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2 commentaires

Publié le dimanche 8 avril 2007 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 4

8 avril 2007

Depuis la signature du compromis de vente, les jours passent, et sans arrêt je pense à cette maison. J’imagine la couleur du carrelage qu’il faudra poser dans ce qui sera le salon, et l’instant d’après je me représente le jour des funérailles du général. Je pense au travail qu’il faudra fournir pour rendre au jardin un aspect présentable, sans détruire les essences anciennes probablement ramenées par le militaire, ou au prix de la chaudière que nous devrons acheter. Allons-nous, dans un premier temps, laisser les tapisseries telles quelles ? Comment vais-je procéder pour reconstituer l’arbre généalogique du héros local ?

Philippe m’a dit un soir : « C’est curieux, je n’arrive pas à m’imaginer dans cette maison. » Tandis que moi j’y vis déjà, par la pensée. Je suis comme en camping dans mon logement actuel, que je n’ai jamais aimé et que j’ai toujours su provisoire. Je me vois installée à mon bureau, qui occupera la plus belle pièce de l’ancienne maison. Ses fenêtres donnent à la fois sur le jardin et sur le parc séculaire qui se trouve juste de l’autre côté de la rue Basse. Un parc attenant à très belle maison, très grande, et qui appartiendrait à un autre général. Je m’imagine réveillée au matin par les oiseaux nichant dans les frondaisons des grands chênes et des cèdres du Liban.

Les artisans sont de nouveau appelés à établir des devis. Aujourd’hui, c’est un carreleur qui doit venir prendre des mesures. Il fait beau, et nous allons à Dieupentale à moto ; une heure de route pendant laquelle je laisse mon esprit vagabonder. Je me demande ce qui serait advenu si le général n’était pas mort si jeune. Il a été promu général à 44 ans, alors que De Gaulle n’avait pas trente ans. Le directeur des troupes coloniales, forcément, aurait accédé au plus haut commandement des armées. C’était probablement un homme ambitieux. Il aurait été le supérieur hiérarchique de De Gaulle. Ministre de la Guerre, peut-être chef de l’État. Larroque aurait-il pu être le rival de Pétain ?

Si le général n’avait pas succombé, à l’aube de sa carrière de commandeur des armées, sur un quai de gare au fond du Tarn-et-Garonne, l’histoire de la France en aurait été bouleversée.

Je n’aurais probablement jamais eu les moyens de m’acheter sa maison. Elle serait aujourd’hui un musée, un mémorial, sa construction aurait été achevée, il y aurait sûrement une tour à l’un des angles, un perron beaucoup plus grand, et un Jardin des plantes avec un écriteau indiquant l’année d’importation du bananier. Nous serions peut-être Allemands. L’histoire de l’Afrique n’aurait pas été la même, tout comme celle du Viêt Nam. L’avenir du monde s’est joué à la gare de Dieupentale, commune rurale du Sud-Ouest, 733 habitants au recensement de 1999.

Il faudra que je montre le carrelage centenaire au carreleur ; que je lui demande comment lui rendre son aspect d’origine, sans l’abîmer. Les carreaux de ciment sont salis par le salpêtre, et les années ont marqué de traces noires les frises bordant les murs. Le professionnel va certainement être ébloui par la beauté des sols qui ont été, sans doute, choisis par Madame la Générale.

Lorsque nous sommes allés voir l’agent immobilier pour la première fois, c’était pour visiter une maison à Grisolles. J’avais trouvé une petite annonce sur internet. À l’agence, nous avions regardé les photographies de plusieurs logements, qui n’étaient pas accessibles en ligne. Parmi elles, cette moitié de maison, grise, aux volets fermés. Elle ne m’intéressait pas, elle avait un air triste. Située en plein village, alors que je recherchais une bâtisse isolée au milieu des bois. C’est mon compagnon qui a demandé si l’on pouvait en savoir plus. Moi, j’étais passée à côté. Ce n’est qu’en voyant la plaque commémorative que j’ai commencé à m’intéresser à cette maison qui avait une histoire. C’est ainsi que tout avait commencé. À cause d’une plaque de marbre. Un homme dont on grave le nom est forcément un grand homme. Vraiment ?

