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Publié le dimanche 6 mai 2007 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 11

La foule grise s’enfonce sous le chapiteau. Le long de la grande allée centrale, les pas bruissent et les voix se froissent au plafond de toile. Les épaules tanguent en un même mouvement lent et rectiligne.

Dans la multitude, un tourbillon impatient et immobile se creuse au gré d’un changement de direction. Les familles se tiennent par la main, de peur de se perdre. Un arrêt bouleverse le flux et les regards errent, perçants, à l’affût d’un courant favorable.

Des cyclones tournoient lentement autour des stands. Carrefours giratoires hérissés de piles de livres, sur lesquelles parfois les écrivains ont posé un petit écriteau pour mieux attirer le chaland.

Une nuée s’agite autour d’une table, des mains aux livres ouverts s’élèvent au-dessus des têtes. Une star se trouve derrière, signant, souriant :

— C’est quoi votre prénom ?

La vedette virevolte, engloutit l’espace, écrit vite, debout, s’affaire, reine des abeilles qui bourdonnent, excitées. Juste à côté, assis comme deux sphinx au temple, une paire d’écrivains contemple le ballet d’un regard vide. Les bras croisés, ils somnolent, insignifiants, derrière leurs œuvres ignorées. Le succès du dieu du stand vide les cartons, vite, vite, les livres s’empilent à sa droite alors qu’ils s’envolent à gauche. Il signe, signe, triomphant, sans un regard pour les valets.

J’ai à peine deux heures pour flotter de stand en stand, happer l’expression résignée d’un auteur tapi derrière ses bouquins, effleurer, si la marée me laisse échouer près d’une table, quelques couvertures où les titres invitent à la promesse de tous les émois, appellent le lecteur à l’intérieur de mondes insoupçonnés, aguichent ou implorent. Sur les bandes rouges, parfois, une photo de l’auteur. Il regarde droit devant celui qui va lire : « C’est pour toi que j’écris, regarde-moi bien, tu me vois, tu me lis, tu es en mon pouvoir. Viens là que je signe. »

Je dévisage ces auteurs : ils attendent, assis sur des chaises en plastique, ils ont devant eux trois ou quatre gobelets de café. Ils regardent passer l’énorme foule, ils ne voient personne. Adossés, impassibles, ils s’ennuient. Ce sont des mannequins qu’on a placés là pour décorer les stands, ils portent leurs livres comme les poupées des devantures portent du Chanel. Yeux de cire, cintres immobiles. Derrière les jaquettes à bandes rouges, les écrivains hibernent.

Ce sont des êtres humains. Désespérément normaux. Il y en a des chauves, d’autres crépus. Quelques jeunes, beaucoup de vieux, certains très très vieux.

Celui-ci publie des pages brûlantes, que les lectrices savourent en rêvant à l’homme qui les a écrites. Elles succombent à son charme, sa plume les attire vers sa séduction de papier. Elles trouvent un cœur qui susurre la même musique que le leur, il devine leurs désirs et leur ouvre ses draps de vélin : « Viens m’aimer dans mes pages ». C’est un très vieux monsieur aux yeux blanchis, il déborde de toutes parts de sa chaise, ses deux cannes gisent à ses pieds. Ses mains torturées tremblent en spasmes séniles. Son livre s’est vendu à des milliers d’exemplaires, il est sélectionné pour deux ou trois grands prix littéraires. C’est un chef-d’œuvre, sensible, authentique, sincère. Personne ne s’arrête devant lui, les regards l’évitent. Il attend là, assis, il va bientôt crever tout seul dans sa chambre obscure. Le monde littéraire pleurera la disparition d’un immense talent.

Plus loin, les passants hésitent : l’écrivain n’est pas là. Va-t-il venir ? Le libraire les rassure, les retient, tente de les convaincre. L’auteur ne devrait plus tarder, il va arriver d’un instant à l’autre.

— Tenez, là, vous avez plusieurs de ses livres, vous pouvez en acheter un maintenant et le faire dédicacer plus tard, ça vous permet de faire un tour.

Le lecteur préfère attendre, il remercie, il commence à fuir. Il feuillette mécaniquement quelques livres, longe le stand et revient sur ses pas, il hésite. Finalement, il s’en va, sans livre. L’ouvrage ne vaut que par la signature.

