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Publié le vendredi 24 décembre 2004 dans la rubrique :

Les chroniques de Marie-Honorine

Marie-Honorine fait de la moto

Voici quelques pages consacrées à l’un de mes passe-temps : la moto. Cela fait plus d’un an que je débute, mais je garde l’espoir de devenir un jour une pilote acceptable. En attendant, je vous livre quelques « pétages de plombs » rédigés à l’issue de mes premières leçons... qui ont beaucoup fait rire les internautes fréquentant le forum de Motoservices.com.

On a tous un truc un peu dingue caché au fond de notre tête. Une envie dont on dit sans cesse : « Un jour, je le ferai ». En sachant très bien que, probablement, on ne le fera pas, pour des tas de raisons. Gravir l’Everest, construire une soucoupe volante, dire ce qu’on pense vraiment à sa belle-mère, passer le permis moto, se retirer chez les Carmélites ou monter son propre journal... Certains y parviennent, mais nous, on ne se sent pas capables de passer à l’acte.

J’ai déjà cédé, une fois, à la folie : j’ai créé mon magazine, Culture Loire, et ce qui devait arriver... arriva. Bien sûr. J’aurais pu en rester là. Comprendre qu’il y a des rêves qui, pour conserver toute leur magie, ne doivent jamais entrer dans la réalité. Mais... Je suis incorrigible. Gourmande, curieuse, pas très raisonnable. Incurable. C’est pourquoi j’ai entrepris de préparer le permis moto, moi qui ai peur en voiture, qui déteste les virages à droite en descente, qui ai les réflexes d’un caméléon dans le coma. Moi qui n’ai jamais réussi à lâcher le guidon de mon vélo, jadis, pour tendre le bras quand je changeais de direction. Qui ne savais freiner qu’avec les pieds.

Dans les pages qui vont suivre, vous pourrez assister à quelques-unes de mes premières leçons. La question étant de savoir qui craquera en premier : le moniteur, ou moi. Suspens...

Bien sûr, cette prose n’a pas grand chose à voir avec le journalisme. Mais j’ai le secret espoir de pouvoir séduire un rédac’chef qui serait, accessoirement, motard. Et surtout, j’ai envie de vous faire partager ce petit coin de folie, au fil de pages que j’ai pris grand plaisir à écrire.

Première leçon

Octobre 2003 : C’est décidé : je vais acheter une moto. Avec mon permis B, je peux, sans autres formalités, acquérir une 125 et partir en balade sur les jolies routes cantaliennes.

Lorsque j’avais une vingtaine d’années, pour aller travailler à la radio libre où je poussais les disques trois heures par jour, j’enfourchais une Caddie Motobécane qui était née bien avant moi. Violette, avec une pédale tordue. Ce petit bolide n’acceptait de démarrer qu’après cinq bonnes minutes de poussette sur le parking de la radio ; ensuite, je parcourais une quinzaine de kilomètres en pédalant pour rentrer chez moi. Quand il pleuvait, la machine montrait plus d’ardeur et gravissait les côtes sans faiblir. Dans l’autre sens, c’était plus simple : ça descendait presque tout le temps. C’était l’hiver, il faisait froid, et je me tenais en boule sur ma mob’, les pieds sur le réservoir et les mains dans les poches. Pour tourner, il me suffisait de me pencher, très légèrement, et la bête obéissait... C’était grisant. Le guidon ? Inutile. La belle aventure a duré trois mois, puis, ayant dû quitter ce travail où je mêlais notoriété et clandestinité, j’ai confié la destinée de ma fusée à mon frère. Il l’a toujours, je crois.

Voici, en substance, toute mon expérience du deux-roues. Depuis, j’ai un peu vieilli. Avec ma voiture, je ne dépasse jamais les limitations de vitesse, je respecte le Code de la route, je râle souvent contre les bonnes femmes qui, globalement, conduisent beaucoup plus mal que moi, et je regarde avec envie les motards humer le vent. Je me rabats volontiers sur la droite pour les laisser me doubler, et ils me saluent avec le pied. Suprême attention que je reçois comme une offrande.

Cela faisait si longtemps que je rêvais de pouvoir, moi aussi, marauder aux commandes d’une moto, avec juste le bruit du vent et la musique inimitable d’un moteur qui ronronne. Alors voilà. J’en ai assez d’admirer les machines garées sur les trottoirs (pas très légal, mais bon...). Je veux la mienne.