Peu après la mort de mon père, les conservateurs du musée d’Art moderne, à Saint-Étienne, ont songé à donner son nom à l’une des salles. Mon père avait été trésorier de l’association des Amis du musée. Pendant de nombreuses années, il s’était consacré au musée, lui vouant le plus clair de son temps. Il avait, lors de sa jeunesse parisienne, côtoyé les Surréalistes et les Cubistes, et avait noué des liens d’amitié avec quelques-uns d’entre eux. Willy Baumeister comptait parmi ces connaissances, et lors de leurs retrouvailles dans le musée stéphanois, ils étaient tombés dans les bras l’un de l’autre. Une marque d’affection qui avait dû impressionner les conservateurs ; l’aura de mon père en avait acquis un brillant durable. Je ne sais plus qui s’est opposé à la pose d’une plaque sur laquelle aurait été gravée l’inscription « Salle Georges-Bardel - 1925-1990 ». Je crois que quelqu’un à la mairie ne voulait pas de ce genre de précédent. Mon père n’est pas devenu un grand homme. Il est resté celui qui, aux yeux du microcosme intellectuel stéphanois, possédait une immense culture, était dévoué à la promotion de l’art contemporain, était paré de toutes les qualités, et aux funérailles duquel assistèrent des gens qui tutoyaient le ministre de la Culture et les dirigeants des plus grands musées du monde. Il est resté un petit homme, qui avait couché avec la plupart de ses assistantes, avant et après son mariage, et dont les frasques avaient abouti à ma naissance. Il ne sera jamais rien d’autre qu’un homme brillant en société et terriblement vulgaire en privé, qui ne dissimulait pas son admiration pour Hitler, soignait les femmes arabes dans son cabinet de chirurgien-dentiste parce qu’il y était contraint, et sans masquer son irritation lorsqu’elles manifestaient leur douleur. Mon père qui n’avait pas de temps à me consacrer lorsque j’étais dans la rue, squattant un grenier, parce qu’il devait se rendre à un vernissage au musée avec son assistante du moment, une blonde squelettique qui le contemplait avec un regard bovin. Il a failli devenir un grand homme.

Qu’est-ce qu’un grand homme, celui dont on donne le nom à une rue, à une salle de musée ? Qui était le général ? Quel souvenir a-t-il laissé à sa veuve ?

Il ne me fallut que quelques minutes pour apprendre que le carreleur était un parent éloigné du général : le second mari de sa mère est le petit-neveu du militaire. L’artisan est jeune, et n’aime pas le beau carrelage. Il le voit comme un parfait support pour un nouveau revêtement, plus moderne... Il ignorait que cette maison était ornée d’une plaque dont la pose avait été décidée lors de la séance du Conseil municipal datée du 1er février 1922. Il a dit qu’il se renseignerait quand même sur les méthodes permettant d’éliminer le salpêtre sans endommager les vieux carreaux.

J’ai refermé les fenêtres et j’ai ramené, une fois encore, les clés à l’agence. Je ne suis toujours pas chez moi dans cette maison. L’herbe pousse à une vitesse vertigineuse dans la cour.

Le 1er février 1922 
le Conseil municipal, composé de MM. Puis, Clamens, Larroque, Murat, Bayssade, Panassier, Esparbe, Faure, Depuntis, décide, pour perpétuer la mémoire du général Larroque, « prématurément enlevé à l’affection des siens et à la France », d’apposer sur sa maison natale à Cassessole une plaque commémorative.

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Vos réactions

 
La maison du général - 4
8 avril 2007 22:09, par Vero

Ces carrelages sont assez étonnants, je me demande si tu arriveras à les récupérer et combien il te faudra frotter )

La suite...... !

La maison du général - 4
8 avril 2007 22:09, par Umanimo

Les carreaux !

J’étais sûre de la réaction du carreleur. Avant d’avoir lu la phrase où tu dis qu’il ne le voit que comme un support à qq chose de plus moderne, je pensais qu’il allait te proposer ça.

Ca existe toujours les carreaux en béton ou plutôt c’est revenu à la mode, mais non seulement ils sont beaucoup moins beaux, de moins bonne qualité (plus fins), mais en plus ils coutent une fortune. Fait ce que tu peux pour récupérer ceux là, tu n’en trouveras pas de semblable. En plus, c’est à l’épreuve du temps, super costaud.

A la limite, même si tu n’arrives pas vraiment à faire disparaitre totalement la salissure garde les quand même. Une fois cirés, ils devraient être magnifiques.

En tout cas l’intérieur est en bon état. En voyant l’extérieur, je l’imaginais en plus mauvais état que ça. Sûr que les papiers peint, c’est pas vraiment ça, mais si le reste est pareil, ça ne devrait pas être trop difficile d’en faire qq chose de bien.

UMA_qui_aimerai_bien_être_à_Toulouse_pour_visiter_la_maison_du_général

 

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Image extraite de l'article "Le cadeau (empoisonné) de Dimitri"