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Publié le mardi 24 avril 2007 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 5

24 avril 2007

Cela fait plus d’un mois maintenant que j’ai signé le compromis de vente chez le notaire. Il faut encore attendre, rien ne se passe, des formulaires circulent d’offices en bureaux, et les jours s’écoulent sans que rien ne bouge. Une immobilité interminable rythmée par quelques visites à la maison de Dieupentale lorsqu’un artisan vient pour établir un devis. Les anciens propriétaires sont revenus : toutes les portes étaient fermées, et une mauvaise odeur d’air vicié flottait dans les pièces. Je n’ai pas aimé cette intrusion. Je ne suis pas encore chez moi, mais ils ne sont plus chez eux.

Ils ont laissé les meubles qu’ils ne voulaient pas revendre. Un lit et deux armoires. Dans l’une d’elles, ils avaient oublié une pile de photos, dont certaines très anciennes. Un visage y apparaissait régulièrement, que je reconnaissais sans peine : c’était le visage d’un homme, un militaire, dont le portrait encadré était accroché au mur de ce qui devait probablement être le salon. J’avais emporté ce portrait au lendemain de la signature : la photo était si ancienne que j’avais supposé qu’il s’agissait, sinon du général, du moins de l’un de ses contemporains. Peut-être l’un des membres de sa famille.

Mais les derniers habitants de la maison n’avaient aucun lien de parenté avec Jean Larroque. En attendant de reconstituer l’histoire du colonial, j’essaie de rassembler ce que j’ai appris sur celle de sa maison. Je n’en sais presque rien. Le dernier propriétaire, mort il y a environ deux ans, était, me semble-t-il, commerçant à Toulouse. Peut-être bien boulanger. Il s’appelait Jean Fournié, ou bien François. Ses héritiers, deux neveux et une nièce, n’ont jamais vécu ici. Tout au plus y ont-ils séjourné pendant les vacances, lorsqu’ils étaient enfants. Le voisin, un vieux monsieur qui était lui-même militaire, a tenté de se souvenir du maillon manquant entre le général et le supposé boulanger. Mais il n’était plus très sûr, sa mémoire lui jouait des tours. Un capitaine avait vécu là, c’était à peu près sûr. Mais quand ? Qui ?

Le capitaine, c’était peut-être l’inconnu de la photo. Un homme à la moustache agressive, portant une vareuse, mais sans aucune décoration, pas d’épaulettes, juste le nombre 14 cousu sur son col.

Alors quand j’ai trouvé les vieilles photos dans l’armoire, et que j’ai reconnu l’homme du portrait, j’ai espéré en savoir plus. J’ai emporté avec moi les plus vieilles images. Les héritiers allaient peut-être les chercher : tant pis. Je n’ai pas le sentiment que ces gens soient préoccupés par le passé d’une maison qu’ils n’aiment pas, ni par celui de ses anciens habitants.

La première image qui m’est venue à l’esprit, lorsque l’agent immobilier a évoqué un grand général dont le nom était immortalisé sur une plaque commémorative, ce fut celle d’un militaire d’opérette, à cheval dans sa tenue d’apparat, portant le sabre à la ceinture. Un personnage de fiction, un héros de film en noir et blanc, une gravure dans un livre d’histoire. Puis j’ai sondé mon ignorance dans le domaine historique, même récent... La colonisation, ce n’était même pas un souvenir d’école, c’était tout juste un débat politique lorsque Jacques Chirac avait proposé que l’on enseigne aux élèves ses aspects positifs. Il avait alors provoqué un tollé que je n’avais pas compris, et qui reste encore bien obscur, un élan de culpabilité par procuration, qui ne m’intéressait pas vraiment. Pourquoi me sentirais-je coupable de ce qu’ont commis mes aïeux ?

Lorsque j’ai lu la plaque sur la façade, j’y ai vu le résumé de la vie d’un homme valeureux, qui avait dû faire preuve d’une grande bravoure. Un homme brillant, parce qu’un tel destin ne peut être celui d’un sot. Un homme de pouvoir. Mais un homme sans visage, sans humanité. Un nom associé à une belle maison aux hautes fenêtres. Il fallut que je découvre le portrait dans la salle de séjour pour que, peu à peu, je réalise que dans ces murs avaient vécu de vraies gens, qui avaient un visage. Et que je commence tout juste à toucher du doigt le fait évident mais qui ne m’avait jamais préoccupée, que l’Histoire avait été lentement construite, année après année, jour après jour, heure après heure, par des hommes de chair, animés d’émotions, de douleurs, d’espoirs. Des parents, des enfants qui avaient grandi en courant après leurs rêves, les avaient parfois réalisés, avaient plus rarement vécu au-delà de leurs espérances, avaient généralement tenté de faire du mieux qu’ils pouvaient. Tous aux côtés de l’inconnu, et bien avant lui, et depuis le jour où il avait posé devant l’objectif, d’innombrables vies avaient tissé le monde dans lequel je vis aujourd’hui.

