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Publié le vendredi 29 janvier 2010 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 37

Je pensais que je vivrais une renaissance, que l’avenir à nouveau s’ouvrirait devant moi, que l’infranchissable falaise d’angoisse s’effondrerait pour laisser place à une large plaine de sénérité. Me voici prise de vertige, campée au bord d’un gouffre insondable. Incapable de regarder devant moi, je me retourne sans cesse, fascinée par les images du passé qui s’imposent à moi et déferlent sans me laisser de répit. Ma mémoire a investi mon esprit, envahissant chacune de mes pensées, sans relâche, et au premier rang des souvenirs qui me submergent sans que je puisse endiguer ce flux ravageur, lancinantes, les visions de Saint-Étienne me hantent, me laissant sidérée. Alors que mon corps lentement cesse de souffrir, mon esprit s’emballe et je ne peux qu’assister à cette tempête sur laquelle je n’ai aucune emprise.

Jean Larroque est mort jeune, trop jeune. Sa vie prenait un nouveau départ, il était au sommet du bonheur, il était invincible, aucun malheur de pouvait le frapper. C’était impossible, inconcevable. Toute une vie de réussites, de joies, de succès l’attendait. A-t-il senti venir la mort ? Dans le grand mouvement de panique qui régna autour de lui, l’espace de quelques dizaines de minutes, sur le quai de la gare, a-t-il pensé à cet avenir qui se dérobait devant lui ? A-t-il tenté de se révolter contre le sort, a-t-il hurlé qu’il était trop tôt, qu’il n’était pas encore parvenu au terme de sa route ? A-t-il eu le temps d’éprouver des regrets ?

La mort s’est immicée dans mon existence à pas lents, subrepticement, et lorsqu’enfin elle se dévoila ce ne fut pas pour me terrasser. Elle m’a laissé l’observer, elle s’est laissé contempler, elle m’a obligée à cohabiter avec elle, invitée sournoise et tenace, m’accompagnant tout au long de ces interminables mois. Elle a fini par se laisser vaincre par la médecine, se retirant avec la même lenteur, rampant comme une ombre. Je ne sais pas si elle a accepté sa défaite. Elle ne se montre plus sur les scanners, les examens ne décèlent plus sa présence, elle a disparu des écrans et des bilans, mais pourtant je la porte toujours en moi, elle s’agrippe à mes pensées, et j’ai peur, désormais, de ne plus jamais pouvoir vivre sans elle. Elle me suivra, pas à pas, et ne se laissera jamais plus oublier.

Elle a frappé le général alors qu’il était porté par l’espoir, et a tenté de m’enlever tandis que je m’enlisais dans une interminable dérive, alors que je pataugeais dans mes doutes pour tenter de discerner, au-delà d’un horizon que je ne parvenais jamais à atteindre, le faible éclat d’une deuxième chance, la lueur vacillante d’une vie encore possible. D’une vie que j’aurais pu vivre, que je pourchassais avec tant d’obstination, et que désormais j’envisage avec effroi.

Le fils d’Antoine est mort alors qu’il avait toute la vie devant lui. Pourquoi ai-je donc ce sentiment que, pour moi, il est trop tard ? D’où me vient cette certitude qui me paralyse ? Lui était trop jeune, mais moi je me sais trop vieille pour alimenter quelque espoir, pour échafauder quelque projet. Devant moi, tourbillonne un vortex obscur où ne s’agite que l’ombre de l’inconnu. Pour ne pas me laisser emporter, je m’accroche aux dernières traces d’une vie que j’ai aimée, surgies étrangement de la masse poisseuse de mes remords. Quelques années de bonheur à Saint-Étienne, qu’à l’époque je n’avais pas su reconnaître, et qui aujourd’hui habitent mes nuits d’insomnie, mes lentes journées d’inactivité, ma peau vide flottant autour d’une carcasse broyée par les soins et qui, cellule après cellule, péniblement, laborieusement, tente de se reconstruire.

Peut-être Jean Larroque, gisant au sol, a-t-il songé aux jours heureux qu’il avait connus. Sur quel souvenir sa pensée s’est-elle arrêtée ? Son entrée inespérée à Saint-Cyr, après avoir vaincu tant de difficultés ? Sa rencontre avec Marie ? Son premier départ pour l’Afrique, à bord d’un paquebot qui l’emmenait vers le Sénégal ?

