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Publié le mercredi 12 décembre 2007 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 25

J’ai du mal à reconnaître ma chambre. Je m’y sens comme une étrangère, à l’étroit dans ce parallélépipède trop sombre, trop encombré. Le superflu envahit l’espace, tout dans cette pièce est inutile, saugrenu. Depuis ce matin, je vide mon armoire : des années de faux souvenirs, qui ne rappellent aucune émotion, encombrent les rayons. Il faudra ensuite que je trie le capharnaüm des tiroirs de mon bureau. Je n’en ai pas vraiment le courage, je pense que je jetterai le tout, sans sélection, hormis un ou deux papiers importants, ceux qui forment mes archives, ceux qui apportent la preuve de mon existence. Trois fois rien.

Elton John se démène en bruit de fond. « Crocodile rock » en sourdine. J’aime bien cette voix, l’énergie qui s’en dégage. Mais j’ai aujourd’hui du mal à comprendre comment je pouvais passer des heures entières à l’écouter, sans rien faire d’autre que suivre les textes sur les livrets.

Je dois faire attention quand je m’accroupis et me relève. J’ai la tête qui tourne encore, je dois bouger au ralenti. J’ai mal aux bras. Les perfusions ont laissé des bleus tenaces et sensibles. Même sur le dos des mains.

Je crois que c’est ce que j’apprécie le plus, depuis que je suis revenue à la maison : j’apprends à vivre sans tirer le cathéter à mon bras. Je sens encore le liquide froid qui se répand sous la peau, filant au travers de mes veines devenues fragiles comme des fils de verre. Cette sensation d’humidité glacée qui s’écoule en moi, la douleur de la piqûre, les bras gonflés comme des poches d’eau. C’est fini, l’aiguille ne me tient plus en laisse, je suis libre.

Je suis revenue il y a trois jours. Je dors encore beaucoup, le moindre effort m’épuise. Mais je me sens si calme, si paisible. J’ai hâte de pouvoir enfin aller me promener dehors, juillet est chaud et lumineux, j’ai besoin du soleil pour m’aider à renaître. À l’hôpital, j’ai atteint la fin du bout du chemin que j’y pouvais suivre.

J’ai tant dormi, j’ai tant parlé qu’un jour, alors que mon bras s’emplissait de ce médicament devenu inutile, j’ai dit que j’avais fini. Que je n’avais plus rien à dire, plus rien à rêver, plus rien à fuir. Que je voulais marcher, seule et droite, dehors, sous le ciel ouvert. Je savais que j’y arriverais. Je devais sortir, croiser les passants, et éprouver le bonheur de rencontrer leur indifférence. J’ai marché et personne ne m’a dévisagée. Personne n’a détourné le regard. Personne ne s’est rendu compte que j’étais là. Ils m’ont accueillie parmi eux, je suis leur semblable, rien ne me différencie dans la foule.

J’ai encore des cachets à prendre, le sevrage sera long. Mais qu’importe ? Je suis là, chez moi, je fais le ménage dans ma chambre qui ne ressemble pas au passé que je n’ai pas vécu, je fais place nette pour finir d’éclore, tranquillement.

Je n’en finis pas de remplir des cartons que Maman descend, au fur et à mesure. C’est surprenant de voir à quel point une vie aussi creuse parvient à accumuler les artefacts. Je n’ai rien d’essentiel à conserver, alors que j’ai entassé avec soin des monceaux d’insignifiance. Les leurres ne brillent plus, je les jette et, peu à peu, je respire plus librement.

Pap’ est en vacances. Les écoliers ont fui les Mésanges, ils sont en colo, ou chez des grands-parents à la campagne. Mon père commence à recevoir des cartes postales de Tunis, d’Oran, de Nioro. Les gosses s’appliquent pour raconter qu’il fait beau et chaud et qu’ils passent de bonnes vacances. Ils mettent de jolis timbres, certains sont si grands qu’il ne reste pas assez de place pour l’adresse. Les cartes mettent parfois plus de trois semaines pour arriver. Mais elles arrivent, elles connaissent le chemin, elles s’acheminent, têtues, jusque chez nous où enfin elles se posent, colorées, chaudes, naïves.

Pap’ s’ennuie un peu. Il bricole sa voiture, il trie les outils dont il ne se sert plus depuis si longtemps. Il lit le journal, soigneusement, et examine longuement les pages que Karine a montées. Elle passe tout l’été au secrétariat de rédaction ; chaque jour, elle assemble les copies et les dispose sur les pages, il faut que tout rentre, avec les photos, c’est très compliqué.

Grande sœur présentera son mémoire de DEA en octobre. Elle ne fera pas de thèse, elle en a assez de la fac, les rites païens et l’art roman. Les vierges noires de la Loire l’indiffèrent, elle les a toutes saluées, pas une ne lui a répondu, leur histoire leur appartient. À trop les regarder, Karine leur a fait perdre leur magie.

Elle a oublié Gérald. Elle sait simplement qu’il a obtenu une allocation de recherche, il va s’exiler dans les monts d’Auvergne et danser avec les démons des volcans, parmi les feux follets qui illuminent la mythologie des puys.

Stef est reparti à Lyon peu avant mon retour. Il est venu voir mes parents, pendant mon absence, et a discuté avec Pap’ du devenir de l’association. Il n’a plus le temps de s’en occuper, mon père sera seul avec les éducateurs à la rentrée, mais il va changer de statut, il sera mieux payé. Il faudra qu’il aille voir à la mairie. Il passera un concours, plus tard, c’est un peu idiot, mais c’est indispensable.

Mes parents commencent à chercher une location, ils aimeraient bien une petite maison, avec un jardin, partir des Mésanges, le parking, les graffitis, les adolescents qui errent en criant toute la nuit. Dormir la fenêtre ouverte.

Je resterai seule avec eux. Karine veut s’installer à Saint-Étienne, pour s’épargner les trajets quotidiens. J’ai donné mon premier salaire à mes parents. Ils en ont accepté la moitié, qu’ils ont placée sur un plan d’épargne. Ils veulent me constituer une dot, ça me fait sourire, en fait je m’en fous. Ils ne thésaurisent pas pour Karine : elle gère son argent toute seule. Elle, au moins, elle a la tête sur les épaules.

Je retournerai travailler au garage aux premiers jours de septembre, je suis encore en arrêt maladie, "en caisse", comme on dit ici. Isabelle a accouché, elle a une petite fille toute brune, Lina. Amélie m’a remplacée devant l’ordinateur. On était ensemble à Prévert. Tonio et Isabelle en sont très contents, c’est une fille travailleuse et sans histoire. Et puis solide. Ils l’auraient bien gardée. Mais je vais revenir. Ils ne me font plus confiance, ils ne disent rien, ils sont toujours aussi gentils, mais je sens une distance. Je leur ai promis de leur faire, avec l’ordinateur, de belles affiches et des cartes coordonnées, pour passer de plus jolies pubs dans le bulletin municipal et dans le journal. Ils ont dit « on verra ». Je ferai quelques dessins, pour leur montrer.

L’été est lent, je m’éveille doucement dans le silence et j’observe autour de moi la vie qui murmure. Les gens ont des petits projets, ils vont aller dimanche au barrage de Villerest, ou refaire la tapisserie du salon. Ils avancent, sereins, vont le soir à la vogue manger des merguez, ils goûtent les plaisirs d’une vie honnête. Ils sont heureux, ils s’accommodent des aléas et poursuivent leur route, la tête haute et le regard clair. Je suis prête à les rejoindre.

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