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11 commentaires

Publié le mardi 19 janvier 2010 dans la rubrique :

Les coulisses du journalisme

Lettre à Monsieur mon chef

Dieupentale,
le mardi 19 janvier 2010

Monsieur mon chef,

J’ai l’honneur par la présente de vous signifier que j’ai vachement changé et que j’ai des trucs à vous dire. Parce que, voyez-vous, monsieur mon chef, il va falloir que je retourne bosser, un de ces jours. Non que cette perspective me déplaise ; au contraire, ça me démange. Mais seulement, voilà, on a un problème. J’aimerais bien changer de boulot.

Alors d’accord, chef, je sais, c’est pas la première fois que je vous le dis. D’ailleurs, tous les Jardineux sont au courant depuis belle lurette. Mais ce qui a changé, c’est que maintenant je sais que cette priorité-là, qui était juste une idée fixe avant que je vous plante avec tout le boulot sur vos petits bras de grand chef, est vraiment la priorité, la vraie et la seule qui compte.

Voyez-vous, chef, ne servir à rien à longueur de journée, de mois et d’année, ça me saoûle. Alors qu’il y a des trucs que je sais faire et qui servent à quelque chose. Journaliste, par exemple.

Je sais bien que ça, c’est un truc qui vous dépasse. Alors je vais encore essayer de vous expliquer. C’est pas compliqué. Un journaliste, c’est quelqu’un qui écrit pour raconter ce qui se passe. Et je vous assure que c’est un vrai boulot. Et que ça sert vraiment à quelque chose.

Illustration : quand j’ai examiné les vieux numéros de La Dépêche pour retrouver des trucs sur mon général, j’ai lu au gré des pages qu’il était fréquent que surviennent en ville des accidents de la circulation : des chevaux s’emballaient et écrasaient les gens. J’ai lu aussi que partout, dans les villages, des femmes étaient jugées pour avoir voulu avorter. Vous voyez, des trucs comme ça, plein, au fil des pages, relatés par ces gens bizarres que l’on appelle des journalistes. Ce sont des gens dont les toutes petites lignes, à la longue, racontent l’Histoire. Et ça, je sais le faire rudement bien.

J’avais essayé de raconter ça, l’accumulation des petits faits, jour après jour, mine de rien, qui faisait qu’au bout du compte les journaux dressaient sans relâche le portrait de leur époque. C’était dans un billet sur la papeterie Lédar, lisez-le, Monsieur mon chef, vous allez voir, et si ça se trouve vous allez finir par comprendre.

C’est pas pour vous fâcher, mais sur Internet, il n’y a que du vent, de l’éphémère, rien qui reste, rien du tout. Sans les gens qui écrivent, il n’y a plus d’Histoire, il n’y a plus de société, il n’y a plus rien que les statistiques de fréquentation que vous épiez avec tant de passion mais qui ne construisent rien. Qui paient mon (tout petit) salaire, certes, mais ce n’est pas de la construction de quelque chose, si vous voyez ce que je veux dire.

Donc ce serait vraiment trop sympa, Monsieur mon chef, si vous me laissiez enfin faire mon bonhomme de chemin dans ce monde du passé auquel vous ne croyez pas : le papier. En tout cas ça me ferait rudement plaisir, vous n’avez pas idée.

Comme je suis assez tordue, je vais essayer de vous convaincre en usant d’artifices complètement sournois. Je vais vous prendre par les sentiments, j’ai même pas honte, et je vais vous causer musique. Puisque vous avez déclaré un jour que vous, votre truc, c’était la musique (comme quoi vous noterez au passage que j’écoute ce que vous dites).

Vous voyez, quand j’étais journaliste, avant, j’avais fait un article sur un clavecin. Un vrai bijou, un instrument exceptionnel, une merveille qui pourrissait littéralement dans les réserves du musée d’Art et d’industrie de Saint-Étienne. D’ailleurs, il faut que je le mette en ligne dans le Jardin, cet article. Vous me connaissez, Monsieur mon chef : je n’aime pas user des superlatifs. Donc si je vous dis que ce clavecin-là, c’était de la bombe, vous pouvez me croire. Un authentique Ruckers, rendez-vous compte, à double clavier, avec les décors qui déchirent trop grave ! Sauf qu’il était dans un état pitoyable, la table d’harmonie fendue, avec juste deux sautereaux survivants, une misère. La pluie était tombée dessus, c’était un véritable scandale, et tout le monde s’en foutait. Un exemplaire que tous les plus grands musées du monde auraient voulu posséder dans leurs collections. Eh bien moi, Monsieur mon chef, j’ai harcelé la conseillère municipale chargée de la Culture, j’ai interviewé l’expert qui a authentifié le pauvre clavecin, j’ai remué ciel et terre, j’ai fait parler des musiciens, des conservateurs, tout ça, j’ai fait un pataquès que vous avez pas idée. Je n’étais certes pas la première à parler de ce clavecin, mais moi, j’vous jure, j’ai frappé fort, super fort et hop ! Le clavecin a été mis à l’abri, ouais Monsieur mon chef, après avoir fait la Une du Progrès, avec une demi-page (et à l’époque, les journaux, ils avaient des pages rudement plus grandes que maintenant), des photos, des témoignages, tout ça. C’est grâce à moi. Pas que moi, peut-être, mais pas mal, en fait. Vous me croyez pas ? Lisez donc mon papier, scanné par Martial Morand, sur son site, et daté de 1999. Là. C’est ça, quelqu’un qui sert à quelque chose. Et moi, je vous assure, Monsieur mon chef, j’en ai plus que ras-le-bol de ne servir à rien.

