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4 commentaires

Publié le dimanche 15 juin 2008 dans la rubrique :

Les chroniques de Marie-Honorine

Rose Fortune - 1

Rose va s’asseoir un instant. Devant sa maison basse, malgré la fraîcheur d’une fin d’après-midi nuageuse, elle sent dans son dos le mur tiède. Quelques abeilles engourdies visitent les calices pourpres des cœur de Marie. Il ne fait vraiment pas beau, ces jours-ci. Rose soupire en étirant doucement les jambes. Son genou lui fait un peu mal, la pluie va donc revenir ? On aurait bien besoin de soleil, pourtant.

Il lui semble entendre la voix de François l’appelant depuis son fauteuil au fond de la pièce commune. « Rosie, Rosie ! Mais qu’est-ce que tu fais ? » Depuis qu’il est à l’hôpital, elle se laisse surprendre par ces mirages qui la harcèlent sans relâche. Elle était sortie ce soir pour ne plus avoir l’impression de le voir, du coin de l’œil, assis dans le vieux fauteuil, lisant les nouvelles dans le journal. Il n’est pas là, il est couché dans un lit froid et blanc, branché à des machines qui le font respirer, qui font battre son cœur, qui le font uriner, qui le nourrissent.

Il y a trois semaines, il parcourait la petite rue, s’appuyant sur sa canne et poussant son souffle d’emphysémateux. Tous les jours, François allait se promener ainsi, seul, à pas lents. Il faisait le tour du square, annonçant à ses vieux camarades son arrivée par le son de sa canne sur le goudron : tic, tic, tic. Puis on entendait sa respiration rauque, que la toux interrompait à intervalles réguliers. Les anciens répondaient à son salut d’un hochement de tête. Il s’arrêtait quelques minutes, contemplait avec eux le spectacle désert et immuable du square, de ses quatre platanes encadrant le monument aux Morts. Et puis il se remettait en route. « Allez, à tantôt ! » lançait-il sans attendre de réponse. Les vieux avaient renoncé à toute conversation avec François. Il n’avait jamais su régler son appareil ; probablement n’avait-il jamais voulu prêter attention aux explications prodiguées par l’ORL.

C’est qu’il est têtu, François. Il n’écoute personne, ne veut recevoir aucun conseil. Rose lui en veut, ce soir. Si elle se trouve seule, là, sur la chaise contre le mur, au lieu de regarder avec lui la télévision, c’est quand même de sa faute. Tenez : sa bronchite, depuis des années on lui disait qu’il fallait y faire attention, depuis des années on lui disait que ça finirait mal. Combien de fois Henri, son fils installé à Bordeaux, l’a-t-il prévenu ? Et il sait de quoi il parle, Henri, il est anesthésiste, il s’y connaît. Rien à faire. François a une tête plus dure que du bois. Souvent, Rose s’est demandé si la surdité n’était pas un alibi pour échapper aux explications. C’est tellement pratique d’être sourd quand on veut toujours avoir raison.

Et puis enfin, quand il est tombé, il lui a bien fallu se rendre à l’évidence. On savait bien que ça finirait comme ça. Rose avait eu trop peur, alors, pour laisser libre cours à sa colère. Amarrée au regard paniqué de son mari, elle avait appelé. Elle avait crié, sans bouger. « Henri ! Henri ! ». À l’autre bout du fil, le fils avait fait son diagnostic, calme, professionnel. C’est lui qui a appelé les pompiers. Il n’a pas pensé à Michel. Il a oublié que Michel, qui venait tout juste d’avoir une si jolie petite fille, était toujours de permanence après 17 heures. L’anesthésiste, à Bordeaux, si loin de son village natal, n’a pensé que trop tard à son propre fils, qui allait trouver pépé François gisant dans la salle commune, le regard fixe, les lèvres bleues.

On avait eu si peur ! Rose pourtant n’était pas du genre à se laisser dominer par ses émotions. Elle était forte, elle avait bien élevé ses quatre enfants, elle avait traversé tant d’épreuves, et puis elle avait, si souvent, prévu ce moment. Elle l’avait envisagé avec tous ses détails, elle avait répété dans le secret de ses nuits l’annonce de la mauvaise nouvelle à la famille, elle avait vécu encore et encore l’arrivée des secours, l’embarquement de la civière, la visite au curé. À leurs âges, on est bien obligé de penser à tout ça. Le temps n’est plus aux projets, l’avenir n’appartient plus qu’aux fossoyeurs. Elle avait imaginé la fin, Rose, maintes fois. Elle pensait être préparée. Elle ne l’était pas.