La canicule est revenue sur cette mi-octobre. Le soleil, au-dehors, encourage à l’errance. Les terrasses des cafés scandent les refrains des chanteurs. Des myriades d’enfants crient et courent sous les arcades de l’hôtel de-ville, ils se bousculent autour du bassin où des acteurs peints les font rire. Les mômes grouillent, les yeux au vent. Ils sentent, ils touchent, ils jacassent en tournoyant, leurs mille doigts dardent vers les pages qu’ils triturent fébrilement. Ils s’interpellent, se racontent des histoires de fantômes, de monstres et de sorcières, et se jettent plus loin en hurlant sur une nouvelle gourmandise à la couverture bariolée. Je vois les héros intrépides et les justiciers invincibles jaillir des livres, et s’élancer dans la course heureuse des enfants en liberté.

Le chapiteau des adultes en paraît silencieux. On y avance laborieusement, tassé, poussé, le regard attentif à ne rien exprimer. Que les grands sont tristes. On suffoque, il règne sous la bâche une chaleur d’étable. Je suis revenue voir les têtes des écrivains. Ils pourraient être facteurs, épiciers, chauffeurs de taxi, électriciens. Elles ressemblent à des caissières, des infirmières, des mères de famille. Tiens, celle-là ferait une excellente chômeuse. Celle-ci pourrait cuire des confitures, dans une jolie petite ferme fleurie, il lui faut une bassine de cuivre et un gros chat tigré qui dort.

Je m’embusque dans un recoin et je m’amuse à trouver un métier aux romanciers. Aucun d’eux n’a la physionomie requise pour postuler la fonction d’écrivain. Ils n’ont pas la gueule de l’emploi.

Face à moi, une pancarte annonce un intellectuel algérien. Dessous, un petit bonhomme, la mine joviale, grisonnant, se gratte le menton. Il est condamné à mort par les intégristes, traqué. Les radios et les chaînes de télévision sollicitent son avis sur la sauvagerie croissante des attentats dans les villages. Son analyse fait autorité, c’est un très grand, et les fous de Dieu veulent sa peau, rêvent de trancher cette tête trop bien faite, d’assassiner cette parole insolente de sagesse.

Je l’observe. Il a son sosie aux Mésanges, qui se promène avec ses petits-enfants et discute interminablement, assis sur le banc dont il est le propriétaire attitré. En toutes saisons, il a une casquette beige à carreaux, il la soulève parfois pour essuyer son front d’un large mouvement de son immense mouchoir. L’écrivain algérien sirote un café. Je me dis que, depuis le temps qu’il sait la mort à l’affût, il a dû développer une sensibilité particulière, il a certainement une antenne ultra-sensible qui détecte le regard fixe braqué sur lui. Il lui faut, probablement, pour sa survie, sentir la présence qui guette, le bourreau pourrait être là, tout près, n’importe où, dans la foule.

Je visse mes yeux sur son visage. J’attends l’instant où son radar me pointera, où je deviendrai à mon tour la cible de ses sens en alerte. Il suçote son café ; il regarde les passants. Il consulte sa montre. Il fouille dans ses poches, en sort un petit bout de papier. Il le lit, puis le range. Il se trémousse un peu, aligne bien bien les livres empilés, et, peu à peu, son expression se fige : il adopte la posture terne de l’auteur qui attend. Son radar est en panne, j’aurais pu l’abattre comme un lapin de garenne. Le rongeur a plus d’instinct que le condamné à mort : le lapin n’est pas intellectuel.

Je m’éloigne, perplexe. J’ai vu un héros dans toute sa banalité.

Je me laisse porter dans la vague ascendante qui roule vers la sortie. J’imagine que j’ai, moi aussi, coiffé le masque cireux du promeneur de foire, dont la neutralité ennuyée concurrence celle des romanciers.

Deux yeux. Des flammes, deux déflagrations. Il y a de la folie dans ces yeux bruns. Ouverts, béants, effrayants. L’écrivain parle avec un client, le stylo prêt à griffer. Il parle et sa bouche s’agite trop vite. Ses yeux brûlent, torchères braquées sur le flâneur. L’auteur sourit, l’autre aussi, ils ont dû échanger quelque remarque amusante. Les yeux ont leur propre vie, ils sont locataires dans ce visage qui parle. Je m’approche, rompant la lente marche massive. L’écrivain signe, le lecteur s’éloigne. Les yeux aveuglent, ils suivent le mouvement de la foule, l’enfer dédicace à la Fête du livre : « Approchez que je vous immole ! » J’ai déchiffré le titre du livre, j’irai le chercher à la Fnac. Je ne veux pas, je n’ai pas la force d’affronter ce regard dément, il faut que je me prépare, il faut que je trouve en moi l’antidote qui me préservera de ces scories.

L’idée s’impose, l’évidence naît, le besoin enfle jusqu’à la nécessité : demain, je poserai mon roman sous ce regard.

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