Le jardin de DB

Vous êtes ici : Accueil du site > Textes > Les chroniques de Marie-Honorine > Le temps

Menu de navigation

Masquer la bannière
Afficher la bannière
 
 

Aux utilisateurs d'Internet Explorer 6,
Votre navigateur ne vous permet pas de bénéficier pleinement des fonctionnalités proposées par ce site. Si vous en avez la possibilité, je vous invite à télécharger gratuitement la dernière version d'Internet Explorer, ou mieux, Mozilla Firefox.

4 commentaires

Publié le dimanche 11 mars 2007 dans la rubrique :

Les chroniques de Marie-Honorine

Sylvain des Forges (2)

Le temps

Le début du récit est ICI

Marie-Honorine a appris à marcher pieds nus. Au début, elle ne supportait pas la rugosité du sable et de la terre, le froid du carrelage, les piqûres de l’herbe sèche. Et puis sans effort, en quelques jours, elle put courir comme les autres enfants, les pieds dans la terre. La première fois qu’elle goûta à la moutarde, les larmes lui montèrent aux yeux. Il fallait en mettre beaucoup moins... Marie-Honorine ne sait pas très bien pourquoi, plus de vingt ans plus tard, elle cessa brutalement de tartiner de moutarde tout ce qu’elle mangeait. Du jour au lendemain, elle n’eut plus besoin de ce condiment dont elle n’avait pu se passer pendant tant d’années. Elle ne le supportait plus. Pourtant, elle se souvient toujours avec bonheur du délicieux picotement de la première fois. C’était Yvonne qui avait posé une toute petite goutte de moutarde sur le bord de son assiette, attendant avec amusement la réaction de l’enfant.

Il y eut tant de premières fois. Tant de découvertes, tant de rires, tant d’enfance. Les flocons d’avoine et les Korn-Flakes au petit déjeuner. Les œufs d’Yvonne la poule. Elle entrait dans la cuisine ; les enfants étaient censés la chasser, mais se moquaient bien de voir l’oiseau se dandiner en gloussant sous la table. Très tôt le matin, une chouette regagnait son nid, à l’étage de l’ancienne étable dont l’imposant bâtiment jouxtait le château. Sur la façade, d’innombrables plaques émaillées ornaient le mur, et témoignaient des prix remportés aux comices agricoles par le fermier qui vivait là, avant. La chouette glissait dans un parfait silence, ombre de plumes portée par l’aube jusqu’à son repaire. Un jour, Marie-Honorine entraîna Éric dans ce grenier auquel il était rigoureusement interdit de monter. L’oiseau de nuit n’était pas là ; peut-être avait-il fui avant l’intrusion des curieux. Sur le plancher, des boules de poils, un tas de plumes blanches dans un angle du mur, et, surtout, le cœur qui battait si fort dans la poitrine de la fillette. Ce sentiment exaltant que l’on éprouve lorsque l’on désobéit, mais sans cette terreur qui porte au bord de la nausée, celle qu’elle éprouvait en attendant la colère maternelle. Sa mère savait toujours quand Marie-Honorine bravait les interdits. Aux Forges, le forfait, petit ou grand, était toujours découvert, un jour ou l’autre, et la remontrance survenait, invariablement. Avec toujours la même conclusion : "Allez, va jouer !"

Il fallut si peu de temps à Marie-Honorine pour découvrir cette famille, avec son château, sa poule, les gens qui venaient là pour quelques heures ou quelques jours, les cinq leonberg qui la suivaient sans jamais se fatiguer partout où elle pouvait aller. Quelques heures ? Quelques jours ? Impossible de se rappeler. Le temps n’existait plus. Le soir, les hérons s’abattaient en criant à la cime des grands arbres du parc. C’était l’heure de rentrer, de se laver les pieds avant de prolonger la soirée, parfois, dans la bibliothèque, ou plus souvent de sombrer dans le sommeil, tant il avait fait chaud, tant il s’était passé de choses, petits incidents et grands événements. Le temps, c’était l’horloge arrêtée dans le clocher miniature peint dans un tableau ornant la grande salle. Un tableau qui représentait un village, son église et son clocher, avec un trou et dans le trou, une petite horloge qui ne donnait pas l’heure. Le temps, c’était une œuvre d’art posée sur un buffet, c’était quelque chose de probablement important en d’autres lieux, pour d’autres gens, ailleurs, loin, dans un autre monde.

Marie-Honorine passait ses journées à découvrir la vie dans une maison où jamais les portes n’étaient fermées, à se chamailler puis oublier, à déambuler dans toutes ces pièces dont aucune n’était interdite. Elle montait à l’étage par le grand escalier de pierre et redescendait par l’escalier de service, son préféré, enroulé autour d’une colonne et débouchant dans la cuisine. Un escalier secret, en spirale étroite, un escalier comme dans les romans. Un escalier magique.

