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Publié le mardi 25 décembre 2007 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 22

25 décembre 2007

Le brouillard, glacial et pénétrant, s’obstine à ramper sur la plaine. Depuis plusieurs semaines déjà, il glisse au ras des labours, s’accrochant au bord des routes et plongeant mes fenêtres dans une semi-pénombre grise. Pendant quelques jours, il peut disparaître, à la faveur d’un souffle de vent ou pour céder place à la pluie, qui ne tombe jamais assez pour remplir les cours d’eau et reconstituer les réserves. Dans ce Sud-Ouest dont j’avais imaginé le climat clément et doux, la grisaille, l’humidité et le froid se sont installés depuis bien longtemps, et à un été morose succède cet hiver de brumes. Ce temps calamiteux nous a fortement retardés dans nos travaux de rénovation. Impossible de s’installer dehors pour peindre ou pour poncer. La luminosité est insuffisante pour travailler correctement à l’intérieur. Mais, surtout, la tristesse du ciel, qui fait écho aux difficultés en tous genres auxquelles nous sommes quotidiennement confrontés, nous prive de cette envie d’avancer qui nous animait à notre arrivée à Dieupentale, il y a tout juste six mois.

Au premier rayon de soleil, pour peu qu’il brille le week-end, je suis dans le jardin, armée de mon sécateur, de mon râteau et de mes cisailles, et je toilette la forêt de ronces. J’ai pu dégager une bonne partie de la cour, rendant aux arbustes étouffés par la végétation sauvage la lumière qui leur faisait défaut. Le brouillard m’a arrêtée dans mes progrès, et j’enrage, alors qu’il reste tant à faire. Je voudrais tant, au printemps, voir renaître ce jardin, débarrassé de ses lianes sauvages et de ses rameaux morts.

À l’intérieur de la maison, rien n’avance. La cuisine est à peu près terminée, ainsi que la salle de séjour. Et tout reste ainsi, « à peu près ». Je connais trop bien, pour l’avoir vécue dans ma première maison de Goutteland, cette situation où le provisoire s’éternise. Des tracasseries de tous ordres, au premier rang desquelles les pannes ininterrompues de la chaudière que personne ne semble pouvoir faire fonctionner, sapent le peu d’énergie dont nous disposons et, au lieu de peindre, de poser les moulures ou de bâtir la grande bibliothèque dont je rêvais pour le salon, nous nous dispersons en courriers et en coups de téléphone auprès des techniciens, des fournisseurs, et désormais, des assureurs et des juristes. Cette maudite chaudière et son combustible nous coûtent tant d’argent en équipements supplémentaires que jamais nous ne pourrons en amortir le coût. Depuis deux mois et demi qu’elle est installée, elle ne fonctionne toujours pas, ou si mal. La combustion des granulés de biomasse dégage une odeur pestilencielle qui a poussé notre voisin, pourtant fort paisible, deux fois à notre portillon. Les Dieupentalais commencent à se plaindre de l’odeur d’équarrissage qui émane de la maison du général, et nous recevons les doléances sans même avoir la satisfaction de nous chauffer correctement. Nous en sommes à souhaiter que l’installateur nous débarrasse de cette chaudière qui a englouti nos économies, pour la remplacer par un classique chauffage au fioul. Mais pour l’heure, nous grelottons tandis que le brouillard plaque dans notre cour, dans toute la rue et chez mon voisin les fumées nauséabondes.

Au rang des contrariétés, hormis le silence obstiné des entreprises auxquelles Philippe envoie en vain des offres de travail, le propriétaire du toit d’en face, celui qui avait cet été percé de fenêtres plongeant dans l’intimité de ma maison, a fait son retour. Cet homme est étrange, tout de même. Après quelques semaines, cet été, de discussions houleuses avec les Bâtiments de France et la mairie, nous avions enfin vu disparaître les fenêtres, et pensions avoir retrouvé notre tranquillité. Le voisin avait laissé une seule ouverture, à l’aplomb d’une large cheminée qui la cachait. Chacun était satisfait : lui bénéficiait d’une source de lumière dans ses combles, et nous restions protégés des regards. Après quelques jours de méfiance, nous avions finalement été rassurés, et nous avions perdu l’habitude de circuler dans la cour en jetant un coup d’œil suspicieux du côté du toit. Jusqu’au jour où, alors que je travaillais dans mon bureau, j’entendis des bruits suspects. Je me levai et, par ma fenêtre, découvrai le voisin démolissant sa cheminée. À ce moment-là, je rangeais les livres qui étaient jusqu’alors empilés avec le plus grand désordre dans différents placards et bibliothèques. J’ai arrêté mon classement pour avertir Philippe des agissements du voisin. Je ne l’ai pas repris, et depuis des semaines, les livres gisent sur le carrelage, en piles qui parfois s’effondrent.