Je ne conçois pas qu’il ait alors ressenti le goût amer que laisse la conscience d’avoir gâché sa chance, d’être passé à côté de son destin, de n’avoir pas su comprendre au bon moment où était sa place. La Grand’Rue de Saint-Étienne défile sans cesse devant mon regard inerte, j’entends la clochette du tram en approche, je ressens dans mes jambes les vibrations de son passage.

Saint-Étienne me manque. Pour la première fois depuis dix ans, je regrette d’avoir quitté cette ville dont le souvenir m’échappe peu à peu. J’y suis arrivée à l’âge de neuf ans, un soir de pluie. On l’appelait encore « la ville noire » ; les façades étaient couvertes d’une fine pellicule de poussière de charbon. C’était une ville triste et industrieuse, où l’enfant que j’étais entra dans cette inéluctable dérive qui finit par aboutir à l’adulte égarée que je suis aujourd’hui. Cloîtrée dans l’appartement trop grand, je n’en sortais que pour me rendre à l’école de filles de la rue César-Bertholon, puis au collège Gambetta, tout proche. Mon univers se limitait alors à quelques rues ; il m’était interdit de franchir le seuil si ce n’était pour aller à l’école. Les chiennes de ma mère sortaient plus souvent que moi, elles faisaient plus de rencontres que moi. Elles accompagnaient mes parents dans les riches restaurants du cours Victor-Hugo, quand moi j’allais dans ma chambre après avoir avalé, seule dans la cuisine, mon assiette de vermicelle. Mon frère, alors tout petit, était parfois de sortie, fêtant son quatrième anniversaire au Monte-Carlo où le serveur savait qu’il devait apporter une huître pour la chienne Cathy, qui en était friande. Saint-Étienne est la ville où j’ai appris la rancœur, la solitude, la révolte et le doute. Quelle avait été ma faute pour mériter de vivre une telle enfance, hormis celle d’être née ? Saint-Étienne est la ville où je suis devenue définitivement inapte au bonheur.

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Le kiosque à musique de l’ancienne place Marengo, aujourd’hui place Jean-Jaurès. Photo signée AHJP sur Panoramio.com

Ce fut pourtant la ville où je fus le plus heureuse, sans que je l’aie jamais compris. Aujourd’hui, terrorisée par la perspective d’une vie à venir bâtie sur les décombres de la douleur, je me réfugie au creux de souvenirs dont la résurgence brutale me laisse haletante. Des souvenirs qui me rappellent, enfin, qu’au milieu de toutes ces années vides j’ai abandonné un îlot si intense, si riche, où je fus chez moi, à ma place, en vie. Pleinement en vie.

Avide de liberté, étouffant sous le joug maternel, j’avais appris à tirer profit de la haine qui nous séparait, ma mère et moi. À douze ans, j’avais compris que le seul moyen de sortir de ma geôle était de provoquer une dispute et de déclencher la colère de ma mère, ce qui était facile. Il me suffisait alors de l’exaspérer au point qu’elle me jette dehors. J’ai oublié quel fut le premier incident qui me permit de me retrouver seule sur le palier, libre d’aller où je voulais, puisque j’étais indésirable chez moi. Toujours est-il qu’ensuite, pour échapper à l’enfermement, je n’avais d’autre choix que de nourrir la guerre, d’attiser l’exaspération de cette femme qui croyait me dominer mais que je savais désormais manipuler. Seule dans les rues stéphanoises, je marchais, sans but, errant avec pour toute joie celle de ressembler à tous ces gens que je croisais, adultes et enfants : je pouvais aller, sans surveillance, je paraissais libre. Je ressemblais à une enfant normale, flânant comme tant d’autres devant les vitrines, musardant dans les jardins, vivant comme tous les autres.

