Le jardin de DB

Vous êtes ici : Accueil du site > Textes > La Maison du général > La maison du général - 8

Menu de navigation

Masquer la bannière
Afficher la bannière
 
 

Aux utilisateurs d'Internet Explorer 6,
Votre navigateur ne vous permet pas de bénéficier pleinement des fonctionnalités proposées par ce site. Si vous en avez la possibilité, je vous invite à télécharger gratuitement la dernière version d'Internet Explorer, ou mieux, Mozilla Firefox.

Publié le vendredi 6 juillet 2007 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 8

6 juillet 2007

Après de longs mois d’attente immobile, le temps s’est soudain affolé. Le moment tant attendu de la vente est arrivé, les événements se sont précipités et j’ai été incapable de réagir à cette soudaine accélération. Les dernières semaines avant la signature de la vente ont été d’autant plus lentes qu’à l’impatience sont venues s’ajouter des douleurs si cruelles que chaque mouvement m’arrachait des larmes. Examens médicaux, radios, prises de sang m’ont éloignée du général, m’obligeant à m’occuper de moi, à écouter ces signaux que mon dos, mes genoux, mes épaules et mes coudes m’envoyaient depuis déjà trop longtemps. Contrainte à l’inaction, frustrée et endolorie, gavée de médicaments inefficaces, je consacrais toute mon énergie à aller travailler, tenir toute la journée et rentrer m’affaler dans mon lit, parcourant les trajets dans un état second, ne conservant aucun souvenir de mes journées. Le temps maussade atténuait mon regret de ne même pas pouvoir prendre ma moto, que je n’avais pas la force de conduire.

Et enfin j’ai signé l’acte de vente. Assise sur une chaise dure et haute, que la notaire compatissante avait fait apporter pour moi, la plaçant entre les riches fauteuils trop mous meublant son cabinet. J’ai vaguement écouté la lecture de l’acte en me dandinant pour trouver une position moins douloureuse, agaçant le voisinage et réprimant soupirs et grimaces. Ce jour que j’avais tant espéré était là, nous étions le 11 juin, je savais qu’il me faudrait faire plus d’une heure de route pour rentrer chez moi et je ne savourais pas l’instant. La soirée était plutôt belle, les nuages avaient consenti à céder la place à un beau soleil de fin d’après-midi et il faisait doux. Après avoir une dernière fois serré la main des vendeurs que je ne reverrai plus jamais, je suis allée avec Philippe prendre possession de ma maison et de mon jardin.

Nous avons ouvert toutes les fenêtres que les anciens propriétaires s’entêtaient à fermer hermétiquement. Il régnait dans la maison une odeur de crasse et de moisissure qui prenait à la gorge. Vite, faire respirer cette demeure... J’ai touché les murs, j’ai posé les mains partout où la saleté n’était pas trop repoussante. J’ai cherché la présence du général, à qui j’avais lancé un tonitruant « Bonjour ! » en ouvrant la porte d’entrée. Je lui ai dit que j’allais rendre son lustre à sa maison, que j’allais bien m’occuper d’elle. Je suis allée voir dans la vieille armoire si les anciens propriétaires avaient laissé les boîtes dans lesquelles j’avais trouvé les photos de l’inconnu. Elles n’y étaient plus. C’était donc l’une des dernières choses qu’ils avaient emportées, avec la vaisselle ébréchée et de vieilles chaises crevées. Les photos ont probablement été jetées au fond d’une benne à la déchetterie de Dieupentale. Aujourd’hui, elles ont certainement été irrémédiablement détruites par l’incinérateur.

Après avoir fait le tour de la maison, nous avons rendu visite au bananier. Ses palmes étaient encore de taille relativement modeste, le mauvais temps ayant ralenti la croissance de la végétation. Le jardin m’a accueillie dans la lumière du crépuscule. Je ne l’avais pas vu aussi beau, ni aussi grand. Des sous-bois de fusain, des taillis de figuiers, des fruits à foison faisant ployer les branches des pruniers et des abricotiers. J’ai trouvé dans le tronc d’un hêtre les marques laissées par un pic vert. Des fleurs que je ne connaissais pas, des arbres qui m’étaient inconnus, et que les ronces commençaient à envahir, menaçant d’étouffer sous leur étreinte cette végétation trop libre. Les kiwis avaient brisé les étais sous leurs poids, et les lianes formaient une masse énorme et désordonnée sur le sol, cherchant désespérément un support pour monter vers le ciel.

Alors que j’essayais d’entrer dans un massif que l’abandon avait rendu presque inaccessible, je réalisai soudain que j’étais libre de tous mes mouvements, que je marchais sans douleur, que je respirais sans contrainte. L’euphorie avait chassé la souffrance, et enfin, après avoir si longuement patienté, je me sentais bien. Chez moi. J’avais des projets. Je pensais à l’avenir, plus tard, beaucoup plus tard, quand plus personne au village ne se souviendrait depuis combien de temps j’habitais la maison du général.

