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4 commentaires

Publié le mardi 6 mars 2007 dans la rubrique :

Les chroniques de Marie-Honorine

Sylvain des Forges (1)

Une petite annonce

Je vais vous raconter une histoire. Une histoire triste, un peu bizarre, incroyable. Tous comptes faits, c’est une belle histoire, qui aurait pu bien finir. Il y est question de chevaux, de hérons dans les arbres, de famille. C’est une histoire de vacances, il y a des chiens, Les Quatre Saisons de Vivaldi. C’est l’histoire d’un abandon. Elle a commencé par une petite annonce. Ça s’est passé quand Marie-Honorine avait onze ans. L’histoire d’une trahison.

Le temps a passé, et Marie-Honorine ne se souvient plus très bien du texte exact de la petite annonce. Elle l’avait lu, en cachette, dans le bureau de sa mère. Elle n’avait pas le droit d’entrer dans ce bureau, elle avait dû lire vite, une seule fois, et se souvenir. Aujourd’hui, Marie-Honorine a oublié. C’était une petite annonce parue dans Le Berry républicain. Le texte était à peu près celui-ci : "Recherche famille pour garder enfant de 11 ans en juillet et août. Très bonne rémunération." Bien des années plus tard, Marie-Honorine a appris qu’il s’agissait de la somme de deux mille francs par mois. En 1976. Environ le double du Smic.

Plus de trois cents lettres sont arrivées, et se sont empilées dans l’armoire du bureau interdit. Marie-Honorine n’a pas pu les lire ; il y en avait trop, elle était trop jeune pour déchiffrer sans mal les écritures manuscrites, lorsque d’aventure elle parvenait à se faufiler jusqu’à l’armoire. Il fallait aller vite. C’était impossible. Elle a bien réussi à parcourir quelques-unes de ces candidatures, mais sa mère la connaissait bien, et savait poser les pièges qui trahissaient à coup sûr les intrusions d’une enfant trop curieuse. La gamine avait donc été démasquée, coupable consignée dans sa chambre, écoutant l’oreille collée à la porte ses parents discuter de son dernier forfait. "Je ne veux pas qu’elle les lise, ça ne la regarde pas !", s’était exclamée la mère, réduisant au silence un époux qui avait dû mollement émettre une objection. Le père de Marie-Honorine n’était pas vraiment un père. Biologiquement, il n’y avait aucun doute possible, la ressemblance était saisissante. Le père de Marie-Honorine était surtout quelqu’un qui s’intéressait à tant de choses qu’il n’avait pas de temps à consacrer à la domesticité. Il voulait avant tout avoir la paix et se consacrer à ses passions. Parfois, aujourd’hui encore, Marie-Honorine se dit qu’il avait eu à son égard une certaine affection. Il lui était arrivé de faire preuve de tendresse. Une fois, il avait tenté de la prendre dans ses bras alors qu’elle pleurait, mais elle avait été horriblement gênée et s’était raidie. Il avait fui.

Parmi les trois cents lettres, quelques-unes furent sélectionnées par les adultes. À la fin, il n’en resta qu’une. Un échange épistolaire s’établit entre les élus et les parents. Les candidats durent probablement répondre à des questions, donner des détails sur leur maison, leur famille. L’enfant n’en a rien su, mais comment sa mère aurait-elle pu, sinon, lui donner tous ces détails sur cette famille, lorsqu’un jour elle lui expliqua qu’elle allait partir en vacances, et qu’elle avait beaucoup de chance ?

Plus de trente ans après, Marie-Honorine ne sait plus très bien comment s’est déroulée la conversation. À vrai dire, elle l’a complètement oubliée. Elle ne sait pas davantage ce qu’elle a ressenti à ce moment-là. Elle sait juste qu’elle a dû écrire une lettre à ses futurs hôtes. Se présenter, expliquer ce qu’elle aimait et ce qu’elle n’aimait pas. C’étaient les consignes maternelles. Marie-Honorine a écrit qu’elle aimait les épinards, mais pas du tout les salsifis. Quelques jours (ou quelques semaines) plus tard, sa mère lui apprit que les gens avaient trouvé sa lettre "amusante".