Mes errances m’amenaient parfois sur la place Marengo, où un kiosque à musique arborait, gravés au-dessus de ses colonnes de fonte, les noms de compositeurs français : Ravel, Bizet, Debussy, Saint-Saëns, Massenet (l’enfant du pays), Gounod, Fauré, Berlioz, Lalo et Chabrier. Face au kiosque, s’élevait la riche façade du journal régional. Les passants s’arrêtaient devant les vitrines pour lire l’édition du jour qui y était placardée. En contournant l’immeuble, j’entrais dans un univers qui me faisait délicieusement frissonner. Dans la rue Balay, les portails largement ouverts de l’imprimerie laissaient résonner les terribles claquements d’une machine mystérieuse. Un monstre invisible rugissait, faisant trembler le sol sous mes pieds, martelant dans un vacarme infernal. Sur le trottoir, d’énormes rouleaux de papier, parfois, attendaient d’être avalés par cette bête de métal qui tempêtait en accouchant du journal. Le journal : cette liasse fragile de papier, cet éphémère assemblage de feuillets prompts à s’envoler au premier vent, ce prodige qui naissait chaque jour dans un fracas de fin du monde. Je me laissais gagner par une peur exquise sans jamais oser m’approcher des grands portails, humant la forte odeur de l’encre, une odeur qu’aujourd’hui encore je savoure comme un fumet délicieux. Retournant sur la place Marengo, j’observais des gens sûrs d’eux, à l’allure déterminée, qui entraient dans le bel immeuble, poussant avec force une gigantesque porte vitrée aux montants de fer forgé, et je devinais alors dans l’embrasure un grand escalier de marbre qui débouchait sur un monde empli de mystère. Je rentrais chez moi, frissonnante, enivrée, le cœur gonflé d’avoir ainsi frôlé ce monde à la Zola, et j’allais rêver dans ma chambre, sachant que ces jours d’évasion se payaient par l’interdiction de manger.

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La façade de La Tribune - Le Progrès, photographiée en 1910 peu après sa construction. Le journal s’appelait alors La Loire républicaine. In « Les Lamaizière, architectes à Saint-Étienne - 1880-1925 », publications de l’université de Saint-Étienne, 1995.

J’ai poussé la lourde porte du journal vingt ans plus tard. Pendant trois ans, j’ai franchi ce seuil magique sans que jamais ne me quitte la fierté d’appartenir désormais à la caste de ceux qui entraient là, jadis, sous mes yeux émerveillés. Pousser la porte de La Tribune - Le Progrès était, chaque jour, un cérémonial qui célébrait mon accession au royaume des journalistes. Depuis, le journal a quitté le si bel immeuble bâti par Léon et Marcel Lamaizière, architectes de père en fils, qui créèrent les plus beaux bâtiments de la ville, des Nouvelles Galeries à l’usine Manufrance, de la Bourse du travail au Grand Hôtel. La préfecture a installé des bureaux dans mon journal, et la belle porte ouvragée a laissé place à un sas hideux de verre trempé et d’aluminium.

Affectée au service « Culture », je tourbillonnais, éblouie par ma petite notoriété, puis bientôt aveuglée par un succès trop facile. Les lecteurs aimaient mes papiers. Chaque jour, je rencontrais des comédiens, des auteurs, et surtout des musiciens que je me crus vite autorisée à juger. Tous les soirs, l’on me guidait avec déférence vers mon fauteuil au concert, toujours très bien placé, et je vivais les plus belles heures de ma vie, sans les savourer autant que je l’aurais dû. J’écoutais la musique en rédigeant mentalement mon article, trouvant le bon titre, notant dans le noir une formule que je croyais habile. À l’entracte, le directeur de l’opéra ou son attaché de presse venaient me voir, m’appelant par mon prénom, me demandant ce que je pensais du spectacle. Lors de la première de La Grande Duchesse de Gerolstein, la soprano tenant le rôle-titre massacra l’air « Ah ! Que j’aime les militaires ! ». Je n’aimais pas beaucoup cette cantatrice, et l’attaché de presse le savait. Il vint me voir à la fin du concert et me demanda, inquiet, de ne pas être « trop dure » dans ma critique. La chanteuse était grippée, fatiguée, sa contre-performance n’était qu’un incident dans ce spectacle par ailleurs éblouissant... Ce fut ce soir-là que je compris que j’avais déjà glissé sur une pente dangereuse, que j’étais devenue orgueilleuse, et même injuste, croyant posséder le pouvoir d’avoir la dent dure sans avoir à m’en justifier. J’avais eu envie d’abuser de ce pouvoir pour rendre compte de la défaillance de la soprano. Heureusement, je ne l’ai pas fait. Je réalisais que je commençais à ressembler à ceux de mes collègues que j’appréciais le moins, qui n’écrivaient plus pour leurs lecteurs, mais seulement pour alimenter la voracité de leur ego, dont je sais aujourd’hui qu’il n’est jamais rassasié. Plus tard, à la rédaction de Culture Loire, il m’arriva tout de même de déraper. Il s’en fallut de peu pour que je m’engouffre dans cette voie facile du dénigrement gratuit.

Cet opéra a-t-il fait rire le général Larroque ?

