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Publié le samedi 14 juillet 2007 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 9

14 juillet 2007

Depuis que nous avons emménagé à Dieupentale, la vie est émaillée de petits faits que nous accueillons comme de grands événements. Notre installation dans la vieille maison nous a réveillés à la vie. Nous avons fait plus ample connaissance avec nos plus proches voisins, un couple de retraités. Lui est un ancien militaire, petit officier aujourd’hui frappé par la surdité. « Vous trouvez pas qu’il y a du bruit la nuit ? », m’a-t-il demandé au lendemain de mon arrivée. « Parce que les oiseaux font beaucoup de bruit, dans le parc en face. » En effet, j’ai entendu un lointain rossignol. Et dès le matin, les tourterelles s’affrontent en joutes roucoulées à pleine gorge. « Mais bon, je m’en fous », a conclu mon voisin. « J’suis sourd. »

Sa femme est aussi bavarde qu’énergique. C’est elle qui est venue sonner au portillon pour nous souhaiter la bienvenue. Elle m’a prêté l’annuaire de Tarn-et-Garonne, et au troisième prêt elle me l’a donné. Elle a fabriqué sa pergola avec les bambous de son jardin, qu’elle a finalement exterminés, lasse de lutter contre leur expansion incontrôlable. Elle dispose d’un stock de tiges de bambou qui suffirait largement à confectionner toutes les clôtures du village. Depuis peu, elle livre un âpre combat contre de petits insectes pleins de pattes qui creusent des galeries dans la terre battue de sa cour. Les bestioles vivent la nuit, et se cachent le jour sous les pierres. Ma voisine a posé sur le sol une traverse de chemin de fer à leur attention. Le soir venu, elle retourne la traverse, asperge les insectes affolés d’alcool à brûler et les embrase. Mon fils Romain, âgé de seize ans, apprécie cette détermination. « J’adore sa façon de résoudre les problèmes », s’amuse-t-il.

Plus loin, vit un veuf dans le pré duquel paissent deux chevaux de selle. Nous sommes allés le voir, Romain et moi, avec comme cadeau un grand sac de pain sec. La fille du veuf vit juste à côté ; elle se prénomme Alice, et travaille dans un poney-club à quelques kilomètres d’ici. Les chevaux sont à elle. Elle nous a indiqué les adresses de quelques centres équestres où mon fils pourrait monter, et l’a emmené, un matin, à Grenade, dans un club dirigé par l’un de ses amis. Romain s’y plaît, les installations sont correctes, les chevaux ont le moral et travaillent bien. Il prendra sa licence ici.

Au bistrot du village, où nous allons chaque jour à pied boire un café, nous commençons à être connus. On y retrouve, le dimanche matin, le plombier dont j’aime l’humour vif. Cet ancien électronicien que le hasard a converti à la plomberie manie l’ironie sans ménagement, et je tente de tenir le rythme. Parfois, nous parvenons à échanger une belle volée verbale, le rire dans l’œil. Nous retrouvons aussi deux vieux messieurs qui refont le monde en fumant le cigare, et qui nous apprennent, par bribes, l’histoire du village et de ses familles.

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L’inconnu du portrait
J’ai trouvé dans une boîte plusieurs photos de cet homme, dont le portrait était accroché au mur du salon. Cette carte postale m’a permis de comprendre qu’il s’agissait de Jean Jam, le père de la dernière propriétaire de la maison.

C’est dans ce café que mon compagnon a trouvé une vieille dame qui a levé, en partie, le mystère de l’inconnu au portrait.

Parmi les vieilles photos que j’avais volées dans l’armoire, quelques cartes postales le représentaient en uniforme. Sur certaines d’entre elles, il semble maigre et affaibli. Ces photos ont été prises dans un camp de prisonniers en Allemagne, pendant la Première Guerre mondiale. Le verso des cartes postales m’a appris que cet inconnu s’appelait Jean Jam. D’après l’aïeule du café, il a terminé sa carrière militaire avec le grade de capitaine. Il a acheté la maison du général, où il a vécu avec sa fille, qui se maria avec un boulanger de Toulouse. Le couple vécut là avec l’ancien prisonnier, sans avoir d’enfants. Puis le boulanger, une fois veuf, resta seul dans la bâtisse, ne vivant plus que dans les deux pièces de sa partie la plus récente. Je comprends mieux pourquoi les peintures et tapisseries de la partie la plus ancienne de la maison, quoi que très vieilles, sont en aussi bon état. La maison est restée hermétiquement close pendant de longues années.