À bout de patience, nous avons interpellé l’homme sur son toit, le menaçant de reprendre nos actions en justice s’il ne masquait pas sa fenêtre. Il nous a promis de dissimuler son ouverture, mais « pas tout de suite »... Nous voici avec une procédure contre l’installateur de la chaudière, une autre en suspens contre la fenêtre d’en face, le voisin de l’autre côté qui se plaint des odeurs produites par notre chaudière, Philippe qui ne parvient pas à sortir du chômage et moi qui suis entrée dans une longue et lente guerre contre mon propre employeur.

Nous voudrions juste vivre en paix, travailler en paix, avoir un chauffage qui fonctionne, voir le brouillard se lever parfois. Passer à autre chose, poursuivre l’aménagement de la maison du général, prendre le temps de découvrir la région et les gens qui y vivent. Tout cela ira peut-être mieux lorsque l’hiver et son écharpe de bruines sera parti.

À défaut d’avancer, nous patientons. Sans vraiment savoir ce que nous attendons. Je voudrais profiter de cette période de fêtes pour tenter de revoir l’arrière petite-nièce du général, l’inviter à venir voir la maison et reprendre le fil de la discussion là où elle avait été interrompue lors de notre unique entrevue, au mois d’août. Mais elle n’a jamais répondu à mes e-mails, et ce silence m’inquiète autant qu’il m’impressionne. Je remets sans cesse au jour suivant le moment où je prendrai le téléphone pour l’appeler, et je ne parviens pas à m’emparer du combiné.

J’aurais pourtant quelques informations à lui communiquer, même si je doute que, dans le fond, l’histoire de sa famille l’intéresse autant que moi. J’ai enfin pu aller aux Archives départementales et, si je n’y ai pas trouvé tout ce que je recherchais, j’en ai toutefois ramené quelques éléments qui, comme d’habitude, soulèvent une foule de nouvelles questions.

J’ai été guidée par une jeune femme fort dévouée mais qui me sembla un peu désorientée ; probablement ne travaillait-elle aux archives que depuis peu de temps. Je ne pus obtenir les renseignements que je recherchais au sujet de la maison, dont je sais pour avoir retrouvé les actes de vente successifs qu’elle fut vendue par les trois frères du général en 1923. Anne y était morte deux ans auparavant, et son mari était parti vivre chez son fils Lucien, au bord du canal, pour succomber quelques mois plus tard. Au dernier jour de cette année terrible, Jean Larroque mourait devant la gare. La maison resta vide pendant deux ans avant de trouver un nouveau propriétaire. Je pensais trouver aux archives l’acte de propriété d’Antoine Larroque, pour savoir s’il avait achetée cette maison en l’état, ou s’il l’avait fait bâtir. Parce que la même interrogation me poursuit toujours : comment un tonnelier, même s’il gagnait honnêtement sa vie, pouvait-il se trouver propriétaire d’une maison dont le style aurait mieux convenu à un notaire ou à un médecin ? L’employée des archives ne sembla pas comprendre ma requête, et alors que je lui demandais un acte de vente, dont j’avais pourtant les références et les dates, elle me conseilla de consulter les documents cadastraux. Je perdis de longues heures à tenter de comprendre comment fonctionnaient ces « matrices », jonglant entre cadastre napoléonien et cadastre rénové, errant parmi les anciennes et les nouvelles cases, traquant les correspondances entre les parcelles recensées dans les deux systèmes. Sans parvenir à saisir pourquoi je tournais les pages de ces documents dont je voyais bien qu’ils ne m’apporteraient pas les éclaircissements que j’étais venue chercher, je mis la main cependant sur quelques nouveaux éléments qui n’ont pas fini d’attiser ma curiosité.

Je découvris notamment que le général était devenu le propriétaire de la maison familiale en 1913. S’agissait-il d’un achat, d’une donation ? Les tables du cadastre ne permettent pas de le savoir. Une seule chose est certaine : les parents du militaire vivaient dans la maison de leur fils, et cette maison avait été acquise en 1875 par Antoine, au moment de son mariage avec Anne. Mais je ne peux toujours pas savoir si la maison figurant sur la parcelle n° 47 de la section D à cette époque est bien celle dans laquelle je vis aujourd’hui. Antoine a acheté cette maison du hameau qui se nommait alors « Luché », ainsi que quelques arpents de terre, à un propriétaire possédant d’innombrables vignes, pâtures et terres. La maison, qu’il s’agisse de celle d’aujourd’hui ou d’une bâtisse plus ancienne sur l’emplacement de laquelle fut construite celle que j’habite, semble être entrée dans le patrimoine de ce propriétaire en 1862. J’ai tout d’abord pensé que ce personnage, qui semblait fort riche, était probablement le bâtisseur de ma maison. Cela m’aurait permis de comprendre que le tonnelier ait pu vivre dans une telle demeure. Mais les tables cadastrales furent établies avec aussi peu de rigueur que d’exactitude. Ces documents fiscaux dont la lecture me plongea dans la plus grande perplexité ne m’ont pas permis de comprendre qui vendit la maison à Antoine. Fut-ce Jean Cazals, gendre Sauvage, voiturier à Dieupentale ? Ou bien Antoine Cazals, peut-être le fils du précédent, qui semble avoir hérité des biens ? Celui-là était cultivateur rue Basse ; s’il apparaît sans équivoque qu’il habitait bien chez moi, était-ce dans ma maison ? Ou le vendeur fut-il, en réalité, Jean Gadet, gendre Cazals, domicilié à Rivière-de-Verdun ?

