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Publié le dimanche 25 novembre 2007 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 21

Je me réveille. Je ne sais pas pourquoi. Il me semble que j’ai entendu dans mon sommeil un son inhabituel. Je tends l’oreille, la nuit est silencieuse. J’ai dû rêver. Je retourne vite dans mes songes, mais, cette fois c’est sûr, quelque-chose fait du bruit. C’est tout proche. Complètement réveillée, j’écoute. Ça vient de l’étage du dessous, juste sous ma chambre. De chez Stef. On dirait une légère plainte, ou un chant aigu. Un petit cri, discret, puis qui enfle. Un chiot pleure sous mon lit.

Je m’assieds. Il est quatre heures du matin. Je n’ai plus sommeil. Le petit chien insiste, il donne maintenant toute sa voix. Stef avait un chien, qui le suivait partout. Un boxer fougueux, qui fonçait dans les escaliers à une allure folle, avant de s’écraser sur la porte du bas. Il sautait tout le temps, amical mais salissant : son grand plaisir consistait à poser ses pattes mouillées par la pluie sur le ventre des passants. Généralement, les gens se fâchaient, certains avaient très peur. Stef s’excusait, et proposait de payer le teinturier. Un jour, quelqu’un de la mairie lui a dit que les habitants des Mésanges se plaignaient, qu’il fallait garder le chien en laisse. Stef a tenu moins d’une semaine : son chien le traînait, tirait en tous sens, révolté de se trouver soudain avec un collier.

Une nuit, le chien s’est mis à geindre, il se regardait le ventre, puis ses cris sont devenus de plus en plus puissants, il semblait terriblement souffrir. Il a dû réveiller tout l’immeuble avec ses hurlements, je l’entendais de mon lit, c’était affreux. Son ventre était devenu énorme, très dur, et grondait comme un ciel d’orage. Le vétérinaire n’a rien pu faire. L’estomac a éclaté dans un ultime cri.

Stef avait été très peiné par la mort de son boxer. Il n’avait que trois ans, il était tout fou, sa bave dans l’escalier carrelé avait provoqué la chute d’un gamin de l’immeuble qui avait eu une entorse au genou. Le chien de Stef gênait tout le quartier, il était son meilleur ami.

Le chiot s’est tu. Quelqu’un a dû venir le voir et le calmer. Je me laisse aller à une légère somnolence, en attendant le matin. J’aimerais bien avoir un chien, avec de longs poils, pour le caresser.

Je me lève très tôt. Je rejoins mon père qui prend son petit-déjeuner. Je l’interroge :

— Tu as entendu le chien, cette nuit ?
— Oui, c’est le chien de Stef.
— Il en a pris un autre ?
— Il est revenu avec, hier soir.
— Tu l’as vu ?
— Oui.
— C’est quoi, comme race ? Un boxer ?
— Je crois pas. Mais ça y ressemble un peu. Tu sais, moi, les chiens, j’y connais rien.

Je guette par la fenêtre le départ de Stef. Il traverse péniblement le parking, le chiot tenu en laisse passe entre ses jambes, gambade, mordille les talons de son nouveau maître. Il est encore petit, marron et blanc, avec une longue queue qu’il agite si fort que tout l’arrière-train frétille. Ce n’est pas un boxer, mais je suis trop loin pour bien le voir. J’espère qu’il ne pleurera pas la nuit prochaine.

Je range ma chambre sans enthousiasme. Le ménage, même superficiel, m’a toujours rebutée. C’est une nécessité dont je me débarrasse avec mauvaise grâce. Je bâcle. J’empile les papiers, sans les classer, dans les tiroirs. Lorsqu’ils sont pleins, je me décide à faire un tri hâtif. C’est comme ça que j’ai perdu mon diplôme du Brevet des collèges.

Maman et Karine, elles, sont très méthodiques. Elles ne supportent pas que les objets ne soient pas à leur place. La chambre de ma sœur ressemble à une étude de notaire, avec les étagères remplies de boîtes d’archivage consciencieusement étiquetées.

Je tue le temps. L’oisiveté me pèse, je commence à connaître l’ennui, cette longue suite d’heures, puis de jours, puis de semaines sans que rien ne change, cette attente vide et sans objet de quelque-chose qui n’arrive pas. Souvent, je me couche l’après-midi : le sommeil me sauve du temps qui ne passe pas. Curieusement, mes siestes ne m’empêchent pas de sombrer sans délai aux premières heures de la nuit. Au contraire, je ne parviens plus à me réveiller, je tire la fin d’après-midi en bâillant.