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Le clavecin Ruckers de Saint-Étienne (XVIIIe siècle) - Photo Louis Caterin.

Et puis même que quand je suis partie du Progrès, une musicienne, violoncelliste, a été tellement énervée qu’elle a écrit au big boss du Progrès à Lyon pour lui dire que des gens comme moi fallait pas les laisser partir, comme quoi si elle avait des dates de concert dans toute la France c’était un peu à cause que moi j’avais écrit des trucs sur elle quand elle n’était pas encore connue. Ça, franchement, chef, je ne suis pas sûre d’y être pour quelque chose, dans son décollage de carrière. Mais elle, elle disait que si, quand même. N’empêche que, quelques Diapasons d’or et une Victoire de la musique plus tard, je me dis que j’avais bien fait, à l’époque, de ferrailler pour arriver à faire passer mon papier sur la musicienne. Un peu comme pour le clavecin, quand je disais en conf’ de rédac’ que je « tenais » quelque chose avec cette violoncelliste, les gens rigolaient en disant que j’étais... tellement enthousiaste. N’empêche. J’avais raison.

Oh, des exemples comme ça, je ne vais pas vous en servir des tonnes. Je vais même m’arrêter là. Je pourrais évidemment vous raconter l’histoire de mon ancien international de rugby, mais vous êtes comme moi, le rugby, ça vous parle pas des masses, et en plus les Jardineux vont gueuler parce qu’ils connaissent déjà l’histoire en long, en large et en travers. Je voulais juste vous montrer que là où vous me faites bosser, vous êtes bien gentil, mais ça me va comme un tablier à une vache. La preuve, depuis que je ne suis plus là, vos chères statistiques grimpent quand même, votre site internet cartonne du feu de Dieu, tout baigne dans l’huile et moi ça me fait ni chaud ni froid, parce que, de vous à moi, Monsieur mon chef, je m’en fous royalement, des hits et des views et des visiteurs zuniques.

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C’est sûr que mes statistiques à moi, chef, elles sont un brin moins affriolantes que les vôtres.

Faut pas y voir quelque chose de personnel, moi finalement je vous trouve plutôt pas mal, comme chef, j’ai eu largement pire, c’est sûr. C’est juste le boulot que j’aime pas. Et dorénavant, c’est ça le grand changement, passer ce qui me reste à vivre à faire des trucs que j’aime pas, je suis plus d’accord.

Et je vous parle même pas du (tout petit) salaire. M’emmerder à longueur de temps pour quelque chose de décent à la fin du mois, déjà, je trouve ça dur, mais alors pour trois francs six sous, que c’en est vraiment vexant de valoir si peu, même en faisant quelque chose qui ne sert à rien, avouez qu’il y a de quoi être énervée.

Donc, en gros, vous avez bien compris, je voudrais juste vous dire que je veux faire un boulot qui m’intéresse et payé correctement. Faites pas ces yeux-là, c’est pas impossible, regardez, vous le faites bien, vous. Alors il faudrait qu’on en cause un de ces quatre, quand même. Et puis après j’irai voir votre chef, et puis le chef de votre chef, je ferai le tour de tous les chefs, je sais qu’il y en a un paquet, mais je m’en fous, à la longue je finirai bien par avoir un coin de bureau au fond d’une rédaction, et là je foutrai une paix royale à tout le monde. Ou alors j’aurai plus de boulot du tout, à force d’enquiquiner tout le monde, c’est possible, mais voyez-vous, Monsieur mon chef, en fait j’ai pas grand chose à perdre. Ça fait des mois et des mois que j’y pense, à mon boulot. Nuit et jour, en fait, je ne pense qu’à ça. C’est con, vous allez dire, mais c’est comme ça. J’ai vachement changé, je vous dis, et j’ai décidé que je ne serai plus patiente, que je n’attendrai plus mon heure, parce que maintenant que j’ai senti le vent du boulet, je veux que ma vie ressemble à quelque chose. J’en ai pas bavé à ce point, depuis si longtemps, pour que tout recommence comme avant.

C’est quand même pas si farfelu que ça, comme idée, quand on est journaliste, de vouloir faire journaliste quand on bosse dans un journal. En plus les collègues que j’aimais bien sont tous partis, je vais me retrouver toute seule et ça me réjouit pas des masses, non plus.

