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Publié le mercredi 4 juin 2003 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 5

Stef a téléphoné vers huit heures. C’est ma sœur qui a décroché. Elle ne me l’a pas passé, j’étais dans ma chambre, je regardais par-delà le parking la fenêtre fermée de ma grand-mère.

Elle lui a dit :

-Je crois qu’elle est un peu secouée.

Karine a frappé à ma porte. Jamais elle ne frappe avant d’entrer, d’habitude elle s’engouffre chez moi et la porte va taper contre le mur. Grande sœur n’a jamais envisagé l’éventualité que je puisse avoir une vie privée, un espace personnel, une sphère d’air par moi filtré. Aujourd’hui j’ai vu la mort, ça me pose. On me respecte à la maison, à moins qu’on m’évite. J’ai dévoilé l’horreur.

-C’était Stef.
-J’ai entendu.
-Il est désolé pour Mémé.
-Ah.
-Il te rappellera dans quelques jours, quand tu te seras remise.
-Remise de quoi ?
-Ben je croyais... Rien. Je suis venue te dire, c’est tout.
-Merci.

Karine et moi, on s’entend plutôt bien. Moi, souillon, douée pour rien, terne ; elle appliquée, droite. Nous formons un vieux couple, dépareillées, étrangères l’une à l’autre mais liées par des connivences de petites filles qui ont découvert ensemble des choses importantes. Souvent, c’était elle, l’aînée, qui me suivait dans nos apprentissages intimes. Je lui avais appris à embrasser, j’avais vu dans un livre à la bibliothèque comment il fallait faire.

Je lui avais montré, j’avais onze ans, elle en avait treize. Elle m’avait repoussée avec dans l’œil un serpent acculé :

-C’est dégueulasse !

Parfois, on passe des semaines sans se parler. Non que nous soyions en froid. Simplement, nous n’avons rien à nous dire. On vit côte à côte, on se supporte, on s’entraide parfois. C’est bien.

C’est la première fois que je vois un cadavre. Je n’imaginais pas la mort comme ça. Plus horrible, moins sordide.

Mémé avait les yeux mi-clos, elle roupillait. De la bave avait fui de sa bouche coincée entrouverte. Une terrible odeur s’élevait de sa blouse : sphincters en vacances. Sinon, elle avait l’air vivant, un peu plus pâle peut-être. Mais figée, irréelle, abandonnée, crispée. Sensation étrange, dégoût et attirance.

Je n’étais pas sûre, je voulais voir si elle était vraiment morte, ou si, peut-être, elle avait eu un malaise. J’avais posé ma main sur son épaule. Du carton, raide, rigide, creux. J’ai alors touché sa main. Froide, pas glacée, juste froide. Sensation encore : elle ne me paraissait pas morte, c’était pire, elle était sans vie. Mémé n’était plus que privatifs. Sans souffle, inanimée. Inhabitée.

J’avais calmement traversé le parking, dans l’autre sens, après avoir fermé la porte, à clé.

J’avais fait asseoir ma mère pour lui annoncer doucement la nouvelle. Je m’attendais à la stupeur, aux larmes, à l’affolement. Je laissais passer, posée, j’étais le rocher solide de la maison, aujourd’hui, responsable, messagère compatissante. Puis je me suis postée à ma fenêtre, j’ai mis les yeux dehors et j’ai laissé le temps passer.

C’est juste ça, la mort. Quelque-chose qui arrive, sans bruit, qui vide un regard, en fait pleurer quelques autres et tout continue pareil. Une parenthèse. C’est tout.

Stef arrive, en bas sur le parking. Il se gare, je le vois descendre de voiture et sortir son paquet de cigarettes. Il marche vers l’immeuble, distrait, nonchalant. Le bout de ses chaussures dépasse alternativement de chaque côté des épaules. À cette hauteur, on ne distingue pas sa calvitie naissante.

Je descends, deux paliers, et je me reprends. J’ai envie de le voir, de lui parler, de le regarder, mais ses mots du matin me font peur. Je pressens d’autres paroles cruelles, la fin de mon idéal. Je traîne sur les marches, je remonte finalement. Sur mon lit, hiiiii.

La petite église est comble. Plein, plein de gens que je ne connais pas. Ils ont appris par le journal. Certains sont montés à pied, ils sont essoufflés, en sueur. Plus tout jeunes. Les retardataires écoutent la messe dehors, assis sur le muret qui domine la plaine. Sur la gauche, un rideau d’arbres et La Cité, ses tours et son château d’eau. Tocsin, tout le monde s’en va, lentement, après une petite promenade sur la place, autour du monument aux morts, pour voir le paysage. Il fait chaud, il n’a pas plu depuis des semaines. Les montagnes, en face, sont perdues dans la brume. La plaine est blanche, le ciel est blanc. Quelques mouettes tournent en contrebas. On enterre Mémé.

Je suis allée voir mon conseiller-prospecteur, Yves Mahl. Il m’a prise pour quelqu’un d’autre, confusion dans les rendez-vous, c’est la rentrée, ça se bouscule un peu vous comprenez mademoiselle.

-Vous avez déjà travaillé ?
-Non.
-Ah... Ouais. Bon... Alors... Jamais jamais ?
-J’ai fait la plonge pendant les vacances à la buvette du jeu de boules à la Fouillouse.
-Moui... C’est tout ?
-C’est tout. Je sors tout juste de l’école.
-Euh... Vous êtes déjà un petit peu âgée, non ?