Marie-Honorine était en sixième. Elle apprenait l’allemand et le latin. Elle était très bonne en français, en musique et en dessin. Son imagination ne connaissait pas de limites, et sa main savait fidèlement évoquer les images qui fleurissaient dans son esprit. En revanche, elle ne comprenait rien à la mathématique ; c’est ainsi que disait le professeur, une femme portant une blouse blanche, un chignon et des lunettes à montures en écaille. Bref, Marie-Honorine était une mauvaise élève. On se demandait ce qu’on allait faire d’elle. La date des grandes vacances approchait, et elle se perdait toujours dans les bâtiments de son collège. Elle était étourdie, elle semblait même un peu bête, et elle était si mal habillée. Marie-Honorine, petite pour son âge et un peu laide, n’avait pas vraiment d’amies. Il y avait bien Frédérique et sa sœur Corinne, les jumelles qui rentraient de Madagascar, et qui parlaient à l’envi de leur "nounou noire" et des requins dont il fallait toujours se méfier. Elles avaient connu des gens à qui les squales avaient sectionné une jambe. Il y avait aussi Véronique, la fille de l’inspecteur d’académie, qui avait, elle, grandi au Cambodge. Elle aussi avait eu une "nounou" qui l’avait accompagnée à l’école, là-bas. Ce n’étaient pas vraiment des amies, Marie-Honorine n’avait pas grand-chose à leur raconter pour les intéresser. Des copines qui l’acceptaient dans leur cercle.

Personne ne l’a vraiment crue lorsqu’elle a raconté qu’elle allait passer ses vacances dans un château, quelque part dans le Cher. Elle avait beau parler des chevaux, expliquer où se situait Germigny-l’Exempt, et même apporter une photo de la demeure, volée le temps d’une journée, dans le bureau maternel : son récit sonnait faux, elle s’embrouillait un peu lorsqu’on la questionnait sur ces cousins chez qui elle allait passer l’été. Aucune des gamines du collège n’arrivaient à comprendre vraiment. "Tu les connais pas, tes cousins, et tu vas chez eux ?" Il faut dire que Marie-Honorine avait si souvent menti. Comme lorsqu’elle avait raconté qu’elle était née dans un camp de concentration. Ou que ses parents étaient, en fait, des parents adoptifs. Pourquoi l’aurait-on crue, aujourd’hui qu’elle se pavanait avec la photo d’un château qui aurait pu être celui de n’importe qui, mais probablement pas celui où pourrait vivre cette cancre douée pour les matières qui ne servent à rien, et qui ne savait pas compter ? Marie-Honorine était une enfant difficile, tout le monde le savait, même ses camarades de classe.

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Le château des Forges

Puis vint le grand jour. Le père avait loué une voiture, on mit une petite valise dans le coffre, et on laissa le petit frère de Marie-Honorine aux bons soins de Mémé, avec les chiens, dans l’appartement de Saint-Étienne. Mémé était venue exprès de Vélizy pour perrmettre à Marie-Honorine d’aller en vacances dans le Berry, cette région que ses parents avaient dû quitter quelques années auparavant, quand son père avait fait faillite et avait dû, comme un vulgaire, chercher du travail loin, si loin de la Sologne. Les dettes d’un chirurgien dentiste peuvent être colossales, et Marie-Honorine avait entendu dire qu’il faudrait des dizaines d’années avant que l’on ne soit plus pauvres. Ses parents avaient fait un énorme sacrifice pour qu’elle puisse avoir de vraies vacances, à la campagne, dans un château, et malgré ses résultats catastrophiques en mathématique. Alors que son petit frère resterait à Saint-Étienne, en pleine ville, où volait une très fine poussière de charbon.

La route fut longue.

C’est une odeur de sapin qui a, en premier, frappé les sens de l’enfant. La voiture traversait des bois odorants, vitres baissées. Il faisait très chaud. On commençait à parler de sécheresse, aux informations. Les résineux embaumaient, et Marie-Honorine se souviendra jusqu’à son dernier jour de ce parfum. L’ombre dans les bois apportait une fraîcheur bienfaisante. La voiture a longé des prés, traversé des villages. Les pâtures succédaient aux bosquets. Les haies vives encadraient les champs qui grillaient au soleil. Germigny-l’Exempt. Marie-Honorine a vu une église, une petite place avec un monument aux morts. Puis, au bord d’une petite route rectiligne, en direction de Nérondes, le château des Forges. C’était là.

La voiture s’est arrêtée devant un perron et la gueule d’un énorme chien a surgi à la portière. Le chien, sans se dresser, pouvait entrer la tête et sentir le visage de l’enfant par la vitre baissée. Un monstre. "N’aie pas peur, a dit la mère. Je t’avais dit que les chiens seraient très gros." Le leonberg est un chien de montagne, au pelage mi-long, de couleur fauve. Un peu moins imposant qu’un montagne des Pyrénées ou qu’un terre-neuve, peut-être. Mais beaucoup plus que les bergers allemands que Marie-Honorine avait toujours vus chez elle.