Les anciens occupants de ma maison étaient extrêmement pieux. J’ai trouvé des crucifix, et même une statuette de la Vierge, dans chacune des pièces. Dans le hall, j’ai laissé accroché un très vieux certificat de baptême, encadré dans un antique cadre rongé par la corrosion. Ces gens, de toute évidence, ne plaisantaient pas avec ce qu’ils jugeaient être moral. Mais selon ma voisine, ils étaient infréquentables. Cherchant sans cesse querelle pour des questions de clôture mitoyenne, mes prédécesseurs avaient même appelé les gendarmes, accusant la voisine d’avoir coupé les ronces qui formaient une haie infranchissable entre les deux jardins. Ils n’entretenaient aucune relation avec les gens du village et, en fait, personne ne les connaissait.

Pour la première fois depuis très longtemps, les Dieupentalais voient les fenêtres du général largement ouvertes, et s’en étonnent.

Mais si nous sommes arrivés avec la ferme intention de nous intégrer, aussi vite que possible, à la vie locale, nous avons malgré tout pris un fort mauvais départ... Sur la toiture de l’une des maisons qui bordent notre cour, le jour de notre emménagement, nous avons constaté qu’une fenêtre de toit avait été posée. Elle n’y était pas la veille. Le lendemain, nous avons vu, éberlués, le propriétaire poser une deuxième fenêtre. Nous étions épuisés par le déménagement, déphasés et perplexes. Les médicaments dont les effets secondaires tardaient à se dissiper m’empêchaient de raisonner. Le jour suivant, une troisième fenêtre ! Toutes trois offraient une vue plongeante sur cinq des sept pièces de notre maison. Nous étions sidérés. Philippe a hélé le voisin indélicat alors qu’il terminait la pose de sa troisième fenêtre : « Vous vous rendez compte que vous plongez chez moi, avec vos fenêtres ? » L’autre a répondu sans s’émouvoir : « Oui, je sais. » Nous étions désemparés, mais fermement décidés à ne pas subir cette nuisance qui aurait, avant la vente, constitué un défaut rédhibitoire. Nous avons demandé au voisin de remettre son toit en l’état. Et à notre grande surprise, le lendemain, deux des trois fenêtres avaient disparu. Nous avons attendu quelques jours, espérant que la troisième serait bouchée à son tour. Mais plus rien ne bougeait.

Quand je suis allée à la mairie m’enquérir des démarches que je pouvais effectuer pour contraindre le gêneur à enlever son ouverture de toit, j’ai enfin réalisé que le bonhomme bénéficiait d’appuis locaux. À commencer par une secrétaire de mairie revêche qui me mit au défi d’intenter quelque action que ce soit : « Il est chez lui, il fait ce qu’il veut. ». Alors j’ai envoyé des lettres au maire, aux Bâtiments de France et à la Direction départementale de l’équipement. J’ai fait constater par un huissier, à grands frais, qu’une fenêtre ouverte sans autorisation créait chez moi un vis-à-vis inacceptable. L’agent immobilier par le biais duquel nous avions acheté la maison est allé lui-même voir le maire ; mais ce dernier se fait tirer l’oreille pour nous accorder un rendez-vous, et la fenêtre est toujours là.

Je déteste cette situation. Je voulais participer à la vie du village ; j’avais prévu d’aller consulter les archives locales, pour y trouver l’état civil du général. Je ne savais pas qu’à peine arrivée, j’allais entrer en conflit avec une ancienne famille, et me retrouver, comme dans le Cantal, dans la position de l’étrangère qui veut empêcher les autochtones de vivre comme ils l’entendent. Je pressens que cette histoire de fenêtre va, pour longtemps, empoisonner mes relations avec les autorités locales, dont j’aurai besoin pour mes recherches historiques. J’ai peur d’une nouvelle fois me retrouver seule face au clan.

