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Publié le dimanche 16 mars 2008 dans la rubrique :

Les chroniques de Marie-Honorine

Sylvain des Forges (3)

La peste

Après avoir abandonné ce récit depuis longtemps, je vais tenter de le reprendre. C’est compliqué. Je pensais écrire la suite « en secret » et publier l’ensemble après l’avoir achevé. Finalement, je mets en ligne ce troisième chapitre. Je crois que c’est l’écriture qui est difficile ; la lecture, elle, est nécessaire. Je verrai par la suite si je procède de la même manière, si j’attends la fin pour tout mettre en ligne... ou si j’abandonne à nouveau.
Vous l’avez probablement compris, la famille des Forges a surgi de mon enfance et a trouvé sur le web les chroniques de Marie-Honorine. J’ai vraiment beaucoup, beaucoup de mal avec cette période de ma vie. Je le savais déjà, mais je ne savais pas à quel point.

Le début du récit est ICI

Les choses étaient trop simples aux Forges pour Marie-Honorine. Tout allait de soi, et l’enfant ne savait pas vivre de cette façon. Elle pouvait parler sans craindre qu’un mot, anodin, innocent, inoffensif, provoque une tempête chez les adultes. Elle pouvait avancer sans redouter que le sol s’effondre sous elle. Elle n’avait pas besoin de guetter le piège, de redouter le coup de vent, il lui suffisait de vivre, de rire, de bavarder juste pour le plaisir d’être écoutée, elle pouvait même donner son avis, qui était sollicité, au même titre que celui des autres enfants, au sujet de toutes choses : que mangerions-nous le soir, que ferions-nous demain... Marie-Honorine essayait bien de trouver cela normal. Elle riait plus que nécessaire, elle parlait trop, elle cherchait à donner le change et finalement, s’enfuyait, effarée devant tant de liberté, gâchant délibérément chaque moment de bonheur pour ne pas le voir s’évanouir et la laisser en pleurs.

Chez elle, elle faisait tant de bêtises, sans jamais s’en apercevoir. La liste des choses interdites, qu’il ne fallait pas dire, qu’il ne fallait pas toucher, qu’il ne fallait pas faire, ou selon des circonstances mystérieuses, était si longue et truffée de tant d’exceptions que jamais elle ne savait si un mot, un geste, un regard allaient déchaîner la colère maternelle. Marie-Honorine avait appris à jongler avec la révolte et la soumission, la crainte et le défi. Parfois, excédée, sa mère s’écriait : « Mais c’est si compliqué d’obéir ? » L’enfant ne savait pas comment faire pour obéir. Elle avait pris le parti d’attendre, à chaque instant, que la foudre s’abatte. Mais là, dans ce château ouvert à tous les vents, parmi ces gens qui la laissaient vivre, que devait-elle attendre ? Qu’allait-il arriver ?

Emportée par sa nature enfantine, elle goûtait cependant avec délices la vie aux Forges. Les disputes succédaient aux fous rires, les après-midis s’étiraient en balades à travers champs avec Éric et les chiens, ou en lectures sereines à l’ombre des chambres, ou encore en expéditions à vélo jusqu’à Germigny. Parfois, quelqu’un prenait la voiture d’Oma pour aller faire une course à La Guerche. Oma, la mère néerlandaise d’Yvonne, vivait dans un petit corps de ferme dissimulé par les granges immenses. Elle avait une Dyane orange ornée sur le coffre de trois canards marchant à la queue leu-leu. Ceux qui voulaient échapper un instant à l’agitation de la grande maison allaient se réfugier chez Oma, chez qui il faisait frais mais où le silence ne régnait jamais longtemps. La tribu avait tôt fait de se reconstituer autour d’une piscine de dimensions modestes mais dans laquelle tous aimaient échapper à la torpeur de ce mois de juillet 1976, alors que la canicule et la sécheresse faisaient rage. Marie-Honorine, intimidée sans très bien comprendre pourquoi, allait rarement chez la grand-mère qui pourtant ne lui témoignait aucune hostilité, mais se montrait beaucoup moins souple qu’Yvonne.

Mais la personne que Marie-Honorine redoutait le plus, c’était Charlie. L’Anglais venu - lui aussi - passer l’été aux Forges, le terrible fiancé de la fille aînée de la famille, Anne. Yvonne faisait mine de ne pas remarquer les petites sottises de l’enfant ; Sylvain, quant à lui, déclarait à qui voulait l’entendre que tout ce que faisait la petite fille était extraordinaire. Ce qui ne manquait pas, bien sûr, d’irriter les autres enfants, qui estimaient parfois que la nouvelle venue n’était assurément pas plus fabuleuse qu’eux. Charlie, lui, jouait une tout autre musique. Marie-Honorine ne tarda pas à se convaincre que le Britannique la surveillait. Elle retrouvait cette sensation familière : un regard toujours pesant sur elle, quoi qu’elle fasse, un juge évaluant ses faits et gestes, et fondant sur elle à la première incartade. L’œil de Charlie voyait tout ce qu’il ne fallait pas voir. L’enfant le détesta définitivement lorsqu’il découvrit un cadenas que l’on cherchait depuis quelques jours. La clé était enfilée sur l’anneau... fermé. Le cadenas était fichu, et l’horrible fiancé devina immédiatement qui était la fautive.

- Dis moi, Marie-Honorine, tu te souviens de ce cadenas ?
- T’es méchant et tu ressembles à ma mère !