Après m’être documentée, j’ai pris conscience du poids de la plus petite 125. J’ai découvert que ces bestioles ne demandaient qu’à tomber, qu’elles atteignaient des vitesses absolument déraisonnables, et que l’ensemble du réseau routier n’était qu’un vaste piège destiné à blesser les motocyclistes. Il m’a semblé plus sage de prendre quelques leçons dans une moto-école, ne serait-ce que pour ne pas être complètement ridicule en allant chercher ma machine chez le concessionnaire.

Me voici donc, ce matin, sur un vaste parking, face à un monstre de métal que le moniteur me présente comme « une petite 125 custom, très bien adaptée pour les débutants, surtout les femmes... » Avant toute chose, il me présente l’animal, et cherche à savoir où en sont mes connaissances. Je découvre donc que l’accélérateur est à droite et non à gauche, qu’il n’y a qu’une seule poignée de frein (l’autre étant l’embrayage, je sens que ça va rester confus pendant un bon moment). Le sélecteur de vitesses, je le trouve toute seule, un peu par hasard. De l’autre côté, la pédale de frein. Parce qu’il y a deux freins, avec deux commandes distinctes, qu’il faudra savoir doser en fonction des circonstances ! Ça promet. Pour démarrer on appuie là, pour couper le contact on tourne là et c’est parti on y va.

Le moniteur m’invite à monter derrière lui pour un premier tour de piste. Il actionne le démarreur, la machine vibre, c’est délicieux. Il accélère, bien trop vite à mon goût, tourne au bout du parking et ça penche, on va tomber ! Il m’explique les manœuvres en roulant : enbrayage, vitesses, on doit entendre « clic »... Au lieu de regarder où il va, il se tourne vers moi pour que j’entende bien ses explications. Mais moi, je ne l’écoute pas. Je regarde droit devant, paralysée, n’osant pas sauter en marche mais ne pensant qu’à ça...

Maintenant, c’est à mon tour. Il me faut démarrer, passer la première, et lancer la moto sur la piste. Laisser patiner l’embrayage en accélérant doucement. Doucement ! J’ai à peine tourné la poignée de gaz, et le moteur s’est mis à hurler. Je commence à avoir vraiment peur, je me demande ce que je fais là, je réalise que je chevauche une bombe sur deux roues, si puissante (et si lourde) que jamais je ne parviendrai à la maîtriser. Contre toute attente, je parviens malgré tout à faire rouler la machine, qui va où elle veut. Garder le guidon droit. Surtout pour freiner. Redémarrer, faire patiner l’embrayage, rouler droit, freiner... Mes premières frayeurs s’envolent ; finalement, j’y arriverai peut-être.

Après m’être longuement entraînée à démarrer et à freiner, je suis prête à « monter » les vitesses. Je monte à nouveau en passagère et le moniteur se met à rouler comme un malade : première deuxième troisième on va s’écraser au bout de la piste ! Miraculeusement vivante au terme de la démonstration, je dois à mon tour parcourir le « plateau » (c’est ainsi que se nomme ce parking jonché de cônes en plastique) en « montant » puis « descendant » les vitesses. Penser à ne pas accélérer quand je débraye ; lâcher doucement l’embrayage ; regarder où je vais ; ne pas freiner trop fort en rétrogradant ; ne jamais jamais tourner en roue libre, ni en freinant. Et si possible, ne pas tomber.

Les minutes qui suivent resteront longtemps gravées dans ma mémoire. Jamais aucun cheval ne m’a secouée comme ça. Même au trot assis sans étriers. Je confonds frein et embrayage au guidon, sélecteur de vitesses (à gauche) et frein (à droite) aux pieds, je mélange tout, je serre les dents et, de bonds furieux en arrêts pile, je parviens tant bien que mal à emmener ma moto au bout du plateau. Là, il faut tourner. Terrible épreuve dont je finis par sortir en sueur, avant de repartir pour une nouvelle longueur. Peu à peu, les brumes qui avaient envahi mon esprit se dissipent, et j’arrive enfin à faire le tour du plateau sans cahots excessifs.

