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Publié le lundi 25 août 2008 dans la rubrique :

Les chroniques de Marie-Honorine

Les acacias

C’étaient alors deux jeunes arbres qui protégeaient de leur ombre un banc de bois. Ils avaient fleuri au printemps, offrant aux passants leur parfum de miel. Ils étaient beaux et vigoureux, érigeant sans effort leurs troncs en colonnes rectilignes d’une belle régularité. Soignée avec attention, leur ramure dense et fraîche constituait pour les passereaux un abri où l’histoire du monde ne pouvait les atteindre.

Les acacias ont bien vieilli depuis. Rares sont aujourd’hui les regards qui s’arrêtent sur leur écorce crevassée. Chaque année, cependant, les hommes, de plus en plus rares, se réunissent à leurs pieds. Dans le feuillage, d’autres passereaux assistent à ces rassemblements, méfiants, préférant souvent prendre leur envol pour attendre, plus loin, que la paix revienne. Combien de printemps se sont-ils écoulés ? Combien de floraisons ? Trop. Les hommes disent que cela s’est passé il y a soixante-quatre ans.

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© La Dépêche du Midi

Au début, plus personne ne venait s’asseoir sur le banc de bois. On faisait silence en passant près des arbres jumeaux. On les considérait avec horreur. Parfois, une femme se signait. Le temps est passé, le banc a été remplacé par une pierre près de laquelle l’on venait déposer des fleurs.

Sur la place Foch, un vent mauvais et sombre semblait tournoyer en silence, éloignant les amoureux. Un jour, un homme vint, tenant un enfant par la main. Ils se tinrent un long moment dans l’ombre des arbres qui étaient devenus forts et majestueux. L’enfant écoutait, masquant mal son ennui, l’homme lui parler de son père.

Peu à peu, les ans ont brisé des branches, ouvert des blessures dans les fûts que le vent noir avait tordus. Les beaux acacias se sont courbés sous les hivers, ont fléchi sous les sécheresses. Les deux camarades résistaient, lançant dans le ciel de Montauban de nouvelles branches, creusant sous l’asphalte des racines neuves, luttant contre la vieillesse sournoise qui venait les ronger, en silence. Chaque année, la foule du rassemblement se clairsemait, et le dégoût et la colère et le chagrin avaient disparu des regards. Ne restait que la tristesse.

Ce printemps, l’un des acacias n’a pas fleuri. On vint le voir, on l’ausculta, on vit qu’il était mort. Des gens inquiets vinrent alors palper la vieille écorce de son voisin, examiner son feuillage chétif, éprouver la résistance de ses pauvres branches. Le vieil arbre entendit parler de « traitements », vit les hommes se quereller, les uns disant qu’il fallait le déplacer dans un musée, les autres s’opposant avec vigueur à cette proposition. Tous semblaient soucieux. Cela faisait si longtemps que l’acacia n’avait pas vu d’hommes heureux...

L’enfant de jadis était là, accompagnant un vieil homme qui répétait : « Il y avait mon père... » Dans la maigre frondaison, s’envolaient d’étranges paroles : « Chêne de Guernica », « sculptures avec le bois ». Et la sève tentait de se frayer un passage dans toute cette souffrance, dans toute cette vieillesse attaquée par les minuscules mandibules des fossoyeurs des vieux arbres. Par les blessures béantes, elle pleure parfois, la sève, la sève des acacias des pendus.

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Les Pendus, place des Martyrs. 24 juillet 1944 (10 h du matin)
Hommage aux martyrs de la Gestapo et de la milice de Darnand : André Castel, Henri Jouany, André Huguet, Michel Melamed, faits prisonniers le 17 juillet 1944, mitraillés et pendus.
Huile sur toile de L.-F. Cadene (Montauban, 1887-1958). Coll. musée de la Résistance et de la déportation de Montauban.
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Image extraite de l'article "Deux croches et une passion"