Comment les présentations se sont-elles déroulées ? Qui est venu en premier à la rencontre de la jeune vacancière ? Qui a commencé à parler ? Dans les souvenirs de Marie-Honorine, tout est confus. Il y avait des enfants. Un garçon qui s’appelait Éric, du même âge que l’arrivante. Une fille, Nathalie, de deux ans son aînée, et qui voulait absolument qu’on l’appelle Élizabeth. Les autres enfants de la famille n’étaient pas là ; l’une était chez sa correspondante en Allemagne, l’autre travaillait à la Poste de Germigny, l’autre... Six enfants, en tout. Il y avait quatre adultes : la maîtresse de maison, Yvonne, une dame plantureuse à la voix grave et douce, et son mari Sylvain, petit et maigre, aux yeux perçants et à la chevelure hirsute et grise. Il y avait également un couple qui était là uniquement pour le déjeuner. L’homme était grand et avait l’air un peu bizarre, la voix très grave. Marie-Honorine se souvient qu’à un moment il se mit à chanter ; était-il ténor ou baryton ? Une voix d’opéra, quoi qu’il en soit, profonde et effroyablement puissante. La vacancière eut définitivement peur de cet homme. Elle a complètement oublié l’épouse. Le couple était accompagné de deux fillettes à peine plus jeunes que Marie-Honorine. Séverine était brune et boulotte ; quant à Péronnelle, c’était une enfant pâle, blonde et gracile, qui vouvoyait ses parents, les appelant "Père" et "Mère". Était-ce son vrai prénom ?

Après le repas, Marie-Honorine est sortie jouer à l’ombre des arbres du parc avec ces deux filles qui ne lui témoignaient aucune hostilité. La petite brune s’était montrée la plus perplexe : "Mais tes parents vont partir tout de suite ? Ils vont te laisser là ? Moi, mes parents, ils me laisseraient pas chez des gens qu’ils connaissent pas." Qu’elle était étrange, cette gamine. Comment donc avait-elle été élevée pour savoir ce que ses parents feraient ? Pas une seule seconde, Marie-Honorine n’avait songé que le fait de laisser une fille de onze ans chez des inconnus, contre de l’argent, pouvait choquer qui que ce soit.

Ses parents devaient repartir vite ; il fallait qu’ils retournent aussitôt à Saint-Étienne pour s’occuper du petit frère, de Mémé et des chiens. Il y eut un rassemblement devant le perron, autour de la voiture. Marie-Honorine a entendu sa mère donner les dernières recommandations. "Faites attention, elle n’aime ni l’eau ni le savon." À ce moment précis, comme si souvent, Marie-Honorine a détesté sa mère. Et comme toujours, elle s’en voulut. Une boule compacte l’étranglait, et elle se colla à la voiture. Serrée contre la carrosserie, elle vit courir une poule entre les jambes de tous ces gens réunis là, parmi les chiens gigantesques qui couraient, excités. "Tiens, je vous présente Yvonne, s’exclama Sylvain, montrant le volatile. Elle pond un œuf tous les jours, été comme hiver. On avait un coq, il s’appelait Sylvain, mais il est mort..." Le chef de cette étrange tribu leva les bras d’un air défaitiste, et l’on se mit à rire dans l’assistance.

Et la voiture a démarré ; Marie-Honorine n’avait pas remarqué que ses parents étaient déjà montés à bord. Ils sont partis, et Yvonne prit l’enfant par la main : "Viens, on va ranger tes affaires dans ta chambre".

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Vos réactions

 
Une petite annonce
10 mars 2008 20:30, par Elisabeth

coucou, Marie-Honorine !
j’attends la suite avec impatience, très étonnée et amusée de te retrouver à travers ce blog...après toutes ces années !
Curieux, mes soeurs sont allées devant la maison des Forges il y a quelques jours...
Trouver "Sylvain des Forges" a titillé ma curiosité...
Vivement la suite...

Une petite annonce
11 mars 2008 11:59, par Anne

Bonjour Marie-Honorine,
Le tam-tam familial fonctionne bien, je suis Anne, la soeur de Nathalie-Elisabeth...sans doute celle qui était chez sa correspondante en Allemagne à ton arrivée aux Forges...Que d’émotions dans ton blog, tous ces souvenirs, les chiens (qui me manquent beaucoup)
et la description du cousin de mon père qui nous faisait une peur bleue à nous aussi....On attend la suite, tu penses, en plus tu écris formidablement bien, continue !
je t’embrasse
Anne

Une petite annonce
11 mars 2008 20:37, par Inés


Bonjour Marie-Honorine,
Je suis la soeur aînée de nathalie -
Elisabeh et de Anne. J’ai été très émue par ton début d’histoire, tu
décris superbement l’ambiance des
Forges, "là , le temps n’existait plus".Avec mon mari,qui était mon copain à l’époque, nous nous souvenons de tes cheveux courts,
que tu étais souvent en short, etque tu étais très bavarde ! Continue d’écrire, on attend la suite !

Une petite annonce
13 mars 2008 21:46, par Charlie

Bonjour Marie-Honorine

Vas-tu parler du cochon d’inde ?

 

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Image extraite de l'article "Des cailloux plein la voix"