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Publié le lundi 18 février 2008 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 29

Il s’est levé sans bruit. Il fait jour, mais le ciel est blanc. J’entends le son d’une radio qui grimpe aux murs de la cour. Tout en bas, la porte de la cuisine d’un petit restaurant est ouverte, et la musique s’en échappe. Trop sourde, trop lointaine pour qu’on puisse reconnaître l’air. C’est un bruit de la vie, que vient parfois couvrir le son d’un klaxon, un juron du cuistot, des pas sur l’escalier de fer qui court le long du mur.

Pour atteindre la chambre de Cyril, il faut franchir cet escalier métallique aux marches ajourées. Toute la structure tremble sous les pieds, les locataires ne peuvent rien cacher de leurs allées et venues. La chambre n’a qu’une fenêtre, barrée par l’escalier. La cour est grise, mais qu’importe. Personne n’y prête attention, on vient là pour dormir, ou pour ramener une fille épuisée qui traîne à la recherche d’un hôtel.

Cyril m’a reconnue alors que je traversais la place du Peuple sous les lampadaires. On a bu un café. On a discuté. Je lui ai raconté Steve, le retour aux Tilleuls, la vie à La Cité, Tonio et son garage, Isabelle trop heureuse, Pap’ qui n’a d’yeux que pour grande sœur. Je n’ai rien dit pour mon roman. J’ai tu le nom de Stef, j’ai inventé une fuite crédible pour un vendeur de bijoux dans un passage souterrain : marre de cette vie, envie d’autre chose. Soif de liberté. Des foutaises.

Il a dit qu’il comprenait. Sa famille lui pesait, il avait rencontré quelqu’un qui l’avait tellement fait souffrir, il avait choisi d’arrêter la fac, juste pour un an, mais il avait besoin de prendre du recul, de vivre. Ralph achetait les bijoux en gros, et les revendait, dans le souterrain ou aux grands Africains qui passent dans les cafés, ondulant leurs immenses carcasses félines entre les tables. Ils étaient ensemble à la fac, mais Ralph, lui, continuait à suivre les cours. À peu près. Suffisamment pour ne pas se planter aux partiels. Il faut dire qu’il est doué. Ils sont en musicologie.

— Tu joues de la musique ?
— Ben oui, enfin j’essaie.

Le regard noir a souri un peu, et a erré sur les miroirs du bistrot, derrière moi. Voilà pourquoi les mains si fines, si habiles, si blanches, si légères. Il est pianiste, forcément. Il a la morphologie idéale pour s’installer, lentement, au clavier, pour respirer profondément, ses belles mains posées sur ses genoux, la tête basse, les yeux clos, puis se redresser avec la sérénité du héron qui prend son envol, suspendre les mains au-dessus des touches, le regard enfin levé. Le moment vient alors où sonne le premier accord, où l’animal de vernis noir se met à trembler, où son maître laisse ses doigts explorer sa dentition d’ébène et d’ivoire. Il est pianiste et j’oserai lui demander s’il veut bien me jouer des airs d’Elton John. « Song for Guy ».

— Tu joues du piano, je parie ?
— Ah non, j’aurais bien aimé, ça m’aurait rendu service en harmonie, mais bon, un piano, ça prend de la place, et puis c’est pas donné… Mais je joue de la trompette, et franchement je regrette pas. Tu fais de la musique, toi ?
— Non…

De la trompette. N’importe quoi. Les trompettistes sont petits et ronds, ils ont les joues rouges, de grosses lèvres, les doigts boudinés. Il n’y a qu’à regarder les défilés du 14 juillet et du 11 novembre. On n’a jamais vu un trompettiste filiforme aux cheveux longs, avec un visage de fille et des yeux si noirs. Ralph est chanteur. Ténor. Quant à Cyril, il est en train de se mettre à la trompette baroque, c’est vraiment plus difficile parce qu’il n’y a pas de pistons, mais le répertoire est tellement intéressant. Parce qu’il a levé le pied sur la fac, mais continue le conservatoire, il est en année de perfectionnement, il a fini son troisième cycle l’année dernière.

Je m’en foutais, je ne comprenais rien à ce qu’il me racontait, il n’était pas pianiste et j’étais tellement fatiguée. Je lui répondais à peine, le regard perdu sur ses immenses mains qui répétaient inlassablement le même mouvement sur son verre à bière, avec une régularité de métronome. Sa voix très grave ronronnait à mon oreille, j’ai cru comprendre qu’Amandine était une gentille fille, un peu paumée, qui fait sauter les cours pour suivre Ralph à la trace, elle attend dans le couloir du conservatoire quand il va prendre ses cours de chant. Elle n’entend rien à travers les portes doublées, mais elle insiste, elle vient aux auditions, aux répétitions et aux concerts qu’ils donnent le soir dans de petits théâtres pour gagner un peu d’argent. Et pour se faire plaisir. Elle est touchante, c’est curieux que ses parents la laissent comme ça, sans aller au collège, à sortir le soir. Je devine l’histoire de cette gamine :

— Si ça se trouve, ils sont pas au courant, ses parents. Elle est peut-être partie de chez elle. Tu sais où elle dort ?
— Non, je me suis jamais posé la question. Elle ne me parle pas beaucoup, à moi. Si tu as raison, on risque d’avoir des ennuis… Faut que j’en parle à Ralph. T’as l’air crevée.

