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4 commentaires

Publié le lundi 16 février 2009 dans la rubrique :

Les chroniques de Marie-Honorine

Un trou sur le parking

Il y a un trou profond dans le goudron du parking. Une vaste déchirure boueuse dans laquelle l’eau des pluies incessantes stagne, large comme un lac. Les locataires de l’immeuble sont excédés : impossible de se garer puis de descendre des monospaces ou des 4x4 sans gâter ses souliers. C’est devenu insupportable. Ce trou, sur le parking d’une zone industrielle toulousaine, doit absolument être bouché. Le loyer est assez cher pour que l’on puisse venir travailler sans salir les chromes. La moindre des choses est tout de même que l’on puisse ranger sa Chrisler au meilleur endroit, à proximité immédiate de l’entrée, et non à l’autre bout du parking, là où se garent les pauvres, les petits employés, les sans-grades. On paie pour ne pas avoir à marcher ; or, on marche, on est bien obligés. Les subordonnés parquent leurs voitures d’occasion autour du trou, ils pataugent et leurs employeurs doivent déposer leurs berlines loin, de l’autre côté du bâtiment, à l’écart de la fange. C’est le monde à l’envers.

Cela ne peut plus durer.

Alors aujourd’hui, enfin, après une trop longue attente, l’ouvrier est venu mettre du goudron dans le trou. Il l’a amené dans une remorque attelée à une antique 206. Il l’a jeté, pelle après pelle, dans le gouffre empli d’eau.

L’ouvrier, c’est lui qui répare les fuites d’eau dans les toilettes, qui remplace les ampoules dans l’escalier, qui répare et bricole. Il avait un chien, un vieux labrador, plus très noir, au menton poudré de gris, un chien énorme à la démarche raide. On ne le voit plus depuis quelques mois. Il avait 14 ans, le labrador qui suivait à pas lents son maître, portant dans sa gueule une pelle, un marteau, un paquet de ficelle, n’importe quoi pourvu que ça aide.

L’ouvrier essaie de boucher le trou avec son goudron gluant. Il jette le gravier visqueux, lentement, péniblement. Il remplit sa pelle à moitié pour ménager ses efforts. Il lui faudra toute la matinée.

Cet été, lorsqu’il faisait beau et chaud, nous parlions parfois, quand je descendais fumer ma cigarette. Il avait encore son chien. J’ai oublié son nom. Le nom du chien. Le nom de l’ouvrier, je ne l’ai jamais su.

Je sais juste qu’il a été musicien, autrefois. Il jouait de l’accordéon, il animait les bals le long de la Garonne, et même à Dieupentale. Il n’était pas allé longtemps à l’école, mais il savait lire la musique. Il avait fait des concours, c’était un bon, les jeunes venaient nombreux danser sur ses mélodies.

Il a plus de quatre-vingts ans. Il a grandi à Bouillac, dans la ferme de ses parents. Bouillac, c’est un très joli village, où se dressait autrefois une abbaye dont il ne reste plus rien que des fouilles creusées dans les champs. Bouillac, c’est le village natal d’Antoine, le père du général.

L’ouvrier a été accordéoniste, électricien, valet de ferme, maçon. Il a connu bien des guerres, il a été fait prisonnier, il sait parler allemand. Il dit : « Je sais le boche ». Tranquillement, sans rancune, c’est si loin. Son souffle est chargé de vin.

Il a roulé sa bosse, il a élevé ses enfants, son fils est ingénieur, quelque part. Il a probablement brûlé la chandelle par les deux bouts, il a vécu de tous les métiers et il s’est toujours débrouillé. Il n’a jamais été fainéant, et, comme il dit, quand on veut travailler, on trouve toujours du travail.

Il se souvient de Lucien, le négociant en foins et fourrages de Dieupentale, le frère du général. Il se souvient surtout de son camion. Un beau camion au long nez, un des premiers, une rareté qui entrait dans la cour de la ferme familiale pour prendre livraison du fourrage. Un si beau camion, ça reste dans la mémoire d’un enfant.

Il a travaillé toute sa vie, il a des petits-enfants, et il vit aujourd’hui je ne sais où à Toulouse. Il traverse le parking pour aller dans l’un ou l’autre des bâtiments appartenant tous à un entrepreneur qui dirige une fabrique de peinture. Je ne sais même pas s’il existe un terme pour désigner les fabricants de peinture. Je ne me suis jamais posé la question. L’ouvrier, une pince à la main, un tournevis dans la poche, pousse toujours une brouette, rafistolant les bâtiments et leurs abords, que l’entrepreneur loue très cher à des entreprises, des agences d’intérim, des boîtes de pub, des éditeurs de journaux gratuits. Il y avait même, au rez-de-chaussée de l’immeuble où je travaille, des bureaux de l’ANPE, où les chômeurs venaient suivre des formations.