Je crois en avoir fini pour aujourd’hui, mais le moniteur m’a préparé un nouveau défi : tourner à allure lente. Hop ! Je monte derrière lui, et il entreprend de faire des « huit » en première. Un cauchemar. Le guidon en butée, il penche la moto à un point tel que je suis obligée de jeter tout mon poids de l’autre côté pour réussir à rester en selle. Faire contrepoids : tout est là. Sinon, c’est la chute... Malgré la terreur qui me gagne, je crois avoir compris.

J’essaie à mon tour, sur un cercle à gauche autour du moniteur. Il ne semble pas avoir peur que je l’écrase ; sa confiance en ma maîtrise naissante me laisse perplexe. J’ai beau me concentrer, je ne parviens pas à déporter mes épaules à droite. Je dois sans cesse poser le pied à terre pour ne pas tomber. Agrippée au guidon, je persiste, et je finis péniblement par me redresser un peu... Ce n’est pas assez. Malgré le froid, je suis en nage. Jamais je n’aurais imaginé que ce serait si difficile. Je tente de tourner dans l’autre sens : c’est pire. La moto va tout droit. Impossible de tourner à droite, à moins d’accélérer un peu, et de prendre un virage très large. Au bout d’interminables tentatives, je parviens malgré tout à tourner à peu près correctement. Mais les épaules sont toujours mal placées.

Lorsqu’arrive la fin de la leçon, je crois avoir atteint les limites de l’épuisement. Je ne suis sûre que d’une seule chose : je n’irai pas acheter de moto avant d’avoir passé le permis. Il est évident que je suis incapable de piloter un tel engin. J’imagine le parcours pour sortir du chemin qui mène de mon portail à la route nationale : infranchissable. Je ne sais pas trop si je suis désabusée ou vexée. Le moniteur, quant à lui, s’est fait son opinion : je suis dans la catégorie des vraiment pas douées. Il ne l’a pas dit comme ça, mais je le lis dans son regard.

J’étais venue « pour voir » ; j’ai vu ! Je reviendrai passer de longues heures sur ce plateau. Mais je ne suis plus très sûre de pouvoir, un jour, partir en balade sur les jolies routes cantaliennes.

Troisième leçon

Novembre 2003. J’ai fait très fort, lors de ma troisième séance de plateau. J’ai passé trois heures sur ma 125 à enchaîner gaffes et erreurs en tous genres. Du grand art !

Le moniteur était plein d’espoir quand on s’est trouvés à 9 heures devant le garage : « On va revoir un peu comment vous évoluez avec la 125 », me dit-il avec un large sourire, « et puis après on essaiera un peu sur la grosse ». La « grosse », c’est une Honda CB500, donc quelque chose de pas vraiment monstrueux. Mais que j’ai quand même trouvé le moyen de jeter au sol la dernière fois, après environ... allez, on va dire 20 secondes.

Je commence déjà à avoir bien mal au ventre : je ne veux pas y aller, sur la « grosse », c’est trop lourd, je ne trouve pas le sélecteur de vitesses qui est trop petit, c’est trop haut, ça va trop vite ! Mais bravement, je serre les dents et je ne laisse rien paraître. Et je commence à tourner sur ma bonne vieille petite custom 125. Première deuxième troisième deuxième première tourner deuxième troisième deuxième première tourner aïe la haie est tout près tout près mais ça passe deuxième troisième deuxième première tourner deuxième troisième... J’ai mal au cœur.

Bon. Ça va. Alors on va se mettre sérieusement au lent, et puis après on commencera à voir un peu le rapide. Lors des séances précédentes, il a fallu se rendre à l’évidence : je ne suis pas foutue capable de mettre les épaules du bon côté quand je tourne. Mais il paraît que ça va venir. Alors mon mono (exceptionnel, vous l’aurez compris) recommence à m’expliquer, du velours dans la voix, qu’il faut faire contrepoids, il me montre, j’ai tout compris. Je fais des ronds, et... Ô miracle ! J’y suis presque arrivée, une fois, il était tout content, le bonheur étincelait dans ses yeux, c’était beau... Alors on y va dans l’autre sens. Je suis définitivement inapte au virage à droite.