Et alors ? Il lui faut de la première fraîcheur, du jamais servi, pour remplir ses rayons ?

-Bien sûr, vous êtes très jeune. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Mais avec votre niveau, je ne sais pas ce que je vais pouvoir vous trouver comme stage, vous savez, vous avez vingt-et-un ans révolus, ça limite les possibilités.
-Pourquoi faire, un stage ? Je veux travailler.
-Bien sûr. Ouioui, bien sûr. Mais vous n’êtes pas la seule. Avec un bac, encore... Écoutez, faites toujours un stage, ça vous prolongera un peu, et puis vous resterez dans le circuit.

Un peu âgée, me prolonger... Il va me plonger dans le formol. Il est cynique, ce mec. Il fait son boulot, il patauge comme il peut, pas une embauche et des cargaisons de chômeurs en puissance déversées sur son seuil pas les lycées.

Bon, j’irai au Greta, à Montbrison, c’est payé, j’apprendrai le métier d’opératrice de saisie.

-Vous aurez plus de chances si vous êtes polyvalente.

Pourquoi pas. Je n’ai jamais vu un ordinateur de ma vie, à part les antiques Victor à Prévert. Disquettes souples cinq pouces, Multiplan, Wordstar, écrans noirs et lettres vertes. Rien à voir avec les couleurs qui scintillent à la Fnac.

Je ne sais pas ce que Stef a fait de mon manuscrit. Je ne sais même pas pourquoi il l’a ramassé, l’autre matin, dans la poubelle. Je suppose qu’il l’a lu. Alors que j’avais si ardemment désiré qu’il soit mon premier lecteur, alors que j’avais rêvé de lui offrir mon rectangle blanc, comme on dépose avec ferveur un glaïeul devant l’autel, l’idée de savoir mes quarts de pages sous ses yeux m’emplit de rage. Écume, révolte, impuissance.

Il a dû recoller les morceaux. Sacré travail, mille trois cent quatre bouts de scotch. Il s’est emparé de mon roman, que je ne lui avais pas donné. Que j’avais assassiné comme on noie une portée de chatons. Indésirable. Indigne. Stef est allé le chercher dans son caveau, profanateur. Il a ramassé la boue alors qu’il avait refusé mon joyau. Mon écriture est sous son regard, malgré moi ; sa lecture me déshabille. Quand je pense à tout ce que j’ai écrit, s’il voit ça, qu’est-ce qu’il va penser, qu’est-ce qu’il va croire... Il a fouillé dans la poubelle pour me violer. J’ai honte, je le hais, je le hais vraiment. Le remord monte, qu’est-ce qui m’a pris, pourquoi je l’ai jeté sous son nez, qu’est-ce que je cherchais ? Je rumine mon suicide consommé par le meurtre de mon roman.

Quand Stef claque sa porte le matin, juste sous mon lit, je m’enfonce dans les draps. Je ferme les paupières, très fort, je vois des petits points lumineux. Je mords mes lèvres. Je ne me lève pas pour le regarder partir, mais je sais chacun de ses pas, chacun de ses gestes. Dans le vrombissement du matin, j’entends sa voiture.

Cela fait des semaines que je ne l’ai pas vu. Je prends le car chaque jour, pour aller à Montbrison. Les ordinateurs du Greta sont moins vétustes que ceux du lycée, j’ai eu du mal à m’habituer à la souris, je préfère les raccourcis-clavier. Mais Windows, c’est quelque chose. Un ordinateur comme ça, ça donne envie de travailler.

Je dois trouver une entreprise pour terminer mon stage. J’irai arpenter la zone industrielle de La Cité. Je suis polyvalente, peut-être qu’avec de la chance...

Le car du soir me dépose à sept heures. Je suis tranquille, il est trop tôt pour que je rencontre Stef. Je ne veux plus jamais le revoir.

Je suis allée faire un tour à Saint-Etienne, sous la pluie, l’été fout le camp. Les ordinateurs, à la Fnac, coûtent tous beaucoup trop cher pour moi. Jamais je n’aurai assez d’argent pour pouvoir en acheter un, même petit. Je me débrouille plutôt bien au Greta, ça m’amuse de jongler avec les commandes, les menus, pour inventer des formulaires beaux comme des catalogues. Mon curriculum vitæ est superbe, pas assez conventionnel, paraît-il. Je ne dois pas abuser des ressources de mon traitement de texte : alors quoi, on regarde mais on ne touche pas ? On a sous les doigts de quoi créer des merveilles, et il faut rester marge à gauche ?

Sous la place du Peuple, dans le souterrain, j’ai aperçu les tréteaux de Steve. Personne derrière les bijoux, il a dû aller boire une bière. On s’est perdus il y a cinq ans, il paraît qu’il est allé en prison. Jamais je ne l’ai revu depuis mon retour humilié aux Perrotins. Je l’ai presque oublié, se souvient-il de moi ? Gérard Thévenon : roi irlandais de pacotille, Maria a dû avoir un troisième lardon. Elle vit sûrement tout près d’ici, si elle vit. À Montreynaud, à Solaure ou à Tarentaize. Fumeuse d’herbe à bon marché, odeur louche, pauvre fille, pauvres gosses. Pauvre Steve, il va se geler encore tout l’hiver dans son souterrain. Peut-être qu’il se débrouille, chaque novembre, pour se faire inviter jusqu’au printemps, à la Talaudière, en prison, au chaud. Il paraît que certains SDF font comme ça.

J’ai trouvé un stage, je saisirai les bons de commande.

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