Quoi qu’il en soit, je ne comprends pas davantage comment un voiturier, et a fortiori un cultivateur, auraient pu édifier cette maison. Une demeure qui n’a jamais été achevée, une demi-bâtisse comptant pas moins de treize ouvertures — une mention qui figurait sur les documents cadastraux. Si ce n’est pas la maison d’un tonnelier, ce n’est pas davantage celle d’un voiturier. Je n’aurai la réponse à mes questions que lorsque j’aurai enfin mis la main sur les actes qui me manquent et que je n’ai pas été capable de trouver à Montauban. Les archives sont fermées jusqu’à la fin de l’année, et ensuite je retournerai travailler. Si Philippe ne peut pas prendre le relais pour éclaircir ce mystère, je devrai attendre de longs mois, une fois encore...

Les registres m’apprirent également que les frères Larroque firent à leur tour de nombreuses acquisitions foncières à Dieupentale. Lorsque la maison familiale échut à Jean, Guillaume était déjà propriétaire de deux maisons, dont l’une abritait sa boulangerie, et d’une remise. Lucien, déclaré comme voiturier, lui aussi, en 1913, possédait en 1914 une maison, flanquée d’un magasin et d’un hangar, au lieu-dit Boulbène. Quant à Émile, le dernier-né, déjà propriétaire d’un atelier, il acquit en 1914 une maison, alors qu’il vivait loin d’ici, à Toulouse. Peut-être les parents Larroque firent-ils le partage de leurs richesses entre leurs quatre enfants, alors que les nouvelles colportées par les journaux étaient alarmantes. Il est possible que Jean ait reçu la maison, et chacun de ses trois frères une somme d’argent leur permettant de s’installer. Si tel était le cas, la fortune d’Antoine Larroque était conséquente. Son entreprise de tonnelier était peut-être florissante, dans cette région productrice de vin en grandes quantités, même si la qualité du breuvage était moyenne. Dans la cour de la rue Basse, devaient s’affairer des ouvriers et des apprentis chargés de confectionner ces barriques, ces tonneaux, ces baquets destinés à transporter le vin dans tout le Sud-Ouest.

C’est en observant d’anciennes cartes postales que je réalisai combien l’activité d’Antoine devait être stratégique. Des photos de la gare prises vers 1910 montrent d’énormes barriques qui devaient contenir plusieurs centaines de litres de vin, attendant d’être chargées sur les wagons en partance pour Toulouse, Montpellier, Brive, Bordeaux, Sète. Sur les quais, des tonneaux empilés. Partout, sur chaque carte postale, je retrouve des traces d’Antoine et de son labeur. La plaine de la Garonne aurait pu produire le meilleur vin du monde que personne ne l’aurait bu si le tonnelier n’avait fabriqué, de toutes tailles, de toutes formes, des centaines de barriques dont la réalisation devait, sans aucun doute, mobiliser une main d’œuvre nombreuse et très experte.

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La gare de Dieupentale vers 1910

Mais pour obtenir plus de certitudes quant au niveau de vie de la famille Larroque, et à l’étendue de leur fortune, il me faudra trouver de nouvelles pistes de recherche, et aujourd’hui je ne sais comment m’y prendre. Jamais encore je n’ai pu obtenir une réponse qui ne suscite un flot de nouvelles interrogations. Leur accumulation me mène non loin du découragement : quand et comment pourrai-je parvenir au terme de cette quête ? Quel est donc son sens ? Plus j’en apprends sur le général, sa vie et sa famille, plus je me sens perdue. J’ai sollicité l’aide d’historiens, à l’université de Toulouse ou auprès d’associations d’anciens combattants, sans avoir encore reçu de réponse de leur part. Le brouillard s’épaissit autour de mon général au fur et à mesure que je tente de percer son intimité. Je ne suis plus sûre que d’une seule chose : seule, je ne parviendrai pas à le dissiper.

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