Le jardin de DB

Vous êtes ici : Accueil du site > Textes > Les chroniques de Marie-Honorine > Podium intime

Menu de navigation

Masquer la bannière
Afficher la bannière
 
 

Aux utilisateurs d'Internet Explorer 6,
Votre navigateur ne vous permet pas de bénéficier pleinement des fonctionnalités proposées par ce site. Si vous en avez la possibilité, je vous invite à télécharger gratuitement la dernière version d'Internet Explorer, ou mieux, Mozilla Firefox.

Publié le mardi 12 avril 2005 dans la rubrique :

Les chroniques de Marie-Honorine

Podium intime

Voici environ un an, j’ai créé un weblog. L’idée d’écrire chaque jour, ou du moins plusieurs fois par semaine, sur des thèmes liés à l’actualité m’avait effleurée un instant... Mais je m’occupais déjà beaucoup de "Signé DB", je travaillais, je profitais du temps exceptionnellement clément pour me promener à moto... Bref, le blog a vécu le temps d’écrire quatre notes. L’une d’elles, cependant, a attiré l’attention d’un illustre personnage, qui avait beaucoup fait parler de lui peu de temps auparavant en portant à l’écran l’un de ses romans. J’avais pondu un texte sur le sujet, que l’écrivain-cinéaste a rapidement trouvé. Il a même pris la peine de réagir en postant un commentaire. Oh ! Il n’a pas écrit grand chose... Mais je suis quand même très fière d’avoir compté Yann Moix parmi mes lecteurs. Vanité, quand tu nous tiens...

Ce texte a été écrit le 3 mars 2004 sur un weblog que j’ai supprimé depuis.

Ça fait deux ans (enfin, plutôt un an et demi ; non, un an et un quart, et puis zut, je sais plus) qu’il est dans ma bibliothèque. A côté de "Jubilations vers le ciel" et des "Cimetières sont des champs de fleurs". J’ai d’autres livres dans cette bibliothèque. Il y en a aussi par terre, parce qu’il n’y a plus de place sur les rayons. Sur des chaises, sur le coin de mon bureau, en piles instables. Au milieu du bureau aussi. Enfin celui-là, ça fait un moment qu’il occupe sa place dans mon foutoir. C’est un roman, et je me demande aujourd’hui combien sont ceux qui savent que ce n’est pas seulement un mauvais film. Je dis "mauvais", mais en fait je n’en sais rien. Je ne l’ai pas vu, et je n’irai pas le voir.

Le blanc de la liberté

Yann Moix a écrit "Podium" bien avant d’être le réalisateur du supposé navet. On dit Yann "moi", et non "moixe", comme on l’entend partout. Ça non plus, il ne doit pas y en avoir beaucoup qui le savent. Décidément, j’en sais, des trucs que les gens ne savent pas. Je devrais penser à faire du journalisme, pour faire partager mes connaissances. J’y réfléchirai. En attendant, je vais vous raconter en gros de quoi parle "Podium". C’est l’histoire pathétique de Bernard Frédéric, qui a passé la plus grande partie de sa vie à vouloir être quelqu’un d’autre. A vouloir être parfait, irréprochable, irréductible, fidèle jusqu’à la mort. A ne pas vouloir être lui. L’écriture est, comme toujours chez Moix, jubilatoire. Et cruelle. On rit parfois, on sourit souvent, et on s’interroge, sur l’identité, sur la représentativité, sur la célébrité... sur ce qu’on veut. C’est ça qui est magique avec un livre. Les espaces blancs qui séparent les lignes, qui séparent les mots, qui encadrent les pages, sont autant d’espaces vierges où le lecteur écrit sa propre interprétation d’une histoire qui ne parle qu’à son imagination. Tout ce blanc qui nous dit qu’on peut -qu’on doit- choisir soi-même quels sont les mots importants, les passages qu’on lira trois fois et ceux qu’on ne lira peut-être pas, les pages qu’on cornera pour les retrouver plus vite, les notes qu’on gribouillera dans tous les sens, les trèfles à quatre feuilles qu’on fera sécher et qu’on retrouvera à l’état de poussière quelques années plus tard.