Il faut le voir pour le croire. A gauche, je tourne dans un mouchoir de poche, une main dans le dos. Mais à droite... Alors je me concentre, je m’applique, et le mono m’arrête : « Faut se pencher à droite ou à gauche, mais ça sert à rien de se pencher en avant ou en arrière... Et puis faut tenir la moto avec les genoux, et bien garder les pieds sur les cale-pieds ! (Mais sinon c’est pas mal, poursuit-il d’une toute petite voix) ». Je réalise alors que j’ai fait appel à tous mes réflexes de cavalière : bien appuyée sur les talons, les genoux souples (à cheval, si jamais tu serres les genoux, c’est le soleil garanti), les épaules en arrière quand ça va trop vite et en avant pour donner de l’impulsion... Pour un peu, je l’aurais caressée sur l’encolure, ma moto, à la sortie d’un virage pas trop raté.

Au bout de je ne sais pas combien de temps, on dirait quand même que ça commence à venir. Alors c’est parti pour les 8 autour de deux cônes. J’ai le tournis. Ça passe à peu près. Euphorique, sentant bien que cet état de grâce risque de n’être que passager, le moniteur installe le parcours du lent. Il explique, montre, et c’est à moi de faire preuve de mes talents. Je n’en reviens pas de la précision avec laquelle je parviens, sans m’émouvoir, à monter sur les cônes, roue avant puis roue arrière, ou à les traîner jusqu’à la porte suivante. Je vous mets au défi de culbuter en un seul passage les deux cônes d’une même porte : eh bien moi, je sais faire. Au moins, on a identifié le problème : je tourne trop tôt. La preuve, TOUS les cônes intérieurs sont morts.

Qu’à cela ne tienne, je vais tourner plus tard. C’est fou comme j’apprends vite : ce coup-ci, ce sont les cônes extérieurs qui rendent l’âme. Voyant poindre un soupçon de lassitude dans l’œil de mon mentor, je le rassure : « Ça y est, ce coup-ci j’ai compris, ça va aller ! », m’écrié-je pleine d’enthousiasme.

Je me lance pour la douzième (la quinzième ? vingtième ?) fois sur le parcours, je tourne trop tard pour la première porte, je la rate par l’extérieur, j’assure pour récupérer la deuxième porte que je rate par l’intérieur, j’ai le poignet mal placé et hop j’accélère d’un coup au large de la troisième porte mais je reviens nickel pour rater la quatrième et comme je commence à en avoir vraiment marre, je passe royalement à côté de la cinquième en me disant que de toutes façons le kanoë-kayak doit être un sport riche en joies diverses et en satisfactions intenses.

La boxe française, ça doit pas être mal, non plus. Ou encore le ski de fond, tiens, il faudrait que je me renseigne, il y a une station de ski de fond à 20 kilomètres de chez moi, ce serait dommage de ne pas en profiter. A moins que j’essaie le macramé. Ou la peinture sur porcelaine.

Mon pauvre moniteur, qui n’est plus que l’ombre de lui-même, me fait signe d’arrêter. Je sens en moi monter un rire nerveux. Donc idiot. Faut dire que, ce coup-ci, je n’ai pas fait tomber une seule quille. Mais je me retiens. « C’est vraiment très impressionnant ! », s’exclame mon souffre-douleur. « Il faudrait quand même essayer d’en passer au moins une ? » Il ne trouve plus ses mots, je vois bien qu’en deux heures je lui en ai fait voir plus que tous ses autres élèves réunis depuis le début de sa carrière. Il a 35 ans à tout casser, mais là il en accuse dix de plus. Et je commence à me marrer. Je me dis qu’il faut que j’arrête, qu’il va croire que je me fous de lui, mais tiens, essaie d’arrêter de rire quand tu en as ras la casquette, que tu as la tête qui explose dans ton casque, que tu es en nage par 6 ou 7° maxi. Bon, on se calme et on va prendre un peu d’élan pour bien bien amorcer la première porte, avec un magnifique virage à droite, les épaules bien penchées... à droite. Moniteur-sémaphore au bord de la crise de nerfs, mais qui se contrôle comme un chef. « Je crois que pour tourner, vous avez pas tout à fait compris le coup des épaules... » J’ai peur qu’il se mette à pleurer, le pauvre.

C’est pas grave, on va faire des « S » pour essayer de voir si des fois un jour lointain je pourrais éventuellement commencer à comprendre que quand on tourne en première il faut faire contrepoids. Indestructible, le moniteur du siècle me fait voir. Et me dit qu’il va aller chercher un truc juste à côté, j’ai qu’à commencer à tourner, il en a pour deux secondes. Moi je le soupçonne d’être allé boire un cognac, voire deux, d’avoir téléphoné à sa mère et d’avoir présenté sa démission à son chef. Qui a manifestement refusé, puisque j’ai vu revenir un fantôme à l’agonie portant un blouson à l’emblème de mon auto-école. Mais j’ai fait de grands progrès. A peine avait-il tourné le dos que paf ! J’avais les épaules tout bien du bon côté, un vrai bonheur. Il était temps, la dépression aussi profonde que chronique me guettait.

