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5 commentaires

Publié le vendredi 5 mars 2010 dans la rubrique :

Livres, littérature, littérateurs...

Frédéric Beigbeder

Un prix littéraire français ?

Jusqu’à Un Roman français, je n’avais lu que 99 francs de Beigbeder. J’en avais gardé un souvenir mitigé. J’avais aimé le style, l’insolence, l’humour ; j’avais été agacée par la façon dont l’auteur crachait dans la soupe (l’insolence, quoi, mais du côté obscur). Depuis, je n’avais plus rien lu de cet écrivain dont il m’avait semblé, vaguement et de loin, qu’il faisait régulièrement parler de lui dans les rubriques « Pipole » des différents médias.

Et puis l’homme de ma vie m’a acheté l’autre jour Un Roman français. Alors je l’ai lu. Je savais qu’il avait reçu le prix Renaudot, mais je ne m’étais pas intéressée à la question. Je m’en fous, des prix littéraires. Moi un jour j’aurai le Goncourt, mais c’est pas pareil.

Je ne choisis pas mes livres en fonction des prix qu’ils ont reçus. D’ailleurs, j’ai très peu de livres primés chez moi ; par curiosité, j’en ai fait une petite liste :

- Grand Prix du roman de l’Académie française : Stupeur et tremblements d’Amélie Nothomb (j’ai préféré Les Catilinaires) et Vendredi ou les Limbes du Pacifique de Michel Tournier ;

- Interallié : Les Russkoffs de François Cavanna (mais j’ai préféré Les Ritals) et Les Corrompus de Gilles Martin-Chauffier (pas aimé, ennuyeux et pas spécialement bien écrit) ;

- Goncourt : La Condition humaine d’André Malraux, Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq (refusé, en même temps que le Renaudot), La Vie devant soi d’Émile Ajar (Romain Gary, petit farceur !), Les Fruits de l’hiver de Bernard Clavel (quand j’étais petite, je crois qu’il y avait tous les Clavel chez mes parents), L’Exposition coloniale d’Erik Orsenna (le bouquin m’est tombé des mains ; j’ai dû en lire deux chapitres... il faudrait que je réessaie) et Le Soleil des Scorta de Laurent Gaudé ;

- Renaudot : L’Enfant léopard de Daniel Picouly, Les Âmes grises de Philippe Claudel (aucun souvenir... pourtant je l’ai lu) et Chagrin d’école de Daniel Pennac ;

- Femina : Le Zèbre d’Alexandre Jardin et Une Vie française de Jean-Paul Dubois ;

- Medicis : Les Funérailles de la sardine de Pierre Combescot (aucun souvenir non plus).

Vous voyez, les prix littéraires ne se bousculent pas dans ma bibliothèque. Mais à quelques exceptions près, les bouquins figurant dans ma liste m’ont plu, et certains, même, m’ont enchantée. Tout ça pour dire que j’étais plutôt en confiance en ouvrant le dernier Beigbeder.

Et je ne comprends pas très bien comment cet ouvrage a pu être distingué par le Renaudot.

Certes, Frédéric Beigbeder écrit bien, sa plume est très agréable, j’apprécie son humour, et j’aimerais bien savoir faire vivre les dialogues comme lui. Un Roman français est un bon bouquin, qui se lit avec plaisir. Mais.

Dans « prix littéraire », il y a « littéraire ». Chacun met ce qu’il veut dans cet adjectif. Forcément, comme toujours en matière d’art, on se trouve ici au cœur de la subjectivité. Qu’est-ce qu’une œuvre littéraire ? Une œuvre bien écrite, certes. Encore faut-il savoir ce que l’on entend par là. Un Roman français est bien écrit. Mais pour mériter l’une des plus grandes distinctions « littéraires », il me semble que cela ne suffit pas. Une œuvre littéraire, c’est une œuvre bien écrite, et dont le contenu est digne d’intérêt. Pas facile à mesurer, ça.

Le contenu d’Un Roman français est tout à fait intéressant. Pour avoir sniffé une ligne sur le capot d’une voiture, à l’issue d’une joyeuse soirée, Frédéric Beigbeder est arrêté puis placé en garde à vue. Enfermé dans un cachot plus que dégueulasse, incapable de trouver le sommeil en raison des odeurs, de la crasse de la promiscuité avec des voisins bruyants, il laisse son esprit partir en roue libre. Et son esprit l’emmène dans son enfance, dont il n’avait gardé aucun souvenir. Un Roman français, c’est l’histoire d’une famille un peu chicos, les souvenirs d’un enfant de divorcés, une galerie de portraits où défilent quelques artistes et célébrités rencontrés par les aïeux de l’écrivain, le tout émaillé de quelques coups de gueule bien sentis (et réjouissants). Pour faire bref, Beigbeder nous propose un ouvrage autobiographique, où il raconte comment la mémoire lui est revenue à l’occasion d’un choc psychologique violent : la détention. Très alléchant, en vérité.