J’entends Maman qui revient du courrier. Sans élan, je vais voir. Je lirai le journal. Il y a une lettre pour moi : c’est l’ANPE. J’ai déposé ma carte de pointage la semaine dernière. Qu’est-ce qu’ils me veulent ?

C’est Yves Mahl. Je dois me présenter lundi matin, à neuf heures, avec un curriculum vitæ et la présente convocation, au garage Renault, pour un entretien d’embauche. Ils cherchent une secrétaire. Notions de comptabilité appréciées, connaissance de l’informatique souhaitable.

J’attendais une telle lettre. Depuis plus de six mois. La voilà, enfin. Elle me dérange. Elle vient me tirer de ma torpeur, elle interrompt ma lente léthargie, tiède, confortable.

Ma mère me regarde. Je feins la joie.

— Ils m’ont trouvé du boulot !
— Tu as quelque chose de correct à te mettre ?

Maman s’agite. Elle inspecte mon armoire, et soupire, dépitée.

— Allez, viens, on va à Auchan.

On va chercher la voiture de Pap’ à l’association. Il peint des caisses qui serviront à ranger les jeux. Il sifflote, la radio en sourdine près de lui. Il y a école aujourd’hui, mon père est tout seul. Maman lui explique que je vais être embauchée chez Renault, que je suis habillée comme une souillon, qu’on prend la voiture pour acheter des vêtements.

Mon père se tourne vers moi :

— Tu crois qu’ils vont te garder ?

Pap’ est guéri.

On fouille. On cherche une jupe, et des chaussures. Un manteau, des chemisiers. Des vêtements féminins, pour une secrétaire. En jeans et les baskets, de quoi j’aurais l’air ? Je laisse Maman choisir, passive. Elle m’habille comme une hôtesse de l’air.

— Faudrait que tu ailles chez le coiffeur.

Maman est heureuse pour moi. Je la suis docilement, elle me plaque les cintres sur les épaules.

— Tiens-toi droite ! T’as pas un peu maigri ? Il te faut un sac.
— Quoi ?
— Ben, tu vas pas aller travailler sans sac à main ? Où est-ce que tu vas mettre tes affaires, ton argent, tes clés ?
— Dans mes poches !
— Ma petite fille, les jupes n’ont pas de poches.

On finit par trouver un sac à main qui ne ressemble pas trop à un sac à main. Maman le trouve laid, mais elle cède. Pour se faire pardonner les mocassins. Trois centimètres de talon, je vais ressembler à un échassier aux pattes de plomb.

On a enfin fini de me déguiser. Le chariot est plein de vêtements qui me déplaisent. Maman porte la plus noire de ses robes. L’ourlet est tellement usé que la couture ressemble à un fragile pointillé. Ses chaussures ont épousé exactement la forme de ses pieds. Maman a entassé dans le chariot, pour moi, ce qu’elle aurait choisi pour elle.

— Maman... Tu prends rien pour toi ?
— Qu’est-ce que tu veux que je prenne ?
— Je sais pas, une nouvelle robe, des chaussures…
— Mais non, ça va bien comme ça. T’as vu les prix ?
— Je vais payer. Choisis une robe pour toi, on va dire que je fête mon travail.
— Mais enfin, non, tu vas pas payer ! Ton père serait pas d’accord. C’est ton premier emploi, il faut qu’on t’aide.
— Ça va faire cher.
— C’est pas grave, de toute façon il fallait y passer. Allez, tu es gentille, mais te fais pas de souci.
— Alors je paie ta robe. S’il te plaît.

Maman baisse les yeux. Elle refuse, j’ai l’impression qu’elle va pleurer. Je me tais. Elle a honte. Je suis sûre qu’elle regrette, qu’elle voudrait se faire plaisir. Rien qu’une fois. Mais les années passées à rembourser les dettes, à compter le moindre sou, pèsent trop lourd. Tout est trop cher pour elle. Ses filles et son mari doivent manger, ne pas se priver. Maman se vide et s’efface pour qu’on vive sans souffrir.

On rentre en silence. Je déballe soigneusement mes uniformes, je les range sans un pli dans l’armoire. J’irai lundi à ce rendez-vous, tirée à quatre épingles, propre et coiffée.

Je m’installe à ma table et je recopie mon curriculum vitæ.

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