On a repris le parcours et, enfin, au bout de trois heures de ronds, de huit, de S, de zig-zags, de courbes, de voltes et d’arabesques, j’ai passé les portes sans même effleurer un seul cône. Tout n’est pas perdu.

Le rapide, ce sera peut-être pour la prochaine fois, si tout va bien... Quant à la « grosse », on verra plus tard, si vous permettez. Il est rentré au garage avec la moto, moi je suivais avec la voiture de l’auto-école, je me suis perdue, je suis partie dans la direction diamétralement opposée, je suis arrivée bien dix minutes après le mono qui séchait sur pied à côté de sa bécane. Il n’a rien dit, il n’avait plus la force.

Une chose positive, toutefois : je place très très bien le regard. Réflexe de cavalière !

Quatrième leçon

C’est fou la chance que j’ai : depuis des jours, il pleut des cordes, et hier, au réveil, je découvrais deux centimètres de neige visqueuse sur ma terrasse. Mais ce matin, en ouvrant un œil inquiet, je n’ai vu qu’un magnifique ciel bleu, et la neige s’est retranchée au sommet du Plomb du Cantal, au loin... Après avoir vigoureusement gratté mon pare-brise, je monte dans ma voiture avec au ventre une crampe qui commence à m’être familière.

Les retrouvailles avec le moniteur, devant le garage, ne sont pas des plus chaleureuses. J’ai un mauvais pressentiment, et lui, de toute évidence, est résigné à devoir supporter pendant deux heures l’élève la moins douée de sa carrière. Arrivés sur le plateau, on échange deux ou trois banalités sur le climat, et j’enfourche la 125 après avoir coiffé mon beau casque tout neuf, acheté la veille, et que j’ai admiré pendant des heures hier soir, au lieu de regarder Navarro... L’homme de ma vie trouvait cet achat « prématuré » (il a un peu de mal à digérer le coût de mon permis) ; mais j’avais résolu de ne plus mêler ma crinière aux cheveux gras collés au fond du casque de la moto-école.

Après avoir fait quelques voltes, histoire de vérifier que je place toujours aussi mal les épaules, je me prépare à passer la première porte du parcours lent. Regard bien placé, poignets cassés pile poil, genous serrés, je me dis que ça va aller tout seul. Et mon trapèze me lâche.

Le trapèze, c’est un truc extrêmement vicieux qu’on a dans le dos (les érudits appellent ça un muscle), et dont la principale fonction est de se mettre en vrille au mauvais moment, provoquant une douleur aussi soudaine que paralysante, sans crier gare. Le mien avait eu la bonté de me lancer un avertissement quand je descendais de la voiture, alors que j’enfilais ma veste. Mais je ne l’avais pas pris au sérieux. Il a donc attendu la première porte du lent pour décider que je ne tournerai pas le guidon. Je traverse le parcours un peu au hasard, poussant un cône ici, renversant un piquet là, et pensant à toute vitesse que je ferais mieux de tout planter là, maintenant, tout de suite.

Voyant la mine atterrée du moniteur, je devine qu’il pense la même chose que moi. Il confirme : « C’est quand même extraordinaire que vous n’arriviez toujours pas à tourner... Avec la 500, ça ne marchera jamais ». Je suis tellement découragée que je ne lui parle même pas de mon dos : j’aurais l’air de vouloir me justifier, de vouloir trouver des prétextes. Et franchement, je m’interroge. Etant donné le mal que j’ai à faire un malheureux zig-zag en première sur une petite 125, il ne fait aucun doute que, lâchée sur la route avec une 500, je serai un danger public. C’est décidé, puisque je suis là, je vais faire mes deux heures de calvaire, si je tiens le coup, et ensuite j’abdiquerai. Tout ce qui me préoccupe désormais, c’est la façon dont je vais expliquer à mon compagnon qu’effectivement, l’achat du casque était prématuré.