Le docteur Mayard était arrivé en même temps que les pompiers. Tout s’était passé très vite, ils avaient mis un masque à François et l’avaient emmené, sur une civière, exactement comme l’avait imaginé Rose. Michel l’avait aidée à monter dans l’ambulance, il s’était assis à côté d’elle, tremblant, et lui avait pris la main. Rose ne l’avait jamais vu avec son uniforme de pompier. La tenue allait bien à ce grand gaillard, il avait l’air fort, on voyait qu’il savait ce qu’il faisait, et s’il n’avait été si pâle Rose aurait cru qu’il n’avait pas peur de voir mourir son grand-père.

On lui avait posé un pacemaker. Tout s’était bien passé. « Madame Fortune ? », avait dit l’infirmière. « Votre mari est réveillé ; vous pouvez aller le voir, mais il ne pourra pas vous parler. Ne restez pas longtemps. Venez me voir ensuite, il faut signer des papiers. » Avec Michel, Rose était entrée dans cette salle terrifiante, meublée de machines et d’écrans. François sembla ne pas les voir. Comme il semblait vieux, soudain ! Rose l’a embrassé, a serré sa main, longuement, et Michel l’a emmenée. Il avait téléphoné à Henri pour le rassurer. Son père fut surpris et, cette fois, ne put cacher son inquiétude : « Un pacemaker ? Mais, sa bronchite ? » Michel ne savait pas, il faisait confiance au cardiologue, pépé François était soigné, branché, veillé, que pouvait-il lui arriver ? La réaction de son père le laissa perplexe. Il ne dit rien à Rose.

François est rentré dix jours plus tard. « Déjà ? », s’étonna Rose. Le cardiologue la rassura : le patient récupérait bien, c’était un homme costaud, il serait mieux chez lui. Le docteur Mayard irait le visiter tous les jours. Tout allait bien. « Et pour sa bronchite ? », s’enquit la vieille dame. Elle ne put croire que le spécialiste ignorait que son malade souffrait d’une bronchite chronique depuis plus de cinquante ans. Le cardiologue répondit simplement que si le chef de service n’avait rien signalé, le patient pouvait quitter l’hôpital. Tout allait bien. « Soyez tranquille, Madame Fortune. Et surtout obligez-le à garder le repos ! »

Rose avait apporté son appareil à François pour pouvoir lui parler pendant le trajet du retour. Les cerises étaient presque mûres. Le plombier était venu réparer le chapeau de la cheminée. La petite fille de Michel souriait à tout le monde, mais sa maman était encore fatiguée. « Et les lapins ? », demanda François. Il y avait sept petits, ils étaient bien jolis, on pourrait bientôt remettre la mère au mâle.

« Rosie ! Rosie ! Mais qu’est-ce que tu fais ? » François s’impatientait dans son fauteuil. Rose soupira : elle avait presque fini d’attacher les tomates aux tuteurs, ne pouvait-il pas attendre un peu ? « Rosie ! Où est ma canne, bon sang ! » Grands dieux ! Mais quelle tête de mule ! Le médecin avait bien dit, pourtant. « Rosie ! » Rose laissa là ses tomates et ses ficelles. Elle avait quatre ans de plus que son mari, mais n’avait pas besoin de canne, elle. Et lorsqu’elle avait dit à ses nouveaux voisins qu’elle avait quand même 81 ans, elle avait lu, amusée, l’étonnement dans leurs regards. « Je ne suis jamais malade ! », avait-elle déclaré fièrement. Elle était solide, Rose. Elle courut jusqu’à la maison. « Tu écoutes jamais ce qu’on te dit ! Le docteur t’a interdit ! » François était au sol, le regard furieux, devant son fauteuil. « Mais où t’étais ? Ça fait des heures que je t’appelle ! » Rose le releva, le cœur figé. Qu’il était lourd. Elle guida François jusqu’à son lit, ignorant ses protestations. « Tu dois te reposer ! Si Henri voyait ça... »