Sylvain éclata de rire, Yvonne regretta qu’un cadenas tout neuf soit fichu, les enfants regardèrent la gamine d’un air goguenard et Marc entreprit de scier l’anneau. On put récupérer la clé d’un cadenas que l’on ne pouvait plus fermer.

Marie-Honorine tint sa vengeance le jour où Charlie partit à La Guerche avec la voiture d’Oma. Elle découvrit que la conduite à droite était un exercice difficile pour le maudit Anglais, qui préféra déposer Anne devant un magasin pour aller ensuite se garer tranquillement. L’enfant était restée dans la voiture. Tant d’années ont passé, et les circonstances de l’accident se sont effacées de sa mémoire. Elle se souvient uniquement du bruit du choc, et de Charlie descendant de la Dyane pour constater avec une autre automobiliste que l’aile arrière de la Dyane était rayée. « Va chercher Anne ! », dit le conducteur à la gamine, qui s’engouffra dans le magasin en hurlant : « Charlie a eu un accident ! Charlie a eu un accident ! » Sa jubilation fut intense lorsqu’elle escorta Anne jusqu’au lieu du drame, se délectant du spectacle de Charlie, penaud, se partageant entre la conductrice peinant à rédiger un constat et une Anne désorientée qui l’avait imaginé couvert de sang.

Le retour aux Forges fut silencieux, et une cellule de crise fut rassemblée dans la vaste cuisine afin de déterminer la meilleure stratégie pour annoncer à Oma que l’aile de sa Dyane était froissée. Par Charlie. Ce moment fut l’un des plus graves auquel assista Marie-Honorine, à qui Anne ne pardonnait pas de lui avoir fait peur. Prudemment, elle monta lire L’Enfant de Vallès dans sa chambre, et elle croit se souvenir aujourd’hui qu’Oma priva la famille des Forges de voiture. Il fallut prendre celle de Sylvain.

Lorsqu’elle n’avait rien à se reprocher, et qu’elle jouait avec insouciance, ou qu’elle partageait avec toute la famille l’un de ces innombrables instants de bonne humeur qui scintillaient dans la maison du matin au soir, alors qu’elle était toute entière abandonnée à sa joie d’être là, tout simplement, sans autre urgence que celle de rire, Marie-Honorine sentait la peur mordre ses épaules. La peur que cela s’arrête, l’angoisse de devoir repartir, de quitter les Forges, ses chevaux, sa poule et ses chiens. Elle s’assombrissait alors, sa voix s’éteignait et, glacée par la soudaineté de l’attaque, elle disparaissait pour aller pleurer loin de tous. Lorsque la fuite lui était impossible, elle retournait son chagrin contre Éric, Nathalie ou quiconque se trouvait à sa portée. Mauvaise, imprévisible, elle se complaisait à tout gâcher, et face à l’incompréhension qui l’entourait, laissait monter en elle l’agressivité qui lui était si familière. Les enfants des Forges répliquaient sans délai ; Yvonne, inébranlable et perspicace, ne se laissait jamais prendre à ce petit jeu de l’escalade que la nouvelle arrivée maîtrisait si bien. Elle haussait les épaules et reprenait la discussion là où l’effrontée l’avait arrêtée. Quant à Sylvain, il se montrait toujours désarçonné, et ne savait jamais vraiment comment réagir pour contrer les sautes d’humeur de cette enfant pour qui il était une proie facile. Il tenta la conciliation, simula la colère, feint l’autorité, se montra toujours maladroit devant la petite peste qui l’aimait tant que, toujours, elle renonçait à son caprice pour ne plus le voir aussi désemparé. Mais un jour, elle alla trop loin, et l’agacement de Sylvain fut si sincère qu’elle n’eut plus d’autre recours que d’aller s’isoler dans la chambre où elle reprit la lettre aux parents, bien décidée, cette fois-ci, à l’envoyer.

C’était le 14 juillet, et toute la famille décida d’aller à pied voir le feu d’artifice à Germigny. Marie-Honorine avait pris l’ancien vélo de Nathalie pour accompagner la troupe jusqu’au village. Mais alors que chacun s’installait le plus confortablement possible pour assister au spectacle, la peur sournoise fit irruption. Un malaise surgi du temps d’avant les Forges, d’avant toute cette vie si intense qu’elle en devenait parfois insoutenable. Elle voulut quitter le feu d’artifice et rentrer aux Forges. Sylvain tenta de l’amadouer, mais finit par s’emporter. Ce qu’il dit alors, Marie-Honorine ne s’en souvient plus. Elle rentra toute seule sur son petit vélo, le cœur en miettes, sachant bien que tout était de sa faute. Qu’elle était méchante, bizarre, tout le monde le lui avait dit maintes fois, à la maison, à l’école, partout. Arrivée dans sa chambre, elle sortit de l’armoire la lettre qu’elle y avait cachée, et attendit dans le noir le retour de la famille. Lorsqu’elle les entendit parler sur le perron, elle ouvrit sa fenêtre et montra l’enveloppe à Sylvain : « Je veux envoyer une lettre à mes parents, demain ! »

- Comme tu veux, mon enfant, répondit Sylvain.

Il l’appelait toujours « mon enfant ». Marie-Honorine pleura cruellement cette nuit-là, jeta la lettre et réussit, jusqu’à la fin de son séjour, à contenir ses sautes d’humeur. Elle avait eu, enfin, vraiment peur.

(À suivre) (peut-être)

Post-scriptum

Pardon, Charlie... ;-)

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