Le jardin de DB

Vous êtes ici : Accueil du site > Textes > La Maison du général > La maison du général - 33

Menu de navigation

Masquer la bannière
Afficher la bannière
 
 

Aux utilisateurs d'Internet Explorer 6,
Votre navigateur ne vous permet pas de bénéficier pleinement des fonctionnalités proposées par ce site. Si vous en avez la possibilité, je vous invite à télécharger gratuitement la dernière version d'Internet Explorer, ou mieux, Mozilla Firefox.

3 commentaires

Publié le dimanche 19 juillet 2009 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 33

19 juillet 2009

Le général est mort à tout juste quarante-six ans. Il est tombé douze jours après son anniversaire. Il était parti en cure, soigner une énigmatique maladie. La presse de l’époque rapporta qu’il avait succombé aux suites de son intoxication par les gaz de combat. Le télégramme annonçant le drame au ministre fait état d’une hémorragie cérébrale. Il était souffrant, mais bien vivant, la tête emplie de projets, en plein essor. Il lui restait tout à vivre, il n’a jamais cessé de penser à plus tard, à l’année d’après, aux mois suivants, à la semaine à venir. Savait-il, lui qui avait vu tant d’hommes mourir sous ses ordres, que le temps lui était compté ? S’est-il jamais demandé s’il serait capable d’aller au bout ?

Il était malade, mais ne se savait pas en si grand danger. Le temps, c’était cette étendue à parcourir pour vivre, encore, longtemps, loin, avec Marie en Indochine. C’était la somme des pages vides qu’il allait remplir dans sa vie, dans l’Histoire. Épaulé par je ne sais quels soutiens, protégé par des puissants dont j’ignore les noms, il se dressait face au temps, marchant tranquille, sans savoir qu’il n’avait pas le temps.

Les occupants de la maison de Guillaume m’ont donné la photo qu’ils avaient prise de la pièce où était accroché le portrait du militaire, lors de leur visite d’achat. Ce portrait que j’avais tant espéré pouvoir ramener chez lui pour l’accrocher dans mon bureau. C’est probablement tout ce que j’aurai : la photo d’une photo.

Jean Larroque, vêtu de son uniforme de général, avait mon âge sur cette photo. Il s’y tient droit, grand, fort. La visière de son képi jette une ombre sur son regard, mais on devine à l’attitude du directeur des Troupes coloniales que ce regard est confiant, direct, franc. La femme étrange qui voulait m’offrir ce portrait avant de dresser entre elle et moi cet incompréhensible rempart de silence m’en avait beaucoup parlé, de ce regard que je ne peux pas voir : elle m’avait dit qu’il semblait suivre, avec bienveillance, les visiteurs. Il était indestructible, Jean Larroque, alors qu’i posait devant l’objectif.

Et pourtant, depuis déjà plusieurs années, le mal le rongeait. L’ypérite était une arme cruelle, brûlant gravement ceux qui y étaient exposés, se répandant en nuées puantes et ravageant les poumons des victimes qui mouraient dans de terribles souffrances, terrassées par l’œdème. Si le malade survivait aux premières inhalations, il risquait néanmoins de traîner ensuite sa vie à bout de souffle, les bronches torturées. Larroque se soignait, et se sentait assez fort pour poursuivre son ascension, pour continuer sur la route du pouvoir. Il avait tout le temps.

Il avait dû avoir peur, cependant, lorsque le gaz vint le suffoquer. Il dut avoir peur comme ce jour où une balle le blessa à la base du cou, passant à quelques millimètres de ses vertèbres. Lorsque les bombes tombèrent sur le poste de commandement basé au sud de Beaumont, non loin de Verdun, dans la nuit du 28 au 29 septembre 1917, il dut probablement chercher aux tréfonds de ses tripes le courage que lui reconnaissaient tous ses supérieurs. Pour continuer à commander, pour rester le maître, pour ne pas fuir. Les capitaines Eugène Menigos, Lucien Magny et Gustave Ditte purent pourtant en témoigner : le colonel Larroque, commandant l’infanterie de la 10e Division d’infanterie coloniale, avait été sérieusement brûlé par le sulfure d’éthyle déchloré. Il le présentèrent au médecin-major Léon Normet les yeux rouges et larmoyants, toussant beaucoup, ne pouvant plus parler et portant des brûlures aux pommettes et au menton. Mais Jean Larroque s’en remit, ne quitta même pas son commandement, et se crut tiré d’affaire.

Les souffrances endurées ne l’avaient jamais freiné ; rien ne pouvait le détourner de son but. Sa vie était là, toute entière, sous l’uniforme, donnant des ordres, élaborant des stratégies, rêvant de dessiner la carte du monde. Était-il fort, était-il fou ?

D’autres, sentant la mort rôder dans leur sillage, se seraient effondrés, auraient refusé cette vie de défis, auraient tourné le dos aux périls, auraient tout tenté pour berner cette ombre qui galvanisait le fils d’Antoine. Ceux-là étaient-ils faibles ?

