Le jardin de DB

Vous êtes ici : Accueil du site > Textes > Les chroniques de Marie-Honorine > Maravilla

Menu de navigation

Masquer la bannière
Afficher la bannière
 
 

Aux utilisateurs d'Internet Explorer 6,
Votre navigateur ne vous permet pas de bénéficier pleinement des fonctionnalités proposées par ce site. Si vous en avez la possibilité, je vous invite à télécharger gratuitement la dernière version d'Internet Explorer, ou mieux, Mozilla Firefox.

9 commentaires

Publié le mardi 8 avril 2008 dans la rubrique :

Les chroniques de Marie-Honorine

Maravilla

Il s’appelait Pierre ; elle s’appelait Muriel. Jamais Marie-Honorine n’a rencontré couple plus extraordinaire. Elle va vous raconter leur histoire qui compte parmi les plus belles et les plus tragiques. C’est une histoire d’amour.

Lui avait vécu déjà, avant elle. Il était violoniste, talentueux, assez pour tenir le pupitre de premier violon dans ce qui était alors « l’orchestre de la Saison lyrique municipale » de Saint-Étienne. C’était longtemps avant. Il s’était marié, avait fondé une famille. Il était un homme de passions, sa vie tanguait entre extase et fureur. Il se partageait entre la musique et la montagne. Grand, fort, il gravissait les sommets, rêvant d’aller toujours plus haut. Il voulait toucher le ciel. Et puis il y a eu l’accident. La cordée a dévissé. Il a survécu, ses compagnons d’ascension aussi, peut-être, Marie-Honorine l’ignore. La passion a dû s’incliner face à la douleur. Le premier violon a abandonné son pupitre, avec pour seul espoir de voir un jour l’un de ses élèves du conservatoire Massenet atteindre à son tour les cimes inaccessibles de la virtuosité. Il enseignait le violon, rêvait à ses montagnes qu’il avait photographiées pour en montrer la splendeur démesurée aux spectateurs des diaporamas qu’il présentait parfois. Ses photos étaient belles. Il avait même remporté quelques trophées lors de festivals.

Le poids de la vie a vaincu l’alpiniste musicien. Sa famille s’est dissoute, lui qui rêvait de sommets célestes s’est retrouvé seul, sans épouse, sans enfants, sans concerts, trompant son amertume en réapprenant à grimper. Seul avec son appareil photo.

Et puis il a croisé Muriel. Jeune, heureuse, exubérante, vive et rebelle. Elle aurait pu être sa fille. Elle poursuivait, à sa manière, sa propre ascension. Pianiste, violoniste, historienne de la musique, elle tourbillonnait en riant aux éclats. Ce qu’elle était joyeuse, ce qu’elle aimait la vie ! Comme lui, elle enseignait au conservatoire. Elle était professeur de piano.

Tous deux partageaient la même folie. Ils étaient semblables dans leur quête d’un idéal impossible. Ils sont partis ensemble à l’assaut des montagnes. Leurs collègues du conservatoire parlaient bas dans leur dos. Cette différence d’âge, quand même.... Lui, le violoniste fini, et elle, si douée, à qui tout était promis ! Muriel et Pierre n’entendaient pas. Ils voyageaient l’un avec l’autre, l’un pour l’autre, sourds aux railleries, le regard tourné vers le haut. Toujours plus haut.

Ils ont montré à Marie-Honorine les diapositives de Pierre. Des villages perchés juste sous le soleil, dominant le monde. Des chapelles érigées sur les hauteurs les plus vertigineuses. Des calvaires dressés à l’aplomb des précipices les plus terrifiants. Ils avaient créé un spectacle, Magnificat. Lui projetait ses photos, elle sous l’écran jouait au piano les musiques que lui avaient inspiré leurs ascensions. Et tous deux regardaient encore plus haut, au-delà de tout.

On aurait dit un vieux chien et une hirondelle. Leur couple était aussi improbable qu’indestructible. Ils s’épaulaient dans la même quête.

Marie-Honorine les a rencontrés alors qu’ils préparaient un nouveau spectacle. Maravilla. Ils avaient effectué deux excursions à La Réunion. Ils lui ont montré quelques diapos, ils lui ont raconté leurs voyages. Ils lui ont expliqué comment ils étaient tombés amoureux de cette île dont ils ne rêvaient que de gravir à nouveau les parois les plus abruptes. Le volcan tremblait dans leurs voix entremêlées ; leurs regards étaient voilés des brumes dissimulant les cirques à ceux qui ne savaient pas en percer les secrets. Ils ont raconté les rencontres, les enfants, les torrents, les églises. Des églises de bois, éclatantes, brillant comme des bijoux solitaires sur la montagne. Marie-Honorine entend encore le chant de leur récit. Cilaos, Saint-Joseph, Mafate, Salazie... Elle se souvient encore de la lumière de leur bonheur. Ils vivaient au-delà des hommes, au-dessus du monde.