Un autre habitant de Dieupentale, que je n’ai pas encore rencontré, m’a téléphoné pour me demander des informations sur le général. Fabien Delbecq envisageait d’écrire sa biographie dans le bulletin communal, qui paraît une fois par an à l’occasion des fêtes de fin d’année. Il sembla déçu que je n’aie recueilli aucun renseignement. Il est vrai que, tant que j’habitais loin d’ici, je ne pouvais pas mener de recherches efficaces. Aujourd’hui, mon conflit avec le poseur de fenêtres risque de contrarier mes projets. Sur le forum du site internet consacré au village, j’ai vu que mon interlocuteur demandait des précisions sur le général Larroque. Apparemment, personne n’en a, ou personne ne veut en communiquer. Je ne sais pas si je dois voir en ce chercheur un futur allié, ou un rival. Si je pourrai partager avec lui les découvertes que je ferai peut-être, ou s’il cherchera à me « doubler » pour s’imposer localement comme le biographe de mon général. Il semble néanmoins habité d’honnêtes intentions. Il m’a proposé la rédaction d’une page sur Jean Larroque ; lui se chargerait d’un volet historique plus large sur la guerre de 1914-18, dont on célébrera l’an prochain le quatre-vingt dixième anniversaire. Mais il lui fait l’accord du maire, dont je crains la réaction lorsqu’il apprendra que je suis dans le coup.

Après l’enthousiasme puis l’impatience, je suis désormais envahie par le doute et le découragement. Entre deux séances d’ostéopathie aussi brutales que douloureuses, je reste dolente et incapable de réaliser quoi que ce soit pour faire avancer les travaux dans la maison. Cela fait déjà deux semaines que nous habitons, parmi les gravats, la poussière et les cartons, entre des murs que nous n’avons toujours pas repeints. Nous piétinons le salpêtre qui fleurit sur les vieux sols. Nous avons empilé dans la cour les meubles de cuisine dont l’odeur de crasse était insoutenable. Dans le jardin, les ronces escaladent, narguant mon impuissance à intervenir, les arbres qu’elles asphyxient. Les branches des pruniers gisent au sol, cassées sous le poids des fruits. Chaque jour, je prends la mesure du travail qui m’attend, et que je ne peux pas effectuer, handicapée par des douleurs tenaces qui résistent à tous les traitements. Je vois le jardin mourir sans pouvoir rien y faire, et la lassitude fait alors peser sur mes épaules le poids insoutenable de la déception. J’ai l’impression de ne pas être digne de cette maison que je ne suis pas capable de ramener à la vie.

Alors je me poste au milieu de la rue, face à la plaque de marbre, et j’interpelle le général. « Tu m’avais pas dit, général, que j’allais en baver comme ça ! » Que penserait-il, Jean Larroque, en me voyant marcher le dos ployé, à pas lents ? Lui qui a arpenté le monde ? Lui le guerrier ? Quelles ont été les souffrances qu’il a endurées, et qui ont abouti à sa mort prématurée ? Comment a-t-il affronté les douleurs de ses blessures, les violences de ses exils en Afrique, les horreurs des tranchées ? Moi qui ne crois aux fantômes que pour en rire, faudrait-il que j’endosse la peine du colonial en entrant dans sa maison ?

Le général se repose, depuis près de quatre-vingts ans, dans le cimetière à quelques dizaines de mètres de sa maison, celle que j’ai prétendu m’approprier et qui, pour l’instant, m’écrase sous le poids des tâches qu’elle m’impose. Il est indifférent à tout cela, gisant parmi les siens dans le vieux caveau que personne ne vient plus entretenir. Lorsque je vais au café ou à la boulangerie, je vois la croix de son mausolée qui dépasse le mur du cimetière, et je le salue. Il ne faudra pas longtemps pour qu’à Dieupentale, je sois celle qui fait la guerre à ses voisins et qui a un comportement bizarre dans la rue. Mon intégration dans cette communauté immobile n’est peut-être pas pour demain.

Dans l’immédiat, j’ai d’autres préoccupations, autrement plus urgentes. Parvenir enfin à faire avancer des travaux dont je redoute de ne jamais voir le terme. Réussir au moins à avoir du chauffage pour l’hiver. Négocier mon avenir professionnel en dépit des ravages que j’ai subis ces dernières années ; je crains, alors qu’arrive le terme de ce contrat inhumain qui me tient depuis deux ans dans l’incertitude, de recevoir l’annonce de mon licenciement. Faire en sorte que la fenêtre de toit disparaisse de mon horizon, sans pour autant me mettre à dos la moitié du village. Ne plus avoir mal, ne plus me réveiller en criant, le dos vrillé. Penser à demain sans avoir peur.

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