Voilà, ma première lettre de survivante était pour vous, chef, petit veinard. Sur ce, si vous vouliez bien agréer, ça me ferait bien plaisir. Je sais bien que je vous embête, avec mes histoires, surtout que tout le monde va la lire bien avant vous, cette foutue lettre, vu que vous êtres très occupé et que donc vous ne venez pas perdre votre temps dans mon Jardin (sauf si on me dénonce... euh, si on vous informe, je voulais dire). C’est pas pour vous mettre la pression ; déjà, je sais bien qu’il en faut un peu plus pour faire fléchir un grand chef costaud comme vous, et puis moi si j’étais à votre place, ça me plairait même carrément pas, comme procédé. Non, c’est juste que mes Jardineux, eux, ils savent très bien ce que je veux dire, et ça me console, parce que vous, vous allez faire celui qui, justement, ne comprend pas pourquoi je suis encore en train de la ramener. C’est pas contre vous que je fais ça : c’est pour moi, juste pour moi. Enfin pour moi.

Dans l’attente, salutations, tout ça, chef.

DB, salariée pas modèle du tout

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Vos réactions

 
Lettre à Monsieur mon chef
19 janvier 2010 08:41, par Umanimo

Héhé ! Ca c’est de la lettre ! ;-)

Lettre à Monsieur mon chef
19 janvier 2010 13:53, par Ardalia

Si avec ça il pige pas, faut changer de chef. Ou insister.

Encore.

Lettre à Monsieur mon chef
19 janvier 2010 14:10, par DB du Jardin

;-)

Non mais en plus c’est pas du tout un mauvais chef ! On voit pas les choses de la même façon. Et allez savoir pourquoi, moi je trouve que maintenant mon point de vue à moi compte rudement plus que le sien.

Ma petite bafouille me fait bien plaisir, mais comme évidemment mon chef n’est pas du tout jardineux, elle ne me sert que de tour de chauffe pour le grand jour où je vais lui causer en vrai... Là, ça risque d’être un peu plus compliqué.

Lettre à Monsieur mon chef
22 janvier 2010 11:41, par Psykokwak

Ça fait du bien de lire cette lettre ! Ça me parle beaucoup... Merci D.B.

Lettre à Monsieur mon chef
22 janvier 2010 11:41, par jean

si tu veux je peux l’encourager à lire ton article.

Jean un collègue

Lettre à Monsieur mon chef
22 janvier 2010 11:45, par jean

Très belle lettre...

Lettre à Monsieur mon chef
24 janvier 2010 20:10, par Martial Morand

Bonjour, je tombe par hasard dans ce jardin, pour l’instant je ne comprends à peu près rien mais je reviendrai. Je veux dire tout de suite que oui, j’aimais bien ce que vous faisiez. Vous êtes allée voir pas mal de personnes pour rédiger cet article sur le clavecin. C’était du vrai travail sérieux de journaliste, pour la culture : rare !

Lettre à Monsieur mon chef
24 janvier 2010 20:59, par DB du Jardin

Bonjour Martial, et bienvenue !

Ça me fait rudement plaisir de vous « voir » ici. Pouvez-vous me donner des nouvelles du clavecin ? J’ai entendu dire qu’il avait été déplacé à La Bastie d’Urfé, mais je n’en sais pas plus. Une copie a-t-elle été réalisée ? A-t-il été restauré, au moins sur le plan esthétique ?

Euh... Mais vous pouvez aussi me donner des nouvelles de vous, hein, si vous voulez ! ;-) Vous étiez un lecteur très attentif et très actif de Culture Loire, je m’en souviens bien !

DB_j’en_reviens_pas_que_les_gens_sachent_encore_qui_je_suis_ dix_ans_après... :-O

Lettre à Monsieur mon chef
26 janvier 2010 19:33, par Martial

A un moment il a effectivement été question de le mettre en dépôt à la Bâtie mais ça ne s’est pas fait. Puis il a été envoyé à Paris pour une étude très poussée dont les résultats devraient être donnés dans quelques mois. J’attends ça avec impatience car pour l’instant nous ne savons pas qui a retouché l’instrument (signé Ruckers 1621) au 18e. Je rêve plus que jamais de voir ce clavecin enfin exposé et une copie réalisée pour le conservatoire... Tout ça coûte cher mais l’espoir fait vivre n’est-ce pas ? En attendant on le voit dans votre jardin et cela me fait très plaisir !

Lettre à Monsieur mon chef
27 janvier 2010 02:28, par DB du Jardin

Eh bien, en dix ans rien n’a encore été fait ! Au moins, le clavecin n’est plus dans le grenier du musée. C’est toujours ça...

Patience et longueur de temps, patati patata ! Mais c’est long, quand même.

Lettre à Monsieur mon chef
23 mars 2010 14:23, par xavier

Salut domi alors déjà belle lettre en effet et sinon toujours à la dépêche ?

 

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