Cette question, Paul Roderich dut se la poser maintes fois, lui dont Dieupentale se souvient sous les traits d’un colonel dont le portrait resta accroché au mur de la mairie. J’avais trouvé sa trace dans l’historique du village que j’avais consulté sur le site internet qu’alimentait avec patience ce voisin qui m’avait présenté Monique Fauconié. Mais lorsque j’avais voulu consulter à Vincennes le dossier de cet autre illustre militaire local, j’avais éprouvé de grandes difficultés à le retrouver : le colonel n’était qu’un capitaine.

Quant à cet autre colonial qui avait acheté ma maison aux frères Larroque, le 21 février 1923, il s’était également présenté sous le grade de colonel. Il avait signé l’acte de vente « Jean Marie Baleye, colonel à la Coloniale ». Aux archives de l’Armée, je n’avais pas retrouvé son dossier. Ce n’est que plus tard que je découvris que lui aussi avait curieusement prétendu porter un grade bien supérieur à celui qui lui avait effectivement été attribué : pas plus que Paul Roderich, l’acheteur de la rue Basse n’était allé au-delà du rang de capitaine.

J’ignore pour quelle raison ces officiers avaient prétendu porter des galons qu’ils n’avaient jamais gagnés. Estimaient-ils les avoir mérités ? Se sentaient-ils floués par une hiérarchie peu reconnaissante ? Jugeaient-ils avoir servi sous les ordres de supérieurs moins compétents qu’eux-mêmes ? Avaient-ils tant souffert qu’ils ne pouvaient supporter de vivre avec un grade ne rendant pas honneur à leur sacrifice ?

Une voisine de l’impasse de Ténéria, dont le jardin jouxte mon verger, avait raconté à Philippe que lorsqu’elle était enfant, vivait chez moi un militaire étrange, qui avait bâti dans son terrain des abris de planches et de branchages dans lesquels il se terrait pendant des jours, finissant par en jaillir en hurlant. Qu’avait donc vécu Jean Baleye pour sombrer ainsi dans la folie ? Que lui était-il arrivé, quel fut cet instant où il sut que le temps qui lui restait à vivre ne serait plus que le temps d’un survivant, un sursis à durée indéterminée ? Je ne sais pas combien de temps il survécut à cette guerre qui l’avait ainsi terrorisé. Le général Larroque ne se laissa tuer qu’au terme de quatre années. Roderich parvint à l’âge de la retraite et mourut à Toulouse à l’âge de 61 ans. Mais depuis qu’il avait été blessé par un obus qui l’avait atteint au ventre, il errait entre épisodes dépressifs et tentatives avortées pour mériter à nouveau l’estime de ses supérieurs. La bombe ne l’avait pas tué : pire, elle l’avait détruit. Pendant vingt ans, la mort l’a habité, le suivant à chaque seconde, tapie dans une cicatrice profonde dans la région du foie. Pendant vingt ans, à compter de cet instant où l’obus tomba dans la tranchée de Bernécourt, il sut que le temps pouvait s’arrêter. Trop tôt, injustement, cruellement. Marié depuis moins d’un an, il n’aimait pas la guerre, et s’y montrait appliqué sans pour autant témoigner l’enthousiasme que sa hiérarchie attendait de lui. Et voici qu’il se trouvait dans une ambulance, le ventre ouvert, tout aurait pu s’arrêter là, si loin de Nissan, ce village de l’Hérault où l’attendait sa femme Marie Joséphine Philomène Marguerite Élisabeth Bonestève, veuve Chaulan.

Le temps, ce temps que j’ai si souvent évoqué, cette épaisseur des jours dont je n’avais jamais pris conscience avant d’arriver à Dieupentale. Je m’étais emportée contre ce gouffre qui m’empêchait de jamais rencontrer Jean Larroque, je l’avais imaginé s’étirant douloureusement dans le cœur d’Anne qui attendait de recevoir des nouvelles de ses fils au front. Je l’avais soupesé, le trouvant terriblement lourd dans mon passé : j’avais brûlé tant d’années à vouloir me hisser vers un indéfinissable désir, cherchant sans relâche à gruger ce temps que j’avais perdu et que j’aspirais si désespérément à rattraper. Le temps que je comptais avec une impatience rageuse en voyant les travaux stagner : « J’ai quarante-cinq ans et je n’ai toujours pas réussi à embellir ma vie, et je ne sais toujours pas construire autour de moi cet abri où je pourrai passer tout le reste de mon temps », me répétai-je incessamment. Philippe me faisait exploser de colère lorsqu’il répondait invariablement « plus tard » alors que je le pressais de reprendre les réparations dans la maison du général.

Le militaire a vécu quelques mois de plus que moi, et je sais que mon temps va s’arrêter. Je connais désormais la cause véritable de la terrible fatigue qui m’accable depuis si longtemps, je sais son nom, et je ne veux pas la nommer.

Le général a ri du temps pendant quatre ans ; le capitaine Roderich défia le sien pendant vingt ans. Mon compte à rebours a commencé il y a longtemps déjà, sans que je n’aie entendu son macabre tic-tac. Mon ennemi ne m’intoxiqua pas avec un gaz terrible, ni ne me frappa avec un obus d’acier. Sans que je devine sa présence, il a creusé au plus profond de moi son nid de sang.