Lui avait l’air attendri, il a pris ma main, j’ai laissé faire, c’était cousu de fil blanc. Je l’ai suivi jusqu’à l’escalier rouillé, en évitant de regarder en bas, ça fiche la trouille. Sa main ne me lâchait pas. Il ne parlait plus et je pouvais ne penser à rien.

La chambre n’était ni propre ni sale, il n’y avait rien au mur, une ampoule nue pendait au plafond. Un évier à droite, juste à côté de la porte, un réchaud posé sur un réfrigérateur, une table en formica et quatre chaises dépareillées. Le lit à deux places était dans le fond, au coin, il était fait. À l’opposé, il y avait une cabine de douche. C’était la chambre d’un gentil garçon qui jouait les marginaux, rien à voir avec le somptueux taudis de Steve, les estrades peintes en noir et les tentures.

Quand Cyril m’a enlacée, j’ai songé qu’il était bon de ne pas être seule, ses mains étaient douces et ses longs cheveux sentaient bon. Il me tenait chaud et je me suis laissée aller à ma fatigue, sans émotion.

Il ne m’a pas reproché ma passivité, il a été gentil, doux, discret. Il n’est pas si maigre qu’il en a l’air. Il est plus petit sans sa longue veste noire. Je me suis blottie dans sa tiédeur et, alors qu’il s’endormait, sa main immense sur ma hanche, la couverture du livre de Stef est revenue devant mes yeux ouverts. J’entendais le bruit de la cuisine, au fond de la cour. Les éclats de voix qui accompagnent le service, puis les éclats de rire et les discussions du repas pris après le départ des derniers clients.

La main de Cyril a glissé, je me suis tournée, le dos contre son flanc, et Karine sanglotait bêtement en admirant Stef, mes parents ne savaient s’ils devaient être fiers ou embarrassés, le livre passait de main en main, fruit d’un lent travail de recollage, six cent cinquante-deux morceaux de scotch. Changer les prénoms, remplacer « il » par « elle », ne pas en oublier un seul, changer peut-être deux ou trois bricoles pour améliorer l’ensemble, pour le rendre plus séduisant aux yeux de ma sœur, plus viril. Ajouter, peut-être, quelque chose de sincère, un morceau de soi, une bribe d’émotion qui ne peut venir que du plus secret de l’âme d’un homme amoureux. Ou du désir d’un mec envieux. Embaucher mon père, acheter un chien, déménager et me faire la morale. Séduire Karine, se passionner pour ses récits de journaliste en devenir, se trouver une petite baraque près de Lyon et montrer qu’on a aussi quelque aptitude pour l’écriture. La preuve : un prénom imprimé sur un visage flou, c’est la plus merveilleuse des déclarations d’amour, la plus folle des demandes en mariage, le plus enivrant des aveux ; c’est la nudité la plus parfaite, l’abandon le plus total. Je suis bien placée pour le savoir.

Cyril respirait lentement, amplement, son sommeil était paisible et immobile. La cour était désormais silencieuse. Les yeux de ma sœur étaient éperdus, je n’ai pas vu ceux de Stef. Les miens brûlaient. Secs. Ma mère n’a pas dû savoir que répondre à l’appel de Tonio, Pap’ a sûrement laissé couler le torrent de sa colère en apprenant que sa fille cadette avait encore déçu, avait encore failli, alors que Karine venait juste de le combler de fierté et de lui offrir le gendre idéal. Il avait dû prendre Stef et ma sœur à témoin, leur demander pourquoi je lui faisais ça, ce qui n’allait pas chez moi, pourquoi je n’avais jamais pu le laisser en paix. Le jeune couple a certainement été gêné, silencieux, attendant que mon père finisse par tomber dans son fauteuil, les bras ballants, désemparé.

Le roman était moins épais que je l’aurais imaginé. Stef a peut-être supprimé des passages, voire des chapitres. Quitte à amputer mon cri d’amour d’une part de son essence. Ou alors les caractères d’imprimerie, bien rangés, alignés, justifiés, prennent-ils beaucoup moins de place que ma petite écriture. Le livre pèse assez lourd cependant pour m’écraser de cette lassitude qui m’a fait prendre une nouvelle fois le car en bas des Mésanges, mon livret de Caisse d’épargne dans mon sac. L’œuvre de Stef a donné la vie à Karine et j’en ai perdu la force de haïr. J’ai tout perdu. Je ne suis plus rien, qu’une ombre qui a échoué entre les coudes osseux d’un trompettiste.

Cyril s’est levé peu après le lever du jour. J’ai fermé les yeux à son premier mouvement. Il m’a caressé le front, il a murmuré qu’il devait sortir, et que je pouvais rester là si je le souhaitais. Je l’ai écouté prendre sa douche, s’habiller, manipuler des papiers et fermer la porte, tout doucement. Quand le bruit de son pas a fini de résonner sur l’escalier de fer, je me suis enfin endormie, masse désolée dans le grand lit propre.

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