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5 commentaires

Publié le mercredi 2 avril 2008 dans la rubrique :

Les chroniques de Marie-Honorine

Les gêneurs (1)

Marie-Honorine est une emmerdeuse. Chaque jour, ou presque, elle perçoit dans le regard de ses contemporains qu’elle est, disons, « bizarre ». On lui dit même parfois sans ambages qu’elle est spéciale. Elle le sait, et c’est là sa grande douleur. Elle ne sait pas vivre en société. Je vais vous conter quelques anecdotes exemplaires qui vous en convaincront.

Marie-Honorine, à sa plus grande stupeur, travaille. Ce n’était pas prévu, au départ, mais elle s’est bêtement cramponnée lorsqu’il a été question de la licencier sans motif. Alors elle travaille, mais elle sait bien que sa présence dans La Grande Famille n’avait pas été souhaitée. Elle tente donc de jongler entre faire-son-boulot-mais-pas-plus et composer avec les personnalités - remarquables - des collègues qui doivent supporter sa présence. Plus explicitement, elle arrive le matin à l’heure dite ou presque, dit bonjour, fait son boulot en silence, disparaît pendant trois quarts d’heure pour manger à midi, revient bosser en silence et part le soir à l’heure dite ou presque en disant au revoir. Elle garde pour elle ses opinions sur ses camarades, ceux qui forment l’équipe à laquelle elle appartient.

La Grande Famille est constituée, entre autres, d’une poulette, d’un australopithèque et du Grand Patron. Il y a d’autres gens, mais ils ne comptent pas. L’australopithèque, appelé aussi le primate, est cool. Une preuve : il a les cheveux longs, quoiqu’un début de tonsure (un début... bien débuté) dénonce sa quarantaine triomphante et toujours jeune. Il a les cheveux longs et gras, mais Marie-Honorine, ne l’oublions pas, a vraiment un regard négatif sur les êtres et les choses. Il est tellement cool que l’été, ce cadre vient travailler en tongs et en bermuda. Il a des poils noirs sur le dessus des doigts de pieds. Lorsqu’il s’étire en levant les bras et en bâillant sans mettre sa main devant sa bouche, il pousse un feulement viril, une mâle odeur de sueur émane suavement de ses aisselles (ses tee-shirts style street-basket sont toujours bi-ton : clair partout et foncé sous les bras), et de toutes petites gouttelettes de postillons viennent délicatement se déposer sur l’écran de son ordinateur. Il a plusieurs plombages sur les dents de tout au fond. Et il écoute de la musique cool. Des trucs afro-cubains de gars qui sont venus jouer à Marciac. Comme c’est de la bonne musique, il monte toujours le son pour que tous les membres de l’équipe puissent se détendre au rythme des percus qu’il improvise sur son bureau des deux plats de ses deux mains. Ce type-là n’a jamais appris le piano, ni la batterie, et pourtant c’est étonnant : Marie-Honorine n’a jamais vu quelqu’un maîtriser à ce point l’indépendance des mains. Non seulement chaque main fait ce qu’elle veut sans tenir compte de l’autre, mais en plus les deux ensemble (mais indépendamment) ignorent le rythme de la musique. Le collègue (en fait c’est son chef, mais comme c’est une équipe, il n’y a pas de hiérarchie) de Marie-Honorine s’accompagne généralement en poussant des cris gutturaux ou en scandant, selon des séquences aléatoires qui feraient blêmir le plus virtuose compositeur de musique sérielle : « Hein, hein ? C’est dégueulasse. Yeah. » Marie-Honorine connaît mal la musique afro-cubaine, et ne comprend pas très bien le sens de ces incantations.

Le problème, c’est que Marie-Honorine n’apprécie pas la bonne musique. Elle travaille, il faut généralement qu’elle écrive dans le cadre de son activité professionnelle, et comme elle n’est pas très douée non plus dans ce domaine elle a besoin de se concentrer. C’est ainsi que la bonne musique produit sur elle un effet étrange : ça la crispe. Elle est la seule à réagir comme ça. La poulette dodeline de la tête en jouant au labyrinthe ou à des trucs à gratter sur son ordinateur, et le singe hurleur s’abandonne souvent à un rituel gestuel énigmatique : il balance les mains de droite à gauche au-dessus de sa tête en gestes amples, avec juste les index tendus vers le ciel, et en même temps il avance et recule la tête sans bouger le cou. En faisant « Hein, hein ? C’est dégueulasse. Yeah. » Eh bien Marie-Honorine, elle, se raidit, fronce les paupières (comme si de cette manière elle allait moins entendre...) pour tenter de comprendre ce qu’elle lit sur son écran, rentre la tête dans les épaules. Et au bout d’un moment, invariablement, elle fait la gueule.

Pourtant, elle fait des efforts. Pendant deux ans et demi, sachant qu’elle finirait par être virée sans motif, elle a fait bonne figure pour qu’on ne lui reproche pas son asocialité. Puis, lorsqu’elle a su qu’elle ne serait pas licenciée, en dépit des tentatives désespérées de sa hiérarchie, elle a résolu de faire bonne figure puisqu’elle devrait désormais supporter les trucs afro-cubains pendant une durée indéterminée. Elle tentait de se faire une raison. Mais son intolérance finit toujours par prendre le dessus. Elle s’entête à vouloir faire son travail et, de ce fait, à rester concentrée. Alors sa bonne figure se décompose inéluctablement. Elle se prend même parfois la tête entre les mains, tant la bonne musique la fait souffrir.