Pour l’heure, il fallait rentrer à Caraman et téléphoner au maçon et au plombier qui attendaient notre signal pour commencer les travaux. Le 13 au matin, ils étaient à l’œuvre. Je commençais à préparer le déménagement, j’empilais les centaines de livres dans les cartons que j’avais conservés lors de mon arrivée dans le Lauragais. Cela faisait deux ans et demi, déjà.

Je ne m’étais pas vraiment fait d’amis ici, mais j’avais rencontré des gens, j’avais lié connaissance avec des personnages dont certains étaient attachants. Un ancien champion de rugby acteur des prémices de la chute de l’Apartheid, une mercière un peu folle, altermondialiste forcenée et dont le mari couvait jalousement une collection de plus de quarante très vielles motos toutes en état de marche, une véritable dynastie de clarinettistes réunissant quatre générations de musiciens qui, de père en fils, avaient appris la musique à des milliers d’enfants dans le canton... Il y avait des gens que j’aimais à Caraman, et j’espérais qu’à Dieupentale je trouverais la même joie et la même chaleur.

Le Tarn-et-Garonne est un département rural et austère. Une place forte du protestantisme que l’ombre de Toulouse maintient dans un esprit un peu aigri, un peu jaloux. Les familles y sont installées, inamovibles, depuis si longtemps que chacun, dans les villages, est le cousin des autres. Mais cette ruralité ne m’effraie pas. Ce n’est pas ici un bastion protégé par les parois des montagnes, où les vallées sont autant de territoires hermétiques où même le soleil n’ose s’aventurer. J’avais vécu quatre interminables années dans la rudesse du Cantal, de ses pluies sempiternelles, sous le regard perçant de ses habitants hostiles.

Hier, devait être rendu le jugement du tribunal de grande instance à Aurillac, où comparaissaient les habitants d’un village de la Margeride qui avaient roué de coups un écrivain dont la faute avait été d’écrire dans un roman la vie de cette montagne sauvage et inhospitalière. Dans une moindre mesure, j’avais été moi aussi victime de la violence de ceux qui sont d’ici à l’encontre des « estrangers ». Alors que j’avais été la victime de la violence d’un collègue, j’avais dû, pendant deux longues années, tenter de prouver que je n’étais pas coupable d’avoir reçu les coups et les injures, j’avais dû démontrer que le fait de n’être pas née dans ces vallées glaciales ne me privait pas pour autant du droit d’y vivre sans craindre la vindicte ni subir la méfiance. Les juges du cru, dans ce pays si loin de tout, avaient absous la haine. Ce n’est qu’en appel, dans un tribunal extérieur au clan, que j’avais enfin été délivrée, que j’avais enfin été reconnue comme une victime. Chassée comme une maudite, indésirable, j’avais quitté la montagne sans me retourner, jurant de n’y jamais retourner, ni même de prononcer son nom. En famille, lorsque nous évoquons ces années où nous avions vécu comme des parias, nous disons : « Quand nous étions Ailleurs », ou « dans la Montagne maudite », ou encore « dans le Massif du milieu ». Nous en rions, mais au plus profond de moi, le simple nom du Cantal éveille des souvenirs si tristes, si rudes, que je répugne à le prononcer. C’est sur cette terre rugueuse, sous ses nuages bas que, certainement, est née la douleur qui m’immobilise aujourd’hui. C’est là-bas que j’ai fait le deuil de la confiance, que j’ai appris à ne pas penser à demain, que j’ai commencé à vivre chaque réveil, au matin, comme un déchirement. C’est dans cet interminable hiver que j’ai commencé à douter de moi, de ma valeur, de mon aptitude à bien conduire ma vie. Une gifle, une bousculade, quelques bleus et une bordée de jurons, sous la chaleur étouffante d’un mois d’août caniculaire, ont fini de briser en moi un élan qui s’était, à l’ombre des froides forêts ruisselantes, lentement émoussé, jour après jour, pluie après pluie, silence après silence.

Les journaux ne parlaient alors que de canicule, de sécheresse, de dérèglement climatique. Ma grand-mère maternelle était morte quelques semaines auparavant, j’entretenais encore quelques liens fragiles avec ma mère, que j’ai vue pour la dernière fois lors de l’enterrement. Puis le père de Philippe est mort lui aussi ; je le connaissais à peine, mais mon compagnon avait été frappé comme par la foudre par cette disparition, pourtant annoncée. Le soleil assommait la France et le malheur tombait sur ma famille, comme il en a frappé tant d’autres cette année-là. Et le jour même des funérailles de mon beau-père, c’est à moi que l’on s’en est pris, c’est sur moi que s’est déchaînée la colère, que s’est libérée une rancœur que je ne soupçonnais pas. Elle avait grandi pendant trois ans, comme une sombre tumeur, cachée derrière des sourires de bon aloi ou des silences indifférents, dans le cœur de collègues qui me supportaient, je le sais maintenant, malgré eux.