Je reprends le départ, la mort dans l’âme, et comme j’ai un peu moins de mal à tourner à gauche, je ne rate qu’une porte sur deux. Ou sur quatre, ça dépend des passages. Je fais des efforts pour placer mes épaules, mais je ne parviens pas à tourner le guidon, qui semble peser des tonnes. Au bout de quelques siècles, derrière moi, le moniteur finit par s’écrier : « Mais c’est pas avec le corps qu’on fait tourner une moto, c’est avec le guidon ! » La coupe est pleine. Je sens que la séance arrive prématurément à son terme et que, dans quelques minutes, la moto ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Je fais demi-tour pour garer l’engin...

Le mal de dos s’envole comme il est apparu, le soleil sur ma veste a réchauffé ce maudit muscle qui accepte désormais de me laisser à peu près tranquille. Du coup, je fais un magnifique retour sur le parcours, et le moniteur se remet lentement de l’apoplexie à laquelle il avait failli succomber. « Bon, eh bien on dirait que vous venez de comprendre qu’il fallait tourner le guidon... » C’est pas la peine de lui expliquer, de toute façon il est convaincu que mon cas est désespéré.

Les parcours suivants se passent à peu près correctement. Je suis en délicatesse avec un seul piquet, toujours le même, mais globalement, ça passe. On va donc arrêter là, et se mettre sur le rapide. Première étape : le demi-tour en deuxième, sur un rayon de six mètres maximum. Je n’avais jamais réalisé que six mètres, c’était aussi petit. Le mono prend la moto, je monte derrière lui et il me montre. La moto penche, penche, penche... Tétanisée, je n’écoute strictement rien aux explications, je ne respire même plus et j’attends le moment où on va tomber. Enfin, après quelques tours de haute voltige, il s’arrête. A mon tour. Chacun sait que je n’y arriverai pas.

Je me lance, première, deuxième, le guidon à gauche les épaules à droite et je tourne sur cinq mètres. Stupéfaction générale. Ça doit être un accident. Allez, on y retourne, sans illusions, et ça passe tout seul. J’ai battu le record intergalactique du rayon le plus court. Un essai à droite, c’est moins bien, mais je reste entre les lignes réglementaires. C’est l’euphorie sur le plateau, même la moto est contente, elle ronronne et s’enroule autour du cône qui n’a jamais rien vu d’aussi beau. On a beau insister, je prends tous mes virages largement à l’intérieur des limites, dans les deux sens.

Puisqu’il en est ainsi, le moniteur, décidé à me dégoûter à tout jamais, entreprend de corser l’affaire. Je dois arriver lancée en troisième. Freins avant et arrière, rétrogradage, deuxième, virage, avec tout ça je vais bien réussir à me casser la figure.

Ce ne sera pas pour cette fois. Je découvre le bruit du vent dans le casque, je trouve que ça ne va pas assez vite, j’attends le plus longtemps possible avant de rétrograder et je tourne comme si j’avais fait ça toute ma vie. Alors que je commence juste à vraiment m’amuser, l’heure arrive de la fin de la leçon... Déjà ?

Il paraît que, d’ordinaire, les femmes se débrouillent parfaitement sur le lent, mais ont du mal à se mettre au rapide. Oui mais voilà, moi, dans ce domaine comme dans tant d’autres, je fais tout à l’envers. La prochaine fois, slalom, et peut-être la 500. Pourquoi, en y pensant, j’ai déjà une telle trouille ?

10 000 kilomètres !

Fin janvier 2004, j’achetai ma p’tite moto : une Yamaha 125 TW... Et six mois plus tard, on a franchi ensemble son 10 000e kilomètre !

Bon, en fait, elle a roulé plus que moi : sur le tapis de souris qui lui sert de selle, je n’ai parcouru « que » 7 000 kilomètres et des poussières. Mais quand même. A nous deux, on a fait pas mal de chemin, mine de rien. Elle, paresseuse comme pas deux, et moi, trouillarde comme personne. Si je n’avais pas été là, elle n’aurait rien connu d’autre que les feux rouges d’Aurillac, et si je ne l’avais pas rencontrée, j’aurais définitivement abandonné le projet de passer le permis.

Pour retourner sur le plateau et retrouver mon super-mono (vous vous rappelez ?), je vais attendre le mois de septembre, que les vacances soient finies et qu’il y ait moins de monde à vouloir passer devant l’examinateur.