JPEG - 47.8 ko
© Pierre

Muriel avait apporté, dans les bureaux du journal où travaillait Marie-Honorine, le disque qu’elle avait enregistré, sur lequel étaient gravées dix-sept compositions que les photos de Pierre devaient illustrer. La musicienne avait délaissé le piano pour composer ses tableaux musicaux au synthétiseur. Rendez-vous fut pris pour la première représentation du spectacle, à l’auditorium Cochereau. Marie-Honorine était déjà séduite. Plus qu’aux quelques diapos qu’elle avait vues, plus qu’aux titres enregistrés sur le disque, elle avait succombé à la force qui émanait de ces deux musiciens voyageurs. Elle avait écrit un joli papier d’annonce, espérant que le public serait nombreux pour ce premier soir.

Les spectateurs étaient venus. Il n’y eut aucun siège vide lors de cette soirée. Marie-Honorine avait eu un peu peur que le « pianorama » de Muriel et Pierre n’attire que quelques curieux. Elle put écrire un second article, la tête pleine des paysages qu’elle avait vu défiler sur l’écran pendant une heure. Pierre se tenait debout au projecteur, Muriel jouait sa musique sur le clavier. La Réunion livrait ses merveilles au regard et à l’oreille du public. Il fallait que le papier soit à la hauteur de la ferveur qui vibrait dans chaque image, dans chaque note.

L’article fut réussi, semble-t-il. Il ne s’écoula que quelques jours avant que Pierre appelle Marie-Honorine. Il voulait la remercier, lui et Muriel étaient si heureux d’avoir été compris. C’était si rare. Bien sûr, Marie-Honorine fut flattée. Elle se sentit véritablement privilégiée lorsqu’ils l’invitèrent à déjeuner, chez eux. C’était inhabituel ; Marie-Honorine commença par décliner l’offre. La voix de Pierre au téléphone se fit insistante. Muriel allait bientôt partir, elle voulait la rencontrer, c’était important pour elle. Refuser encore aurait blessé le photographe, Marie-Honorine le sentit intensément. Il y avait une sorte d’urgence.

Ils lui montrèrent d’autres photos. Muriel ouvrit la porte derrière laquelle elle s’enfermait pour composer : le piano occupait presque toute la pièce, enseveli sous les partitions et une foule de peluches. Muriel ne cessait de rire. Elle raconta à Marie-Honorine comment elle avait couru sur la lave tout juste solidifiée, entre la montagne et la mer, pour cueillir la dentelle de pierre aux reflets irisés. La musicienne posa dans la main de son invitée un fragment de lave presque immatériel. La roche était aussi légère qu’un souffle, aussi fragile qu’un battement de cœur.

Ils ont devisé tous trois, parlant de voyages, de musique et d’images. Muriel babillait et Pierre la contemplait. Ils étaient là ensemble mais leur monde était ailleurs.

Après le repas, Muriel dut s’en aller : une élève l’attendait au conservatoire. Marie-Honorine lui dit : « À bientôt ! ». Muriel alors se contenta de sourire.

« Muriel va partir », souffla Pierre alors que Marie-Honorine s’apprêtait à prendre congé. Saisie, glacée, elle ne posa pas de question. Elle ne dit pas un mot. Elle reposa son sac et son manteau, et reprit sa place à la table de la cuisine. Pierre était assis sur le rebord de la fenêtre, regardant la rue à travers le rideau. Il a regardé dehors jusqu’à la fin de son récit. Il a essayé de ne pas pleurer.

Il allait rester sur Terre alors qu’elle s’apprêtait à s’envoler sans lui. Elle allait partir dans quelques jours, quelques semaines peut-être, le temps de régler les derniers détails. Elle avait déjà donné sa démission au conservatoire. Il n’y aurait pas d’autres représentations de Maravilla. Ils ne réaliseraient pas ensemble le projet qu’ils avaient échafaudé depuis longtemps déjà : partir ensemble à la conquête des « 4 000 ». Elle avec son papier à musique et lui son appareil photo. Cela faisait un certain temps qu’elle songeait à partir. Il le savait. Il le redoutait. Et puis elle a pris sa décision. Elle lui a dit que cela lui était nécessaire. Il comprenait. Pierre s’inclinait, incapable de lutter. Il aimait tant son hirondelle. Il la voulait libre et heureuse. Elle lui avait dit qu’elle reviendrait peut-être dans un an ; elle n’était pas sûre de son choix. Il savait bien qu’elle prétendait cela pour le rassurer. Pour lui laisser un peu d’espoir. Il avait perdu Muriel. Il n’était pas de taille, pourtant il était si grand, si fort.

Muriel est entrée au Carmel. Elle n’a laissé pour toute trace dans le monde des hommes qu’un disque pressé à quelques dizaines d’exemplaires.

Marie-Honorine ignore ce qu’est devenu Pierre. Lorsqu’elle a quitté Saint-Étienne, il enseignait toujours le violon au conservatoire. Il a présenté quelques diaporamas. Il semble qu’il soit parti à son tour. Il avait évoqué l’éventualité de se retirer, au moins pour quelques mois, au sein d’une communauté de frères Carmes.