Un livre n’appartient pas à son auteur. Il appartient à celui qui le lit. Mon "Podium" à moi n’est pas le vôtre. Le mien a le dos cassé, comme tous mes livres. Sa couverture porte les marques de mes doigts, pas des vôtres. Ni de ceux de Yann Moix. Je peux le lire à l’envers, en commençant par la dernière page, si je veux. Je peux le jeter à la poubelle ou le vendre à la brocante de Vic-sur-Cère, je peux en arracher des pages. Je peux ne lire que la première phrase de chaque page de gauche (essayez, avec n’importe quel bouquin, vous verrez, c’est assez surprenant). Mon "Podium" à moi, et personne ne peut rien y faire, peut figurer sur le rayon d’honneur de ma bibliothèque, là où habitent Julien Gracq, René Barjavel, John Irving et où je laisse une place vide pour Dominique Bardel. Ou alors je peux en lire chaque soir un chapitre au hasard, comme d’autres font avec la Bible. J’y trouve ce que je veux, j’en fais ce que je veux, le Bernard Frédéric qui y habite est à moi et à personne d’autre. Et surtout pas à Yann Moix. Ce n’est pas lui qui imagine ce que je vois quand il pourrit la vie de ses Bernadettes. Lui, quand il écrit, il imagine ce qu’il veut, je m’en fous, c’est son problème. Dans ma tête, juste derrière mes yeux qui lisent, il n’y a que moi, et personne d’autre.

Au commencement était Jalna

C’était déjà comme ça quand j’ai lu tous les volumes des "Jalna" (écrit par qui ? Vous savez pas ? Allez, je vais encore vous apprendre quelque chose, c’est Mazo de la Roche). J’avais onze ou douze ans, c’étaient des livres de poche, dans la collection "J’ai lu" (il me semble) ; des bouquins épais énormes. J’avais préféré le tout premier, parce que les héros de l’histoire étaient des enfants. Il était question d’une grande maison en briques rouges, je trouvais ça très moche, moi, les briques rouges, ça me faisait penser à une vieille usine. Certainement pas ce qu’avait imaginé Mazo de la Roche. Et encore moins l’immense et belle baraque du film (que je n’ai pas vu). Voilà, pour moi, Jalna, c’est un souvenir d’enfance, une odeur de livres restés trop longtemps dans un placard et qui laissent une odeur de poussière sur les doigt devenus tout noirs. La vision d’une affreuse grande usine en briques près d’une rivière, et une histoire de plus en plus chiante au fur et à mesure que les enfants du début vieillissaient et se préoccupaient de trucs d’adultes, puis de vieux.

Quand j’ai lu d’une traite les trois volumes du "Seigneur des anneaux", j’ai pris des cartons mémorables au collège. Parce que, pendant quinze jours ou trois semaines, je n’ai pas fait mes devoirs, je n’ai pas ouvert un seul cahier, je n’ai rien appris. J’ai fait encore moins que d’habitude. Pas le temps : j’avais à lire. La tête bourrée d’images que jamais je ne pourrai vous décrire tellement elles étaient incroyables. J’avais les yeux rouges parce que c’était écrit tout petit, sur du papier si fin qu’on voyait l’encre du verso de la page par transparence. Là, du blanc de liberté, il n’y en avait pas des masses, mais je faisais ce que je voulais quand même avec ces livres qui sont aujourd’hui les plus moches de la fameuse bibliothèque. Sur le rayon d’honneur. Cornés, tordus, en loques, décollés. Trop aimés. Il faut dire que mon fils est tombé dedans lui aussi, sa tête à lui est désormais remplie d’images bien à lui qui n’ont rien à voir avec les miennes, mais qui semblent tout aussi magiques. Mais lui, il a continué à faire ses devoirs et à ramener de bonnes notes à sa mère. Et, ensemble, on a vu les trois films : oui, il m’arrive d’aller au cinéma.

Quand j’ai lu "Germinal" et "Les Misérables", je ne peux pas trop vous dire quelles traces ça a laissé dans mon cinéma intérieur. Aujourd’hui, ça me fait surtout penser à des salles de classe avec de la buée sur les carreaux et où ça pue des pieds. Il n’y a rien de pire que d’entrer dans une salle où trente élèves on baillé pendant une heure (ou deux) : c’est une infection, l’horreur. Pour moi, c’est ça, "Germinal" et "Les Misérables" : des odeurs poisseuses, la nuit qui tombe derrière les carreaux mouillés, un stylo qui fuit et l’élève assis près de moi qui dépasse largement la moitié du bureau que nous partageons. Son coude sur mon cahier, et moi j’ose rien dire, tout le monde m’appelle "Bordel" alors je me tiens à carreau pour qu’on me foute la paix.

Marketing cover

Et pourquoi je vous raconte tout ça ? Parce que cet après-midi chez le libraire, j’ai vu des affiches de cinéma sur les rayons. C’est bizarre, ces affiches de la taille d’un livre, au bas desquelles on lit "Grasset", "Flammarion", "Le Livre de Poche", "Pocket Junior" ou "Seuil". A la place de "Gaumont" ou de "Buena Vista" ou "Warner". Les livres prennent des faux airs de cassettes vidéo. Sur la couverture de "Podium", il y a un Bernard Frédéric qui n’a strictement rien à voir avec le mien. J’en suis restée bouche bée. En 2002, Yann Moix m’avait écrit un "Podium" avec personne sur la couverture. Je pouvais y voir qui je voulais. Un mec qui ressemble à Cloclo, et aussi un peu à C. Jérôme, forcément. Mais pas du tout au guignol qui se dandine avec son air con et son costume à paillettes.