Bon. Et alors ? Je vois bien que vous ne pourrez pas vivre une seconde de plus sans savoir ce qui s’est passé pendant ces 7 000 kilomètres. Et des poussières. Ce qui représente environ 150 000 virages. Alors je vous raconte.

1 - Les regrets. Franchement, les trois premiers jours ont été cauchemardesques. D’abord, ramener la moto chez moi, 12 kilomètres à fond la caisse (c’est à dire 50 km/h). Je suis arrivée épuisée. Le lendemain, je suis allée sur le parking de l’école, à 5 km de chez moi, pour faire des huit. Et il s’est mis à pleuvoir. Des seaux d’eau ! Je suis rentrée en buvant la tasse, trempée jusqu’aux os. Le lendemain, c’était mieux : il gelait. Je suis sortie quand même... et je suis tombée en panne. Carburateur bouché. La moto est restée ensuite 10 jours chez le concessionnaire. Raison officielle : la neige. Vraie raison : je ne voulais plus voir ce tas de ferraille. Le problème, c’est que j’avais tellement clamé que je voulais ab-so-lu-ment faire de la moto que l’homme de ma vie, ne songeant qu’à mon bonheur, m’a traînée chez le concessionnaire pour que je remonte sur cet engin infernal. Puis il me fichait dehors tous les après-midi « pour que je m’entraîne ». Salaud, va ! Bon. Au bout de quelques jours, j’ai quand même fini par devenir copine avec ma moto.

2 - La chute. L’honnêteté me pousse à avouer que je n’ai pas fait tous ces kilomètres sans tomber. La chute a eu lieu... dans mon garage. Et on arrête de se marrer. Je rentrais la moto, j’ai freiné un peu fort avec le guidon tourné, et hop ! Le problème, c’est que mon cher et tendre discutait à 10 mètres de là avec le paysan d’à côté, par-dessus la clôture. Et moi, j’avais couché la moto sur un tas de choses variées empilées contre un mur : cartons, seaux, planches, chiffons, trucs et machins... Bref, le bazar habituel qui règne dans un garage où on entasse tout ce qui pourrait peut-être servir un jour. Un pied coincé entre une caisse remplie d’outils et mon réservoir, je ne pouvais pas me dégager, et je n’avais pas la force de relever la bécane. Et mon orgueil surdimensionné m’empêchait d’appeler mon prince pour qu’il vienne m’aider. J’ai donc attendu en fulminant qu’il daigne conclure ses papotages avec le paysan d’à côté - je précise qu’habituellement, il ne discute JAMAIS avec lui. Mais ils avaient des tas de trucs à se dire ce jour-là, et je suis restée coincée pendant 10 bonnes minutes.

3 - Mal aux fesses. Eh oui ! La selle de la TW n’est qu’une vulgaire planche à repasser. Je l’avais remarqué très vite, mais j’avais sous-estimé le problème. Je pensais que mon expérience de cavalière m’avait efficacement tanné le derrière. Mais non. Conclusion : à cheval ou à moto, une selle pourrie reste une selle pourrie. Pendant les premières semaines, j’avais tellement la frousse de prendre la route nationale que je ne roulais que sur les petites routes. Si vous n’êtes jamais allés dans le Cantal, vous ne savez pas ce que « petite route » veut dire. Mon postérieur, lui, le sait. Le bon côté de la chose, c’est que j’ai très vite appris à conduire debout sur les étriers. Pardon, sur les cale-pieds.

4 - Les chiens. Dans le Cantal, il existe deux calamités. La pluie et les chiens errants. Et pourtant, j’aime les chiens. Sauf quand ils traînent sans surveillance. Je n’ai été mordue que deux fois dans ma vie, et ce fut par des chiens excités par la moto. Quand ils poursuivent les voitures, ils n’attaquent que les pneus. Mais de toute évidence, si l’occasion leur en est donnée, ils préfèrent passer leur hargne sur un mollet bien tendre.

5 - Les pétasses en grosses bagnoles. Avec les connards en 4x4, il s’agit respectivement des 3e et 4e calamités du Cantal. Ces dames sont des championnes toutes catégories du déboîtement sans clignotant, ignorent qu’un rétroviseur ne sert pas uniquement qu’à se remaquiller, et sont convaincues que les ronds-points sont des manèges où tout le monde s’arrête pour les voir tourner. C’est pour ça qu’elles y entrent avec tant de fougue. Quant aux enfoirés en Toyota, Cournil et autres Rover, il faudrait que quelqu’un leur explique, avec des mots simples, qu’ils n’ont pas acheté la route en même temps que leurs engins. Courage.