Que la nuit fut longue. Quatre fois, cinq peut-être, François appela. « Rosie ! Rosie ! » Il avait soif, il avait chaud, un oiseau nocturne dans le square faisait trop de bruit. « Ne raconte pas n’importe quoi, tu es sourd ! », répliqua sa femme. Caché dans un platane, le rossignol livrait à un lointain rival une guerre sonore sans merci. Rose voyait bien que François avait peur. Son souffle était si douloureux, si lent, si rauque. Lorsqu’il ne criait pas, il toussait, si fort que Rose imaginait la petite machine électrique perdant le contrôle du vieux cœur soumis à de si violents efforts. Enfin, elle se résolut à s’allonger dans le lit, aux côtés de son mari. « Mais qu’est-ce que tu fabriques ? Tu vas pas me foutre la paix, non ? », s’insurgea-t-il. Alors elle quitta la chambre, laissant la porte entrouverte, et s’écroula sur son édredon, trop lasse pour voir la pointe du jour.

La matinée fut calme. François ne demanda pas sa canne, et resta tranquillement dans le fauteuil, un œil sur la télévision, l’autre perdu dans le gris de la pluie que l’on voyait tomber par la fenêtre. Il demanda des nouvelles des vieux du village. Rose ne lui dit pas qu’Antoine Taillandier était mort au début de la semaine. Elle prépara des pieds paquets pour le déjeuner. François se régala. Il proposa d’inviter Michel le dimanche suivant : pépé était impatient de voir son arrière petite-fille. La pluie ne cessait de tomber.

À la télévision, il y avait un match de rugby. Rose ne comprenait rien à ce sport qui passionnait son mari, ses fils, ses petits-fils. Elle s’installa devant la porte, profitant enfin d’un soleil timide, pour trier une brassée de cresson. Derrière elle, par l’ouverture, elle entendait la télé et la respiration de son mari. Elle se laissa absorber par le lavage des feuilles fragiles. Elle s’acquitta de sa tâche avec soin, paisible. Puis un sentiment étrange l’envahit. Elle tendit l’oreille. Un essai avait été marqué, la foule hurlait. François ne respirait plus.

L’ambulance arriva très vite. Le docteur Mayard était en consultation, et le médecin de garde eut un peu de mal à trouver la maison dans la petite rue. On lui avait pourtant bien expliqué. La maison Fortune, tout le monde la connaît dans le village. François était bleu, si bleu que ses lèvres étaient indigo. Les pompiers s’exténuaient à le ramener à la vie. Au téléphone, Henri annonça : « J’arrive. » Enfin on emmena le malade.

Dans la salle aux machines, le médecin tournait les pages du dossier de François. Il semblait chercher quelque chose qu’il ne trouvait pas. « Vous dites que votre mari a une bronchite ? » Rose acquiesça. Depuis cinquante ans, il l’avait attrapée en Indochine. Le médecin resta silencieux. Il écrivit quelque chose dans le dossier. Sur le lit, François gisait, livide, un trou dans la gorge, un gros tuyau relié à une pompe qui se soulevait et s’abaissait en sifflant. Les écrans clignotaient, dessinaient des courbes, traçaient des lignes, et Rose considérait tout cela, le médecin, le lit, la pluie qui avait repris au-dehors, la pompe, les mains crispées de son mari inconscient. Elle partit enfin au bras de Michel. Henri arrivera demain matin.

Assise devant le mur tiède, Rose regarde tomber le soir. Les abeilles sont parties. Les premières chauves-souris tournoient autour du lampadaire, à l’angle du square. Rose se sent si fatiguée.

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Vos réactions

 
Rose Fortune - 1
25 juin 2008 22:13, par DB du Jardin

Pauvre Rose... Je crois qu’elle a battu le record de non-visites. Tant pis. Je l’aimais bien, moi.

DB_c’est_dur :(

Rose Fortune - 1
28 juin 2008 19:59, par Umanimo

J’ai lu, mais ça me rappelle trop de choses désagréables.

Alors Rose continuera ses aventures sans moi. ;-(

UMA

Rose Fortune - 1
28 juin 2008 22:34, par brendufat

C’est pas gai, gai, gai ... mais ça sonne très juste, et ne lâche pas son lecteur.

Rose Fortune - 1
1er juillet 2008 13:02, par Julien

Très joli texte. J’aime beaucoup.

 

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