Marie-Honorine se demande, quelquefois, si au-dessus de sa tête les regards de Muriel et Pierre se retrouvent, tournés vers le même sommet inaccessible.

Côte Ouest
© Muriel
Recommander : 
 

Vos réactions

 
Maravilla
9 avril 2008 23:49, par DB du Jardin

Une petite précision tout de même, qui pourra vous rassurer (ou finir de vous égarer) : je suis farouchement, sauvagement non croyante. C’est d’ailleurs probablement pour cette raison que cette histoire m’a marquée à ce point. Je m’étais promis de l’écrire un jour, j’ai mis onze ans pour me décider !

Maravilla
10 avril 2008 23:45, par Umanimo

Je viens de lire d’un jet « Les géneurs » et Maravilla. Deux tons différents et pourtant j’ai autant aimé l’un que l’autre.

Même si je ne commente pas souvent (et j’ai honte, je sais à quel point c’est agréable de recevoir un retour sur ce qu’on fait), je lis tout ce que tu écris. C’est un vrai rayon de soleil (ou plutôt une ondée rafraichissante, parce que les rayons de soleil, j’en manque pas ici) à chaque fois.

UMA_qui_aime_très_très_beaucoup_l’écriture_de_DB

Maravilla
10 avril 2008 23:55, par DB du Jardin

Bah faut pas avoir honte, Uma ! Je suis juste très contente que tes « travianeries » te laissent quand même un peu de temps pour venir flâner dans le jardin ! ;-)

Mais c’est vrai que je commençais à m’inquéter en ne voyant personne réagir à ce « Maravilla »... J’ai eu un peu peur de ne pas m’être clairement exprimée. Remarque, c’est peut-être le cas... Alors je précise avec encore plus de précision : non, je n’ai pas viré mystique ! J’ai juste été très fortement impressionnée par ces deux personnages qui comptent parmi les plus sincères et les plus absolus que j’ai rencontrés.

DB_heureuse_que_ça_t’ait_plu :)

Maravilla
11 avril 2008 16:35, par Pomme

Je comprends que des personnes aussi entières et vraies t’aient touchée. Pas d’hypocrisie, simplement leur vérité et leur totalité.

Pomme_qui_aime_aussi_beaucoup_le_style_de_DB

Maravilla
11 avril 2008 22:43, par Hubert.L

Encore merci à Marie-Honorine de nous écrire de si beau texte, et nous faire partager ses Chroniques. Elle pourrait venir s’égarer de temps en temps sur le site voisin et serait la bien venue. www.Dieupentale.com

Enfin bonne chance pour le Festival de ROMANS

Maravilla
11 avril 2008 23:36, par DB du Jardin

Pomme —> Merci merci, et contente de te revoir !

Hubert —> Quoi quoi quoi ? Je m’égare tous les jours sur le site voisin, mais à un moment il y avait mon nom en face de la plupart des sujets... Alors je me suis dit qu’il serait temps que je me calme un peu. Et puis je suis très occupée ici, en ce moment... Mais juré promis craché croix dbois croix dfer, je ne risque pas d’oublier le site de Dieupentale !

DB_bientôt_il_va_dire_que_je_déserte,_ho ! ;-)

Maravilla
12 avril 2008 14:09, par Julien

Bonjour.

Moi non plus je n’avais pas eu le temps de lire plus tôt ce texte... Je trouve cette histoire à la fois si triste et si belle. Superbe plume pour une superbe rencontre j’imagine.

Tu n’as jamais été tentée de chercher à avoir de leurs nouvelles ?

Il n’y a plus à hésiter, je suis fan (je n’aime pas la connotation qu’a pris ce mot quand on l’écrit en entier...) du style de Marie Honorine.

Donc à très bientôt j’espère.

Maravilla
12 avril 2008 17:58, par DB du Jardin

Ouais oh, hé, elle écrit pas trop mal, la Marie-Honorine, d’accord, mais bon, pas beaucoup mieux que moi, finalement.

C’est vrai, quoi. ;-)

J’ai croisé quelquefois Pierre avant mon départ de Saint-Étienne. Il était gentil et courtois, mais visiblement ne voulait pas évoquer son histoire. J’ai respecté cela ; je savais que s’il voulait me joindre, tant que j’étais là-bas, il le ferait. Ensuite, je suis partie, y’a eu la vie, tout ça... Mais leur souvenir me revient parfois, et c’est un souvenir que j’aime beaucoup.

J’espère aussi que vous avez aimé la musique. C’est Muriel qui joue sa propre composition. Il y a quelques accents debussystes, elle était très contente que je l’aie remarqué. Ce morceau était illustré par des images de la mer déferlant sur la côte.

DB_un_jour_je_vous_raconterai_une_autre_jolie_histoire
_si_vous_êtes_gentils... :-|

Maravilla
15 avril 2008 21:56, par Umanimo

Moi, je suis gentille, moi.

UMA_qui_a_gardé_son_âme_d’enfant_et_qui_attend_l’autre_histoire ... en_suçant_son_pouce

 

À vous d'écrire

 

Sur le même thème