A part ça, j’ai roulé par ci, par là... Dans mon top case, j’ai une carte du Cantal, une autre de la Corrèze, une autre du Lot, une autre encore de l’Aveyron. Un pantalon de pluie, un élastique (ça peut toujours servir), et un accessoire qui m’a permis de scotcher deux motards que j’ai cueillis comme des débutants. Un jour, j’arrive à une station service, et je trouve deux mecs avec des motos é-nor-mes. Les motards, eux, étaient équipés jusqu’aux dents, et leurs bécanes devaient porter chacune 150 kilos de bagages. Avec ma 125, j’avais l’air un peu léger... Les motards, galants, poussent leurs monstres pour que je puisse mettre ma trottinette devant la pompe, et l’un d’eux, le casque recouvert de 2 cm de purée de moustiques, se met en quête d’un peu d’eau pour nettoyer sa visière. Il avait l’air tout perdu, le pauvre... C’est alors que je me suis exclamée, triomphante : « Il est vraiment temps que les filles vous fassent voir comment on fait de la moto ! » Perplexité chez les mâles, alors que je commence à déballer le contenu magique de mon top-case. Sac à main. Paquet(s) de cigarettes bleues sans filtres. Téléphone. Appareil photo. Elastique. Cartes du Cantal, de la Corrèze, etc. Boîtes de Tic-Tac (entamées). La clé du portail que j’avais perdue (d’ailleurs, c’est mon fils qui l’avait perdue, je m’en souviens très bien). Boîte de Clarityne pour le rhume des foins. Un pull au cas où. Deux sandows. Bouteille d’eau vide, ça peut servir aussi, mais j’ai égaré le bouchon. Juste avant d’en arriver au raton-laveur, hop ! Voilà que je brandis mon paquet de super-lingettes maxi-format Cifjax spécial vitres senteur lavande du printemps des îles efficace même sur les taches de fraise. Les deux routards étaient sciés. Deux lingettes plus tard (une chacun, j’ai pas été radine, sur le coup), ils avaient de beaux casques plus neufs que neufs, propres comme au premier jour, et c’est alors que le type de la station-service s’est pointé avec un seau d’eau.

J’ai également secouru un pauvre touriste hollandais tombé en carafe avec sa caisse au fin-fond de la vallée de la Truyère, entre Conques et Entraygues, je ne sais pas si vous voyez, le trou du (bip) du monde. Incroyable comme les situations désespérées permettent de se remémorer ses cours d’anglais et de causer la langue de Shakespeare mieux que Molière lui-même. Himself, je veux dire. Enfin je me comprends. Conclusion de l’affaire : le naufragé était à 20 mètres de son camping, il attendait ses copains qui allaient arriver d’une minute à l’autre, merci quand même, mais y’a pas de quoi, et je suis repartie, toute ragaillardie par le sentiment d’avoir accompli une bonne action.

J’ai aussi subi une mutation physiologique spectaculaire : mes yeux sont devenus bioniques et détectent à 50 mètres le plus petit gravillon. Je suis devenue un lazer vivant anti-gravette. Mes performances s’étendent au repérage supersonique des plaques d’égoût, des bouses de vaches, des feuilles mortes, et je m’entraîne à détecter les billets de 500 euros. Mais ça ne marche pas encore très bien. Je m’exerce.

Conclusion : ce sujet n’est pas trop long. Il a la longueur requise pour fêter dignement un 10 000e kilomètre. On ne va quand même pas être pingre, ça n’arrive pas tous les jours. Je ne conduis presque plus ma voiture, je n’ai jamais le temps de changer l’eau de mes aquariums, je sais changer une ampoule de phare, je sais aussi graisser ma chaîne sans en mettre plein le pneu arrière, j’ai remarqué que les motards de la semaine sont bien plus sympas que ceux du dimanche, et puisque vous avez été assez dingues pour lire ce post jusqu’au bout (z’avez rien d’autre à faire ?), je vous offre une photo-souvenir spécial dédicace. Et on se retrouve pour les 20 000 ?

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Vos réactions

 
Marie-Honorine fait de la moto
28 décembre 2009 15:44, par Vieux motard

T’as pas encore écrit les 20.000km ? :-o


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