Désormais, à cause de ces maudites couvertures, le Seigneur des anneaux est le même pour tout le monde, on a standardisé Frodon, Grandpas, Gandalf et Pipin. Harry Potter est plus vieux que dans le livre, le vrai, celui d’avant, celui où il avait autant de visages que de lecteurs. Alors que les dessins, dans un cas comme dans l’autre, étaient si beaux. Chargés de rêve.

Et c’est affreux. On me répondra que, grâce au cinéma, les enfants peuvent prendre goût à la lecture. OK. C’est vrai pour "Le Seigneur des anneaux", si on veut. Sauf que dans leur cinéma intérieur à eux, il y aura partout le même Frodon, le même Gollum (le mien à moi était beaucoup plus laid), exactement la même histoire, avec les mêmes moments forts, les mêmes oublis. Leur imagination, aux mômes, n’est plus que le souvenir de celle d’un réalisateur génial certes, mais tout seul. Pour "Harry Potter", raté, tous ont lu le bouquin avant. Et ont été un peu déçus par le film. Mais beaucoup de parents se sont mis à lire J.-K. Rolling ensuite. Sauf moi. Sans raisons valables, le fait que les précieux bouquins soient profondément enfouis dans le cloaque qui sert de chambre à mon petit n’étant pas une raison valable. Et dans le cas de "Podium", c’est carrément la catastrophe. Parce que ceux qui vont désormais lire le bouquin ne vont probablement voir que les débilités que je devine dans ce film dont j’ai décidé qu’il était crétin. Ces lecteurs seront probablement des gens qui se préoccupent de littérature autant que moi de pêche au lancer. Et qui n’auront jamais Barjavel, Gracq et Irving sur leur rayon d’honneur (en laissant la place pour Bardel).

Recel d’imagination

Le drame, c’est que ces lecteurs-là diront : "Ouais, Yann Moixe, c’est le mec qu’a fait Podium". Alors que "Les Cimetières..." est un si beau livre. Et qu’on ne prononce pas le "ixe". L’autre drame, c’est que Yann Moix m’a fauché mon livre et le cinéma intime qui va avec. Quand un réalisateur me vole mes rêves, mes émotions, mes souvenirs, mon idéal parfois, je me dis qu’il fait ce qu’il veut, et généralement je trouve qu’il fait surtout ce qu’il peut. Je conclus invariablement que j’ai préféré le livre. Et mon petit cinéma cérébral continue de tourner à guichet fermé. Quand l’éditeur me colle la photo d’un acteur sur la couverture des Misérables, là, je commence à bisquer. Je donne la tête que je veux à Gavroche, Cosette et Jean Valjean. Mais je veux bien oublier l’affront, mes Misérables à moi datent de 1958 (en fait, ils sont à ma mère, alors on ravale les commentaires désobligeants, merci). Ils sont peints sous la lueur d’un lampadaire sur la couverture. Mais quand c’est l’auteur lui-même qui me dit en 2002 "Imagine ce que tu veux en lisant mon bouquin" et qui revient en 2004 pour me dire "Finalement, j’ai changé d’avis, Bernard Frédéric a cette tête-là d’andouille qui se tortille sur "Alexandrie, Alexandra", et si t’es pas contente c’est pareil", là je dis non. C’est du vol de propriété intellectuelle, c’est du piratage de cinéma intérieur. Personne n’a le droit de foutre le boxon dans ma bibliothèque, ni par terre, ni sur mon bureau. Yann, rends-moi mon bouquin et mêle-toi de ce qui te regarde.

Post-scriptum

Et alors ? La réponse ?

Vous êtes arrivé en bas de cette page, et vous brûlez de savoir ce qu’a pensé Yann Moix de ma diatribe... Alors voilà ce qu’il a daigné écrire de sa divine main sur mon petit blog à moi. Je vous en livre un "copier-coller" intégral :

Désolé !

Yann
2004-04-06 02:45:20 de Yann Moix

Et ne dites pas : "Quoi ? C’est tout ?"

Imaginez. Il aurait pu écrire "Pauvre fille". Ou bien : "Si ça te plaît pas t’as qu’à lire la collection Harlequin". Voire pire. Il aurait pu trouver ma prose si minable qu’elle n’aurait pas mérité un mot. J’en ai eu deux !

Recommander : 
 

À vous d'écrire