Mais voyez-vous, si j’étais compétente en matière de littérature, je dirais que ce bouquin est un bon bouquin, sans plus. Il permet de passer un agréable moment. Il ne mérite pas d’être sorti du lot et couronné.

Il lui manque un élément essentiel pour que je le considère comme une « œuvre littéraire ». La profondeur. Et Beigbeder l’écrit lui-même :

On peu écrire comme Houdini détache ses liens. L’écriture peut servir de révélateur, au sens photographique du terme. C’est pour cela que j’aime l’autobiographie : il me semble qu’il y a, enfouie en nous, une aventure qui ne demande qu’à être découverte, et que si l’on arrive à l’extraire de soi, c’est l’histoire la plus étonnante jamais racontée. « Un jour, mon père a rencontré ma mère, et puis je suis né, et j’ai vécu ma vie. » Waow, c’est un truc de maboul quand on y pense. Le reste du monde n’en a probablement rien à foutre, mais c’est notre conte de fées à nous. Certes, ma vie n’est pas plus intéressante que la vôtre, mais elle ne l’est pas moins. C’est juste une vie, et c’est la seule dont je dispose.

Dans ce paragraphe, il aborde une question intéressante, semble s’engager dans une réflexion dans laquelle j’ai envie de le suivre. Mais survient le : « Waow, c’est un truc de maboul ». Beigbeder se défile. Et pendant 280 pages, il ne fait que ça, se défiler. Il ne reste qu’à la surface des choses, tourne autour d’une matière que l’on peut creuser à l’infini par l’écriture... et n’écrit pas. Il s’en remet à d’autres, et souvent à des cinéastes, pour s’épargner l’effort de trouver ses propres mots. Il recourt à ce stratagème si souvent que son roman finit par n’être plus qu’un catalogue. Jugez plutôt :

p.17 : Comme dit Gide dans Les Faux-Monnayeurs, je suis « bâti sur pilotis : ni fondation, ni sous-sol ».

p. 31 : Il faut creuser en moi, comme le prisonnier Michael Scofield fore un tunnel pour s’évader de sa cellule dans Prison Break.

p. 33 : Le comte Pierre de Chasteigner de la Rocheposay ressemble physiquement à l’acteur Jean-Pierre Aumont.

p. 37 : Nous étions plus proches des Tricheurs de Marcel Carné que des Kids junkies de Larry Clark.

p. 49 : Comme dans La Montagne magique, une clientèle fortunée y contemplait, en smoking, d’admirables crépuscules sur la chaîne des Pyrénées centrales (...)

p. 58 : J’étais comme la barque de Fitzgerald dans la dernière phrase de Gatsby, « luttant contre un courant qui la ramène sans cesse vers le passé ».

p. 71 : Comme dans Mulholland Drive de David Lynch, le plus grand film sur l’amnésie, où une simple clé bleue suffit à reconstruire une vie détruite.

p. 77 : Ma mère a les cheveux crêpés en choucroute au-dessus de sa tête, comme Brigitte Bardot dans Le Mépris — film sorti cette année-là (...)

p. 111 : Ma mère (...) ressemble à Nancy Sinatra dans le Scopitone de Sugar Town, 1967.

p. 118 : C’est un peu l’atmosphère des parcs fermés, des parties de tennis molles du Jardin des Finzi-Contini de Vittorio De Sica (1971).

p. 126 : (...) une lueur qui s’éloigne comme lors de ce mouvement de caméra inventé par Hitchock dans Vertigo : le « travelling compensé ».

p. 136 : Quand je sortirai, je feuilletterai les albums de photos de ma mère, comme Annie Ernaux dans Les Années.

p. 149 : (...) j’en garde un souvenir ridé, triste, avec un chignon gris comme la mère de Norman Bates dans Psychose.

p. 161 : Mon père affectionnait les gadgets, à mes yeux il était une sorte de James Bond : il ressemblait à James Coburn dans Notre homme Flint.

p. 171 : Chloë agit sur moi comme l’Incredible Time Machine de Herbert George Wells.

p. 194 : Jean-Bertrand Pontalis a écrit un texte limpide sur la fratrie intitulé Frère du précédent.