Le fabricant de peinture gare son énorme 4x4 Mercedes noir sur l’autre parking, celui de son usine, là où le goudron n’est pas troué. Les salariés des entreprises locataires de ses immeubles peuvent bénéficier d’une importante remise sur leurs achats de peinture, de plâtre, de colle, de pinceaux, de truelles ; il suffit de présenter une fiche de paie à la caissière. J’ai acheté pour la maison du général beaucoup de peinture, de très bonne qualité, pour pas cher.

L’ouvrier est un très vieux monsieur que ses genoux font souffrir. Il m’a raconté qu’il avait tout appris tout seul, et il trouve que les jeunes qui sortent des grandes écoles font de bien piètres chefs de chantiers. « Vous comprenez », m’avait-il dit, « ils ne connaissent pas le métier. » Il porte un gros gilet épais l’hiver, et travaille l’été en marcel. Je crois que son pantalon est le même tout au long de l’année. Sa retraite est si maigre qu’elle ne lui suffit pas pour vivre. Alors il travaille. Il ne s’en plaint pas, il semble trouver ça normal. Il est simple et sage à la fois, et dans sa voix ravinée par le tabac, se mêlent la philosophie de l’ivresse et celle de l’expérience.

Aujourd’hui, à quatre-vingts ans passés, pour une poignée d’euros, il a jeté, encore et encore, des pelles de goudron pesant sur le parking. Puis il a fait des trous avec un marteau-piqueur, puis il a scié des poteaux avec une meuleuse, et il a travaillé, comme ça, par quatre ou cinq degrés, tout le matin, avant de balayer le goudron avec du sable. Vous comprenez, le goudron, comme ça, même pas tassé, ça va abîmer les voitures si on ne le couvre pas avec du sable.

Je suis descendue, trois fois, quatre fois, fumer ma cigarette, et j’ai regardé l’ouvrier boucher le trou du parking. Je l’ai pris en photo, sournoisement. Je suis remontée travailler pour un locataire qui paie, si cher, ces locaux appartenant au marchand de peinture dont chaque chaussure doit représenter trois mois de mon salaire. Sur le parking, en bas, à quelques mètres de moi, le très vieux monsieur qui a connu Lucien et qui jouait de l’accordéon ramasse ses outils et part chercher les quelques sous qui compléteront sa retraite. Là-bas, au fond de l’autre parking, le propriétaire inspecte ses stocks de peinture, le téléphone portable greffé sur l’oreille, et sur son passage s’écartent des ouvriers craintifs qui regardent approcher, les genoux au supplice, le forçat de leur patron.

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Vos réactions

 
Un trou sur le parking
27 février 2009 18:01, par xavier

Et bien belle prose :) Je vois que tu es a fond au journal :-)

[Déplacé] Un trou sur le parking
21 mars 2009 10:14, par Christie

Bonjour, j’aime beaucoup votre blog.

Très reposant, agréable et humain. J’ai eu envie de reprendre deux ou trois lignes avec un lien.. Si cela vous ennuie, dites-le, je le supprimerai..

Bonne fin de semaine..

Christie

[Déplacé] Un trou sur le parking
21 mars 2009 11:04, par DB du Jardin

Christie —> : Ça c’est gentil ! C’est même tellement gentil que je ne vais même pas prendre ombrage du fait que tu as écrit que mon site complètement perso était un blog ! ;-)
Bienvenue dans le Jardin, tes visites et tes messages me vont droit au cœur.

Pour les Jardineux : Christie a oublié de laisser un lien permettant d’accéder à son blog, joliment intitulé « Alluvions » : http://alluvions-mc.blogspot.com/
Christie fréquente des gens louches comme Balmeyer, Zoridae et quelques-uns de leurs amis.
Elle appartient également à un réseau de blogueurs politiques de Toulouse, République des blogs...

Ça commence à sentir le soufre, dans ce jardin... J’adore ça ! :-))

Un trou sur le parking
21 mars 2009 14:48, par Christie

Dominique

pardon, je suis myope comme une taupe.. Pas suffisamment malgré tout pour apprécié la qualité des lieux.. vrai j’aime beaucoup. ;

Et je te promets je ne l’appellerai plus jamais « blog » mais jardins, ce qui est beaucoup plus poétique !!

Christine

 

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