« Ça va pas ? » s’enquiert l’australopithèque qui, en plus d’être cool, est sympa et a, de l’avis unanime de la poulette, des qualités humaines. Il embauche des stagiaires qu’il fait travailler à l’œil pendant quatre mois pour leur donner leur chance. Puis il embauche les plus chanceux des stagiaires pour un CDD de six mois renouvelable, mais il les rassure : lui il veut former une véritable équipe, il y a une chance à saisir, ne l’oublions pas, en plus ici c’est cool et sympa, et si ça se passe comme il pense que ça se passera, le CDD c’est qu’une première étape. La deuxième étape étant normalement le remerciement du CDD qui a bien bossé mais qu’on peut pas garder parce que ça s’est pas passé comme on a cru que ça se passerait, et puis surtout il y a la hiérarchie de La Grande Maison qui dicte sa loi impitoyable à La Grande Famille, ça on y peut rien. Sauf qu’avec Marie-Honorine ça a foiré, et elle est à ce jour le seul membre de l’équipe à être resté dans l’équipe. Et pourtant elle fait la gueule. « Si si ça va, mais j’ai un peu de mal à réfléchir, avec la musique, c’est un peu fort... »

Forcément, c’est la consternation. Quand je vous disais que c’était une emmerdeuse ! Comme les gens de l’équipe sont cool, ils ne disent rien. Le primate baisse un peu le volume de la musique en demandant : « Ça va mieux, là ? ». Cette rabat-joie de Marie-Honorine arrive tout juste à desserrer les dents, et ne répond pas. Je crois que, dans son esprit un peu torturé, se bousculent des mots qu’elle aurait peur de laisser jaillir si elle ouvrait les lèvres. Alors elle fait un tout petit geste de la tête ; elle voudrait opiner puisqu’elle ne peut pas obtenir le silence, mais en fait elle n’en est même pas capable. Ça, pour être spéciale, elle est vraiment spéciale.

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J’ai chipé cette image sur Doctissimo. J’en ignore la source. J’espère que son auteur ne m’en tiendra pas rigueur.

Et en plus parfois il lui arrive d’être violente. Ça fait peur. Tenez, je vous raconte. La Grande Famille est installée au premier étage d’un immeuble ; les toilettes sont sur le palier. Les garçons, qui sont tous très sympa, oublient toujours de fermer la porte des ouataires. De ce fait, lorsque l’on veut entrer dans les locaux de La Grande Famille, il faut pousser la porte des toilettes pour accéder à la porte de l’entreprise. Et pour sortir, il faut également fermer la porte des garçons, profitant alors d’une vue imprenable sur l’étincelante porcelaine des urinoirs. Marie-Honorine a reçu une étrange éducation, au cours de laquelle on lui enseigna qu’il convenait de refermer derrière soi les portes, surtout lorsque l’on ne les avait pas trouvées ouvertes, et surtout la porte de ce lieu-là. Elle se sait minoritaire : avec la poulette, elle est la seule fille parmi dix garçons. Qui sont tous très sympa. Le Grand Patron fait partie des garçons, et en tant que tel il ne ferme pas les portes non plus. Alors elle comprend bien, au fond d’elle même, que c’est mal de toujours penser que les messieurs pourraient fermer la porte de leurs putains de chiottes. Donc elle ne dit - presque - rien. Une fois, elle a tenté d’aborder le sujet sur un ton qu’elle crut humoristique : « Expliquez-moi, messieurs, quel est cet étrange paradoxe qui vous permet de fermer les portes lorsque vous passez des coups de fil perso, et qui vous en empêche quand vous pissez ! » Comme les garçons sont cool, même le Grand Patron qui pourtant est plutôt coincé, ils ont répondu par un sourire poli. Oui, ils sont polis. Comme quoi Marie-Honorine est véritablement une emmerdeuse de première. Je me répète, mais c’est tellement vrai.

Or un jour, allez savoir pourquoi, elle était probablement de mauvaise humeur à l’idée d’aller essayer de travailler en compagnie du primate et de la poulette, elle ferma violemment la porte des vécés d’un coup de pied rageur en criant : « Font chier ! ». Tout l’escalier en trembla. Un garçon sympa était à l’entresol, et ressentit probablement une grande frayeur en assistant à ce déchaînement de violence. « Mais qu’est-ce qui te prend ? » Bon sang, oui, que lui arrivait-il donc ? Comment voulez-vous que Marie-Honorine puisse s’intégrer dans une équipe avec de tels comportements ? Hein ? Imaginez qu’un garçon soit sorti des cabinets juste à ce moment-là. La catastrophe avait été évitée de justesse. Marie-Honorine est une fille dangereuse.

Mais s’il n’y avait que cela...

(À suivre)

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Vos réactions

 
Les gêneurs (1)
3 avril 2008 11:52, par Frédéric

Excellent. J’adore cet humour. Merci et encore !

Les gêneurs (1)
5 avril 2008 23:46, par DB du Jardin

Merci Frédéric, moi aussi je me suis bien amusée. Ça faisait (trop) longtemps que je n’avais pas écrit n’importe quoi. Tu as échappé à la « grande époque » de Forumaqua où je faisais partir en vrille toutes les discussions... J’étais jeune et insouciante à l’époque, maintenant je suis sérieuse. ;-)

Les gêneurs (1)
6 avril 2008 15:11, par lpascalon

Je vois que la vie continue son cours comme avant...

Merci MH pour ce billet d’humeur...

Les gêneurs (1)
1er mai 2008 13:48, par Wessmuller

Excellent ! A quand la suite ? Cette série de portraits doit être poursuivie. La poulette, le grand patron méritent aussi le leur. En tout cas ça fait bien rire. Merci

Les gêneurs (1)
1er mai 2008 15:33, par DB du Jardin

Attends, Wessmuller, que je m’occupe du p’tit stagiaire qui va piquer la place du CDD... ;-) ;-)

 

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