p. 215 : Les parents séparés paraissent plus jeunes que leurs enfants chiants, comme dans la série Absolutely Fabulous, où la fille donne de pénibles leçons de morale à sa mère alcoolique.
(plus loin dans la même page) Les enfants seraient adultes à huit ans, comme dans Bugsy Malone ou La Petite, films de cette époque.

p. 216 : La première nuit était une plaisanterie de mauvais goût, (...) comme dans la beuverie des postiers dans Bienvenue chez les Ch’tis.

p. 230 : Le Baron avait les yeux de Jean d’Ormesson et les rides de Robert Redford.

p. 239 : Pour dire à mon père ce que je ressens, je ferais peut-être mieux de citer encore un film américain : About Schmidt d’Alexander Payne (2002).

p. 258 : J’avais, comme l’écrit Blondin dans Monsieur Jadis ou l’École du Soir (1970), « la mine fripée des lendemains de cage ».

Et je n’ai pas tout relevé ! Beigbeder convoque également Sénèque, Proust, Baudelaire, Amicalement vôtre, Roland Barthes, Le Gendarme de Saint-Tropez et Les Pieds Nickelés...

Ces références systématiques à des films ou à des livres écrits par d’autres deviennent très rapidement horripilantes. D’abord, le lecteur n’a pas tout vu ni tout lu, même s’il est cultivé. Si l’on ajoute à cela le nombre effarant de titres de chansons, de disques et de magazines qu’évoque l’auteur, l’on finit par se demander si cet ouvrage ne se limite pas à une compilation de tout ce qui fut publié, filmé et chanté pendant les années soixante-dix (et un peu plus tard).

Ce livre est finalement assez étrange : on n’y comprend pas comment la mémoire a fait son travail pour que resurgissent des souvenirs d’enfance étrangement disparus. On ne sait pas quel fut le cheminement de l’auteur, la route intérieure qu’il a suivie pour retrouver les parfums, les bruits, les images de ses premières années. On s’attend à un texte très « intérieur », et on n’assiste qu’à ce qui me semble le moins intéressant dans cette démarche : le résultat. Beigbeder était amnésique, il a retrouvé la mémoire, il raconte ce dont il se souvient (ou croit se souvenir, comblant les trous grâce à une recherche documentaire poussée... impossible de discerner la mémoire vraie de la mémoire « fabriquée »). Point. Pire, il laisse la parole à d’autres, refusant de trouver en lui les termes capables de restituer fidèlement sa pensée. Un Roman français, c’est un livre dans lequel l’écrivain nous répète, à longueur de page : « Je ne suis pas capable de vous dire ce que j’ai à vous dire ».

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Frédéric Beigbeder refuse d’écrire au point de nous livrer un méchant dessin censé remplacer un paragraphe expliquant que ses parents étaient voisins...

Paresse ? Besoin de faire la preuve d’une connaissance approfondie de l’histoire du cinéma ? J’en doute fortement. Beigbeder a le sens de la formule, il a une jolie plume et ne me semble pas spécialement idiot. Ce que je crois, c’est qu’il n’était pas mûr pour écrire ce livre. Il avait envie de raconter cette forme de renaissance, sa rencontre avec lui-même provoquée par l’enfermement dans quelques mètres carrés de sanies. Mais il n’a pas pu le faire. Il se considère encore de loin, se regarde sans s’approcher de son histoire, l’effleure sans y plonger. C’est dommage, parce que s’il était allé au bout de sa démarche, ou si du moins il s’était vraiment livré à une réflexion sincère sur son aventure, son roman aurait sans doute mérité de recevoir un grand prix littéraire.

Reste à savoir pourquoi ce Roman français a reçu le Renaudot... Quelles étaient les qualités littéraires qui faisaient défaut dans les autres ouvrages en lice ? L’édition française est-elle donc devenue aussi pauvre que cela ?

Post-scriptum

Je renonce à parler une nouvelle fois de la façon dont la composition des livres est bâclée, la typographie malmenée, la relecture expédiée...

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Vos réactions

 
Un prix littéraire français ?
5 mars 2010 16:41, par Pomme

Joliment torchée la critique. C’est vrai qu’un ramassis de citations, ça devient pénible. Si encore c’était un dictionnaire, au moins il y aurait des explications (ou des tentatives de définitions...)

Dans ta liste, j’en ai lu quelques-uns, en effet, qui m’ont plus. Mais je ne cherche pas un bouquin à lire en fonction d’un prix reçu. Je suis souvent déçue.

Alors, comme tu le demandes : pourquoi celui-ci a-t-il reçu un prix ? Les autres en lice étaient si mauvais ?