Je n’ai pas d’histoire. Je ne sais rien de l’enfance de mon père, hormis qu’il avait une sœur prénommée Jacqueline, et dont je crois qu’elle était son aînée. Elle jouait du piano, alors que mon père avait appris le violon dès son plus jeune âge. Il avait un tout petit instrument, spécialement à sa taille. Je n’ai jamais connu ma tante ; elle a eu une fille, Sylvie, qu’elle abandonna alors que l’enfant avait cinq ans. C’est ma grand-mère paternelle qui l’a élevée. Ma cousine Sylvie était une jolie fille, brune aux yeux bleus. J’ai passé quelques semaines de vacances avec elle chez ma grand-mère, à Saint-Malo, quand j’avais neuf ans. C’est à peu près le seul souvenir que j’ai d’elles. Je crois que mon grand-père paternel était prothésiste dentaire. Mon père ne voulait pas être dentiste, l’idée de mettre les doigts dans la bouche des gens le dégoûtait. Et puis pendant la Deuxième Guerre mondiale, alors qu’il était étudiant en médecine, il semble que les circonstances l’aient poussé à changer d’avis. Il a étudié dans une école américaine, je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas où, je ne sais pas comment. Il aurait choisi la dentisterie en raison du fait que le doctorat, dans cette discipline, pouvait s’acquérir sans soutenance de thèse. J’ai vaguement entendu parler, en écoutant aux portes lorsque j’étais enfant, de connivences avec les Allemands. Il est vrai que mon père n’a jamais caché la sympathie que lui inspirait le Führer, qui était grand amateur d’art : cela suffisait à mon père pour en faire un homme de qualité. Ma grand-mère aurait fourni aux Allemands des vêtements chauds. Peut-être faisait-elle de même avec tous les hommes qui avaient froid, dans les brumes bretonnes. Peut-être la mémoire familiale n’a-t-elle retenu que ce qu’elle avait voulu. Au fond, je m’en moque. Cela ne me concerne pas.

Ma mère est de naissance modeste, fille d’ouvriers née à Paris juste avant la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Mon grand-père maternel était électricien, communiste et alcoolique. Il est mort d’une cirrhose du foie alors que j’étais toute petite. J’en ai un souvenir terrifié, une voix lointaine venant d’un très haut lit d’hôpital entouré de barreaux de fer. On m’avait portée pour que je l’embrasse, j’étais suspendue au-dessus d’un lit au fond duquel gisait une ombre qui me parlait d’une voix venue d’ailleurs. Ma grand-mère maternelle était issue d’une famille nombreuse du Mans, dont elle avait gardé l’accent. Elle avait six ou sept sœurs, et un frère, Édouard, effroyablement poilu. Il eut dix-huit enfants et deux épouses. Ma grand-mère n’eut qu’une seule fille, à qui elle voua une adoration sans bornes. Ma mère, qui ne sut tisser avec moi que des relations basées sur la peur, la défiance et la rancune, fut une enfant chérie à l’extrême. Elle racontait parfois que son père se montrait violent lorsqu’il était ivre ; mais j’ai appris à ne pas croire les récits de ma mère. Je n’ai jamais su discerner le vrai du faux dans ses paroles ; elle connut certainement une enfance perturbée. Mais elle fut aimée. Elle rencontra mon père dans un cabinet dentaire, rue de la Trinité à Paris : elle était l’assistante, il était le séducteur. La grossesse accidentelle de ma mère permit à la fille d’ouvriers d’épouser le docteur Bardel, mais mon intrusion dans sa vie me fut toujours présentée comme un accident qui l’avait condamnée à subir son existence de mère et d’épouse. L’accident fut renouvelé sept ans plus tard, et mon frère vint compléter cette famille où se côtoyaient désormais quatre étrangers.

Nous avons déménagé si souvent que je n’ai jamais passé plus de deux ans dans la même école. J’étais toujours nouvelle. Lorsque nous sommes arrivés à Saint-Étienne, nous avons emménagé dans un vaste appartement du centre-ville, occupé auparavant par un médecin. Il y avait un grenier, en haut d’un escalier de bois tournant autour d’un énorme coffre-fort. Nous n’avons jamais su ce qu’il renfermait, mais mon imagination d’enfant vit au travers de la lourde fonte des trésors, des cartes et des plans, des papiers secrets, des reliques. Ma mère avait dit un jour : « Peut-être qu’il y a un cadavre », et l’idée ne m’avait pas déplu. Je voyais les ossements d’une petite fille enfermée là par une marâtre cruelle. Dans mes rêves, un amoureux désespéré la cherchait tout autour du globe, parcourait les mers et les continents pour la retrouver, en vain. La fenêtre de ma chambre était grillagée : le fils du locataire précédent était, comme disait ma mère, « dérangé ». Et personne ne crut nécessaire de démonter la grille qui striait mon coin de ciel. L’appartement était immense, si haut de plafond que les fenêtres ne s’ouvraient que dans leurs parties inférieures. Un appartement de luxe, avec un plancher qui grinçait, une porte d’entrée si lourde que je devais peser de tout mon poids d’enfant pour l’ouvrir, et des placards qui faisaient office de bibliothèques.