Cette vie aurait pu durer toujours. Il n’y avait pas d’avant, et à onze ans, le présent suffit bien à une enfant heureuse, sans qu’elle se préoccupe de ce qui surviendrait après. Chaque heure était intense, chaque rire était le premier, chaque porte ouvrait sur un univers à explorer. La bibliothèque, une pièce entière dont tous les murs étaient tapissés de livres, jusqu’au plafond. Juste à la bonne hauteur, l’Encyclopedia Universalis, qu’il fallait tenter de laisser rangée dans l’ordre. Certains soirs, quand les adultes bavardaient dans la grande salle, Marie-Honorine feuilletait, carressait les couvertures, et, parfois, emmenait dans sa chambre un livre avec lequel elle s’endormait. C’est aux Forges qu’elle a lu L’Enfant de Jules Vallès, alors qu’elle n’avait pas pu le terminer quelques mois plus tôt, chez elle à Saint-Étienne. Mais elle a dû décevoir Sylvain qui lui mit dans les mains Le Grand Meaulnes, et qui dut se résigner lorsqu’elle lui avoua qu’elle n’arrivait pas à le lire.

Peu à peu, Marie-Honorine avait fait connaissance avec toute la famille. Marc partait tôt le matin à Germigny, où il travaillait l’été à la Poste. Le téléphone, dans les campagnes, avait encore besoin d’opérateurs qui transmettaient les appels, et qui, comme les enfants, transgressaient les interdits pour tendre l’oreille, de temps en temps, aux conversations. Marc était étudiant, il souriait tout le temps et semblait ne jamais être vraiment concerné par tous les petits drames qui secouaient sans cesse cette famille toujours en mouvement. Valérie était revenue de son séjour chez sa correspondante allemande. Marie-Honorine la trouvait très belle, avec ses cheveux bruns coupés court autour d’un visage fin. Valérie était mince et longiligne, ne se moquait pas d’elle et se montrait plutôt discrète et douce. Elle chantait avec la vacancière des chansons enfantines allemandes :

Mein Wagen hat vier Räder,
Vier Räder hat mein Wagen...

Des gens sont venus passer quelques jours ; un couple d’Anglais et leur fils Robert. Marie-Honorine, qui n’avait pas appris l’anglais, ne savait pas prononcer le prénom du garçon, et ses tentatives faisaient beaucoup rire. Elle n’aimait pas les moqueries, ces moments où elle se souvenait qu’elle était mauvaise à peu près dans toutes les matières, sauf celles qui ne comptent pour rien. Ces instants où elle redevenait la bonne à pas grand chose, paresseuse, qui n’aime ni l’eau ni le savon. Celle d’avant, la fille de sa mère. Ces éclairs qui la transperçaient, sans qu’elle sache les esquiver, au détour d’une phrase, d’un regard ou d’un silence. Et qui rappelaient à l’enfant qu’elle n’appartenait pas à cette famille dont elle partageait la vie.

Un jour, Yvonne lui dit : "Tu devrais écrire à tes parents, tu ne crois pas ? Ils doivent se demander si tu es bien ici, et si tout se passe bien." Comment trouver les mots pour raconter à sa mère ce qu’elle vivait ici ? Que lui écrire, que lui dire qui soit important ? Et pourquoi ? Pourquoi Yvonne lui avait-elle soudain parlé de ses parents ? Pourquoi fallait-il faire cela ? Marie-Honorine ne savait que mettre sur le papier. Elle ne voulait pas. Elle était aussi désemparée qu’au réveil au milieu d’un rêve. Un soir, alors qu’Éric l’avait contrariée, Marie-Honorine a enfin demandé à Yvonne une feuille de papier et une enveloppe. Elle s’est enfermée dans sa chambre et a écrit à ses parents. "Venez me chercher, je ne veux pas rester ici." Elle a cacheté l’enveloppe et a écrit l’adresse. Elle a posé la lettre dans son armoire, et ne l’a jamais envoyée.

(à suivre)

Recommander : 
 

Vos réactions

 
Le temps
10 mars 2008 22:04, par DB du Jardin

Je n’ai pas écrit la suite de cette histoire. C’est trop difficile. Je pensais pouvoir la raconter, mais je n’en ai pas été capable. Je l’ai commencée, pourtant, poussée par un impérieux besoin. Il y a bien longtemps que je n’ai plus onze ans. Mais je n’ai pas pu écrire la suite de ce récit.

Ce soir, j’ai reçu un e-mail. L’une des filles des Forges a trouvé mon texte sur internet. J’ai lu les quelques mots qu’elle m’a envoyés, et je me suis mise à trembler. Puis à pleurer, pleurer tout ce que je pouvais pleurer. Depuis si longtemps je n’avais pas versé une larme.

Je vais devoir, maintenant, terminer cette histoire. Mais pas ce soir, pas tout de suite. Je le ferai, plus tard. Quand l’émotion se sera atténuée. Quand je serai moins triste, moins en colère, moins perturbée. Moins cinglée.

Ce n’est plus une histoire. C’est mon passé. Un mois de ma vie, qui me poursuit depuis trente-trois ans.

DB

Le temps
11 mars 2008 18:13, par Umanimo

Ce texte me fait penser à la chanson de Nino Ferrer « Le sud ».

J’espère que tu trouveras le courage de continuer, parce que j’adore.

UMA

Le temps
12 mars 2008 00:39, par brendufat

La suite ferait plaisir, je suis bien de cet avis...

Le temps
16 mars 2008 22:28, par Julien

Un de tes textes que je préfère... J’espère vraiment que tu nous fera un jour profiter de la suite de cette histoire.

 

À vous d'écrire

 

Sur le même thème

Au hasard

Des articles...
Une photo...

Cliquez sur cette image pour accéder à l'article dans lequel elle est publiée.

Image extraite de l'article "Bons baisers de Mauvezin"