Un prix littéraire français ?
5 mars 2010 22:36, par Ardalia

Avant de quitter Paris, j’ai fait un semestre de master II de littérature à la Sorbonne. J’y ai étudié des auteurs modernes à travers le thème de la compilation. Je n’ai pas lu tout le corpus, mais l’idée, ce sont des romans qui font des listes, qui empilent des objets, des gens, des pièces d’un hôtel, etc. Il y a plusieurs choses et d’abord une question sur l’identité : qui est-on, de quoi sommes-nous fait, par quoi sommes-nous cachés et découverts à la fois ? Le phénomène de la liste est aussi une interrogation et une conjuration de la mort. Par essence, une liste est fixe, même si elle grandit, elle est immobile. Et puis elle a une fin, malgré qu’elle ne puisse être exhaustive, elle se dérobe, etc. J’ai franchement oublié mon cours, mais il me semble que c’est exactement ce dont il est question ici : l’auteur s’interroge sur lui-même, la vie et la mort à travers la culture. Tu dis qu’il se dérobe, pourquoi ? Tu sais, en art, le masque est masque mais il est visage aussi. Il n’y a pas de « vrai moi » sous mon masque, je suis le masque... D’une certaine façon et même d’une façon certaine, le masque est un dévoilement en action. Ces dérobades, quand il retire ses robes, n’est-ce pas, justement, une façon de dire la peur, le néant ? Je ne suis personne, je suis « comme », mais je ne suis rien. Je n’existe qu’au moment où l’art me touche, au moment où je me reconnais en lui (si frivole ou profond soit-il). Le phénomène de la liste, c’est l’expression d’une angoisse existentielle profonde, d’une interrogation terrifiante et muée en œuvre d’art... Je crois que c’est un peu ça qui a été récompensé, non ? L’art est là pour déranger, dé-ranger les idées que l’on avait sur un art « bon », « juste », « méritant »... On peut trouver la manière d’un auteur gonflante, mais il faut se méfier, surtout ne pas croire que... ce n’est pas fait exprès !

Un prix littéraire français ?
5 mars 2010 22:56, par DB du Jardin

Il n’a pas fait une liste d’œuvres. Il lui arrive d’énumérer des disques ou des revues, voire des marques de produits courants, pour donner le « ton » d’une époque. Dans ce cas, d’accord.

C’est moi qui ai dressé une liste de quelques citations ; apparemment, je ne me suis pas exprimée clairement.

Je dis que Beigbeder se défile parce qu’il ne fait pas lui-même une description (d’un visage, d’une sensation, d’un décor...), pas plus qu’il ne cherche à exprimer un sentiment. Il écrit systématiquement : « J’étais comme Machin dans tel film ». Et il passe à la suite. D’une part, si tu n’as pas vu le film, tu ne vois pas ce qu’il veut dire. Mais surtout, j’ai le sentiment que pour pouvoir écrire sur une émotion, un sentiment, une sensation, il faut faire un vrai travail d’introspection afin de trouver l’expression juste, ou la moins fausse possible. C’est ça, le travail d’écriture. Beigbeder m’a vraiment donné l’impression de ne pas vouloir « creuser » en lui. Comparer les situations qu’il veut décrire à des scènes de films, ou recourir à des phrases d’autres auteurs lui permet d’évoquer les choses sans vraiment se les approprier. C’est pour ça que j’ai écrit qu’il se regardait de l’extérieur.

Et c’est pour ça également que j’ai trouvé qu’il manquait une vraie dimension littéraire à son texte. S’en remettre au film « Bienvenue chez les Ch’tis » pour transcrire l’ambiance d’une soirée, cela s’appelle raconter, ou expliquer, mais pas écrire...

Cela dit, je répète que ce livre est distrayant. J’en ai lu de plus désagréables !

Un prix littéraire français ?
6 mars 2010 10:32, par Ardalia

J’avais parfaitement saisi le propose mais : « Mais surtout, j’ai le sentiment que pour pouvoir écrire sur une émotion, un sentiment, une sensation, il faut faire un vrai travail d’introspection afin de trouver l’expression juste, ou la moins fausse possible. C’est ça, le travail d’écriture. »
- 

Bon, ben, j’ai plus rien à dire.

Un prix littéraire français ?
13 mars 2010 09:59, par Fabienne

Je viens de vous découvrir grace a Acrimed et Florence Aubenas. N’ayant pas acces a votre adresse email, je pose ici une question qui n’a rien a voir avec les choucroutes et releve d’une curiosité assumée : seriez-vous une auditrice des Réquisitoires de Desproges ? PS : mon clavier étranger explique l’absence de certains accents, désolée, ça écorche les yeux, je sais...

 

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