Et j’ai vécu, j’ai réussi à oublier l’adolescente en détresse que j’avais été. J’ai couru pour creuser la plus grande distance possible entre l’enfant de larmes et moi. J’ai banni de ma vie ma douleur face à une mère si froide, un père si lointain, des camarades d’école qui fuyaient mon étrange compagnie. J’ai effacé les notes que griffonnaient à mon sujet les psychologues scolaires : j’étais intelligente, mais « inadaptée ». Asociale. J’étais bizarre, je ne savais comment faire pour que les autres filles, si épanouies, bien habillées, riantes et qui toutes avaient un « petit copain » m’accueillent dans leur cercle. J’ai oublié d’avoir mal.

Depuis des mois, des années probablement, les attaques silencieuses de la maladie ne laissaient pour toute trace que l’insondable fatigue qui fut à l’origine de tant de renoncements. Ces périodes d’épuisement que le médecin trouvait « typiquement féminin » en me prescrivant du fer. Ces épisodes de langueur irrépressible que mon entourage prenait pour de la paresse.

Je vois dans la vie de Paul Roderich un lointain reflet de la mienne. Né dans une famille de militaires et de notables, il avait échoué à son concours d’entrée à Saint-Cyr, mais ce double bachelier avait néanmoins débuté sa carrière de manière fort brillante. Très intelligent, cultivé, énergique et d’agréable compagnie, ce fils d’un vieux chef d’escadron se trouva empêtré dans une vie qui n’était pas faite pour lui. Médiocre tireur, il fut cependant toujours très bien noté en raison de son esprit brillant et de son aptitude à commander, sachant s’imposer en s’attirant l’estime de ses hommes. Mais il ne résista pas à la cruauté de la guerre ; le combat avait transcendé Jean Larroque, et avait tétanisé Paul Roderich. Tout opposait les deux seuls enfants de Dieupentale, camarades d’école, peut-être amis, qui avaient reçu la Légion d’honneur. Tout le talent de Roderich fut gâché, ses connaissances perdues, ses aptitudes ignorées, alors qu’une carrière civile lui aurait peut-être permis de s’épanouir. Il quitta l’Armée avec des états de service déplorables, emplis de notes sévères rédigées par des supérieurs qui ne lui reconnurent que le mérite d’avoir su admirablement tenir la coopérative des hommes de troupe du 121e Régiment d’artillerie légère de Tarbes.

J’ai quarante-cinq ans et je n’ai pas été capable de réussir ma vie professionnelle, que j’avais pourtant choisie avec passion. J’ai gommé mes échecs scolaires en sortant à la tête de ma promotion de l’école de journalisme à l’âge où d’autres s’installent définitivement dans leur fauteuil de cadre. J’ai voulu réparer le désastre de mes premières années en me montrant plus douée, plus forte, plus rapide que quiconque. J’ai réussi à oublier les plus terribles, les plus humiliants, les plus laids de mes souvenirs. J’ai conduit mon fils à l’aube de sa propre vie, et je suis fière lorsque je le vois si solide, si sain, invulnérable et heureux. J’ai passé mon existence à toujours vouloir rattraper. Rattraper quoi ? Rattraper le temps. J’ai passé ma vie à me dire qu’enfin j’allais y arriver. Arriver à quoi ? Arriver où ?

Arriver là. À quelques mois de la mort du général. Je vais être irradiée, je vais être opérée, la fatigue chaque jour se fait plus oppressante, le mal a fait son œuvre et je ne ressens aucune douleur, juste ce poids incommensurable et un filet ininterrompu de sang, seule trace du fantôme qui me taraude, discret et implacable.

Le général est mort avant d’avoir eu le temps de changer l’Histoire. Non loin de sa maison natale, au cœur de la fête du village, s’élèvent ce soir les notes maladroites d’une banda. Les musiciens sont assez mauvais, mais que la musique est douce...

Post-scriptum

Ce texte est une version remaniée de celui que j’avais initialement publié le 6 juillet, et que j’avais supprimé depuis.

Recommander : 
 

Vos réactions

 
La maison du général - 33
7 juillet 2009 21:29, par Umanimo

Juste pour te dire que j’ai lu le 33e épisode de la maison du général. Je suis incapable de dire autre chose. UMA

La maison du général - 33
19 juillet 2009 23:20, par brendufat

Faudrait pas oublier un p’tit truc : on t’aime, tête de mule.

La maison du général - 33
23 juillet 2009 10:34, par Julien

Je suis de tout cœur avec toi... mais je ne sais quoi dire de plus, si ce n’est que Brendufat à raison...

 

À vous d'écrire

 

Sur le même thème

Au hasard

Des articles...
Une photo...

Cliquez sur cette image pour accéder à l'article dans lequel elle est publiée.

Image extraite de l'article "Qu'est-ce que ça cache ? 2 - Portes"