Puis nous sommes partis à Saint-Bonnet, dans une maison de village qui avait jadis été une école, un café, une mairie. C’était la maison de la sœur de la baronne qui vivait à quelques dizaines de mètres de là, dans un château dont elle vendait le parc par parcelles, lorsqu’elle devait financer les réparations innombrables que nécessitait l’imposante bâtisse rongée jusqu’au plus profond de ses douves. Mes parents s’amusaient beaucoup d’habiter « chez la baronne » ; dans le village, c’est ainsi que l’on désignait notre grosse maison qui dominait toute la plaine du Forez. La propriété se prolongeait par des dépendances, dont une deuxième petite maison de trois pièces, dans laquelle mon père s’était installé avec ses magnétophones à bandes, ses livres, ses appareils photos et sa radio calée sur France Culture. Il ne venait dans la grande maison que pour les repas et pour dormir, puis retournait à ses recherches, ses écritures et sa musique : « Je vais sur mes terres », déclarait-il invariablement avant de traverser la cour pour s’enfermer chez lui. Nous étions nobles par procuration, pauvres comme Job et entretenant un train de vie intenable. Mes parents, et surtout mon père, semblaient croire que le prestige des murs dans lesquels ils vivaient rejaillissait sur leur propre personne. Ma grand-mère, avec sa retraite d’ouvrière, envoyait chaque mois depuis son pavillon de la banlieue parisienne de quoi attendre le prochain salaire du chirurgien dentiste.

La maison du général ressemble un peu à celle de Saint-Bonnet. Les mêmes moulures longeant les murs, les mêmes cheminées dans chacune des pièces, la même opulence sans tapage propre aux demeures bourgeoises comme il en existe tant dans les villages de France. Mais la baronne et sa sœur étaient de vieilles femmes très dignes, dont les vies s’achevaient, lourdes de souvenirs et nimbées de l’aura ternie d’une grandeur passée. Elles échappaient à la ruine en cédant quelques lopins sur lesquels se construisaient de petites maisons en parpaings. On coupait les séquoias pour planter des haies de troènes. Le général, lui, est mort comme un personnage de roman, en pleine gloire, « à la fleur de l’âge », alors que son avenir était devant lui. Le même mystère émanait des deux maisons, mais l’une était issue d’un long passé, dernier maillon d’une lignée qui s’éteignait, tandis que l’autre avait jailli de l’élan républicain, laïc et patriotique d’une époque conquérante.

Je n’ai pas de passé, pas de racines, mon histoire ne remonte pas au-delà du jour de ma naissance, et je retrouve dans la maison du général ce plaisir que j’éprouvais à Saint-Étienne puis à Saint-Bonnet à inventer la vie qui avait fait vibrer les murs autour de moi, avant moi ; il me suffisait de poser les mains sur les parois pour faire surgir des femmes en crinolines, des enfants aux cerceaux, des hommes parlant haut de choses importantes dans un brouillard de fumée. Je n’avais qu’à fermer les yeux très fort pour courir entre les souliers vernis et les redingotes, pour vivre une autre vie, pour être une autre que cette pauvre gamine dans sa chambre grillagée, tremblante et sans cesse au bord de la panique. Je devenais, en me collant au riche plancher, l’intrépide Sophie de la comtesse de Ségur.

Aujourd’hui, je me prépare à entrer dans d’autres murs bruissants, entre lesquels a couru un enfant s’amusant avec ses frères. Il jouait sûrement, comme tous les enfants, à la guerre... Puis un jour, ce ne fut plus un jeu. Deux générations, au moins, de combattants, peut-être de meurtriers, peut-être de héros, se sont succédées dans cette moitié de maison que les gens à Dieupentale évoquent avec déférence. « Ah bon, vous avez donc acheté la maison du général ? », disent-ils alors que leur regard me dévisage avec une toute nouvelle attention. J’ai acheté la maison du général, et moi qui n’ai pas d’histoire, je vais découvrir la sienne, celle de ses occupants, de l’illustre colonial à l’inconnu du portrait dont je crois désormais connaître le nom, celle de l’époque qui vit naître mon père, puis ma mère, puis qui se prolongea jusqu’à ce jour où j’ai décidé que cette histoire, j’allais l’écrire.

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Image extraite de l'article "Jean-Seb ou l'art du tricot (2)"