père ne sait encore rien, il est à l’association. Je traîne dans la Grand-Rue, je vois le chapiteau encore vide de la Fête du livre sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Dans quelques jours, Stef sera assis derrière sa pile de livres et ses gobelets de café. L’écrivain au regard brûlant aussi, avec son nouveau roman. J’ai peur de croiser Karine, et je m’enfonce dans les petites rues ; mes pas me conduisent dans le quartier Saint-Jacques, le coin des putes et des artistes, le village où j’avais cru avec Steve vivre pour de vrai. C’était il y a si longtemps… Il y a toujours des galeries d’art et des boutiques de fringues, mais les rues ont été pavées, les maisons restaurées, le quartier « réhabilité ». Les bars côtoient les bodegas, qui voisinent avec les pizzerias, et les gens flânent, regardent les vitrines, se détendent et semblent heureux. Ce ne sont pas les piétons pressés de la Grand-Rue.

J’erre, la tête vide. Devant une librairie, je cherche malgré moi dans la vitrine le bouquin de Stef. Il n’y est pas. Arrivée sur la place Chavanelle, je m’assois et je contemple le ballet des bus, les passagers qui montent et qui descendent, les familles qui attendent, les pigeons qui reprennent possession des voies dès le départ des cars. Quelques jeunes font du skate et un chien trottine, inspectant scrupuleusement toutes les bordures de trottoirs, tous les poteaux, en quête d’une odeur rivale.

Je laisse filer les heures, et une fatigue indicible m’envahit peu à peu. J’ai passé la dernière nuit dans l’abri du bus, en attendant le tout premier car. Je n’éprouve rien d’autre que cette terrible lassitude. Ni colère, ni haine, ni tristesse. Juste le poids implacable de ma vie qui m’écrase, la somme de l’énergie que j’ai brûlée en vain, pour écrire, séduire, aimer, travailler, espérer. Pour vivre. Il ne me reste que mon échec, une humiliation suprême qui me laisse sans forces. Je ne suis plus qu’une enveloppe vide, abandonnée là sur un banc, et l’épuisement m’arrache des sanglots muets. Le froid de la nuit qui tombe me transperce, mais je reste assise sur mon banc, hoquetant sur la place devenue déserte, indifférente au bruit des voitures qui défilent non loin de là, derrière moi. Sous les lampadaires, je n’attends rien ni personne, je laisse mes côtes broyer mes poumons vides, mes yeux brûlants fixent sans la voir l’ombre de ma silhouette brisée par la bordure du trottoir.

Le flot des voitures tarit peu à peu, les cars viennent se garer pour la nuit, les lumières dans les vitrines, une à une, s’éteignent, les rideaux de fer se baissent avec fracas. J’entends parfois des pas sonores qui résonnent sur le goudron et qui s’éloignent. Il fait de plus en plus froid, et les gens marchent vite pour rentrer chez eux. Je m’endormirais là si l’air glacial ne me faisait pas grelotter si fort. Le sommeil est ma seule issue, et je finis par m’extirper de mon banc pour partir à la recherche d’un hôtel.

Je ne rentrerai pas chez moi. Jamais.

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