Moi, « l’estrangère », la seule qui n’avais pas au moins un agriculteur dans mon arbre généalogique, qui venais de la ville, qui avais appris mon métier dans les écoles et qui avais forgé mon expérience sous d’autres cieux, avant de surgir dans ce petit journal syndical agricole où chaque salarié, à des degrés divers, possédait des liens de parenté avec chaque membre de l’équipe. Un bon petit journal, l’un des plus anciens de France, je crois, du moins en ce qui concerne la presse agricole. Un trait d’union entre tous les paysans du Cantal, écrit par les leurs, fabriqué par leurs pairs. Un monde étanche et suspicieux dans lequel j’étais arrivée sans bruit, mais où je n’aurais pas dû entrer.

Alors je ne crains pas la curiosité de mes nouveaux voisins de la rue Basse. Pas plus que je ne crois les discours d’intention de mon supérieur, au travail, qui me tient depuis deux ans sous le joug d’un contrat précaire qui peut encore s’interrompre à tout instant. J’ai supporté la défiance, j’ai enduré l’inexorable dévaluation qui m’avait fait dégringoler du rôle de secrétaire générale de rédaction à celui d’opératrice PAO, j’avais accepté de renouer avec le monde du travail en faisant des stages de débutante, je m’étais résignée, finalement, à signer un contrat qui ne me garantit que la certitude de perdre mon emploi, un jour, sans justification, demain peut-être. J’avais même décidé de faire disparaître Culture Loire, mon journal à moi, celui que j’avais fondé, ma fierté, mon orgueil, de mon curriculum. Pour ne pas effrayer les éventuels employeurs. Pour trouver un endroit où, au terme de quinze ans de métier sans aucune erreur, sans aucune faute, l’on me donnerait une page d’agenda à écrire par jour dans un quotidien gratuit pour un salaire de novice. Garder, malgré tout, la dignité qu’apporte le travail, élever mon fils. Être de nouveau le dernier maillon de la chaîne, celle qui peut à tout instant être remplacée par n’importe qui, n’importe quand, sans compétence, sans réelle utilité, parce qu’une gifle a conclu quatre ans d’exil.

Le fait d’être la nouvelle propriétaire de la maison du général me confère à Dieupentale un statut particulier. Ma famille et moi attisons la curiosité, des gens sont venus voir de quoi nous avions l’air. Nous avons emménagé le 27 juin, alors que rien n’était prêt. Nous avons fait le choix de camper dans le chantier, pour mieux y travailler, et pour profiter au plus tôt de cette maison que nous avons espérée pendant presque un an. Peut-être n’ai-je pas pu supporter l’excitation du départ vers notre nouvelle vie, à l’issue de tant d’années d’incertitude et d’absence de tout désir.

Relever la tête, après avoir si longtemps courbé l’échine sous les coups du sort, fut probablement trop difficile. Je n’ai pu remplir que quelques cartons de livres, soulever que quelques chaises. De jour en jour, la douleur gagnait tous mes os, tous mes muscles. Je me réveillais en hurlant chaque nuit. Le médecin m’a prescrit des décontracturants : je crie toujours la nuit, mais je ne me réveille plus. Au matin, je suis brisée, droguée, paralysée, devant déplier les articulations l’une après l’autre, avec précautions, encaissant autant de morsures profondes que j’ai de muscles. La veille du déménagement, après une journée de travail qui s’était déroulée péniblement, douloureusement, j’ai voulu tout de même soulever un petit aquarium avec mon fils. Je me suis baissée, à peine, un léger mouvement vers le bas, lent et précautionneux. Mais c’en était trop. La douleur dans mon dos fut si violente que mes jambes ne m’ont plus portée. Il fallut trouver un médecin de garde, qui ne voulut jamais croire que je n’avais fait aucun effort, considérant les piles de cartons d’un œil dubitatif.

J’avais rêvé de mon entrée dans la maison du général comme d’un jour de fête. Je nourrissais des centaines de projets, je bouillais d’impatience, frustrée de ne pas pouvoir plus tôt commencer à aménager cette demeure qui sera désormais la mienne. J’ai finalement franchi le seuil, soutenue sous le bras par Philippe, dans les vapeurs de la morphine, et j’ai regardé d’autres que moi entasser sur le beau carrelage les souvenirs de ma vie.

Recommander : 
 

À vous d'écrire