Parmi les nombreux rédacteurs qui travaillaient avec moi au journal, peu bénéficiaient du statut de journaliste. Réalisant le même travail que les ’professionnels« , effectuant généralement beaucoup plus d’heures, corvéable à merci, sans protection sociale, j’appartenais à la horde des »correspondants locaux« dont certains, comme moi, étaient responsables d’une rubrique sans qu’aucune ligne de l’organigramme ne leur accorde de réelle existence dans l’entreprise. Certains trimaient ainsi dans l’ombre depuis dix ans. Les lettres de satisfaction et de remerciement que je recevais plus souvent que les autres me faisaient croire que j’étais meilleure qu’eux, que je serais choisie avant tout le monde à l’heure où un poste serait à pourvoir, que j’étais indispensable. Hantée par la peur de commettre une erreur dans un article, je préparais chaque concert en achetant des revues spécialisées, les disques des œuvres que j’allais entendre, les biographies des compositeurs. Je dépensais des sommes insensées pour me documenter, pour donner l’impression d’être compétente, pour faire croire aux musiciens et au public que j’étais réellement une »spécialiste". Les maigres indemnités qui me tenaient lieu de rémunération couvraient à peine les frais d’essence que j’engageais pour aller travailler ; j’habitais à Saint-Romain, à une quarantaine de kilomètres du journal, et il n’était pas rare que je traverse tout le département pour assister à une représentation. Je travaillais chaque soir, chaque week-end, laissant Romain avec Philippe, qui finit par ne plus supporter que je me démène ainsi pour une entreprise dont il était convaincu qu’elle ne faisait qu’exploiter ma naïveté.

— Tu fais tout le boulot pour pratiquement rien, pourquoi veux-tu qu’ils t’embauchent ?

Je ne le croyais pas. Je continuais à écrire, sans relâche, pour ne pas laisser le champ libre aux autres correspondants qui, comme moi, attendaient l’avènement des 35 heures pour se ruer sur le front de l’embauche. Je croyais à la valeur de mon travail, je croyais que ma plume brillante m’assurerait la priorité. J’espérais m’être montrée irremplaçable. Je tentais de forcer le destin en menaçant de partir si l’on ne m’accordait pas, enfin, la place que je méritais. Agressive et impatiente, pressée par Philippe qui ne tolérait plus que je dépense tant d’argent pour travailler, au lieu d’en gagner, je finis, au bout de trois ans, par jouer le tout pour le tout :

— Je m’en vais ! À la fin du mois, vous devrez chercher quelqu’un d’autre pour faire mon travail ! — C’est bien dommage, répondit le directeur du journal. Tu as toutes les qualités pour devenir une bonne journaliste, mais si tu veux partir, tu es libre. Bonne chance !

C’était fini. Pendant quelques semaines, la page « Culture » du journal fut réduite à sa portion congrue ; je n’étais plus là pour contribuer à l’alimenter, mais j’étais la seule à en souffrir. Je n’avais retenu de mon séjour dans cette rédaction que l’injustice de devoir partager mon bureau avec des journalistes qui avaient un salaire, qui pouvaient utiliser leur droit de grève, qui partaient en vacances, qui étaient autorisés à rester chez eux lorsqu’ils étaient malades. Je n’avais retenu que la lutte entre les correspondants prêts à tout pour s’imposer. Nombreux étaient ceux qui passaient plus de douze heures dans les bureaux, tuant le temps en jouant à des jeux d’arcade sur les ordinateurs, prompts à afficher une page de texte lorsque le directeur descendait pour son salut quotidien à la rédaction. Certains recopiaient hâtivement des dossiers de presse, ce qui leur permettait d’annoncer triomphalement qu’ils avaient écrit trois ou quatre articles dans la journée. Moi, bêtement, je me renseignais, je me déplaçais pour faire des interviews, je gâchais les heures pour collecter une information neuve, croyant que c’était important. J’écrivais un papier par jour, souvent trop long, je n’affichais pas le rendement de mes concurrents, et l’on me voyait moins souvent qu’eux derrière mon bureau, arpentant la ville et la région pour rencontrer les artistes, au lieu de copier les dossiers de presse. Je m’étais trompée de stratégie. J’avais commis l’erreur de croire que mon travail était apprécié. Et je sus partie, de mon propre chef, renonçant librement à une embauche que j’aurais probablement obtenue, comme tous les autres, quelques mois plus tard. Je n’ai emporté qu’une déception si cruelle qu’elle gomma, pendant dix ans, toutes les heures de joie que m’avait apporté ce journal. Je n’ai pas écouté les voix innombrables qui m’avaient prévenue que je commettais une terrible faute.

Je pensais que j’étais appréciée dans le microcosme culturel stéphanois, et j’avais probablement raison. Quelques mois après avoir quitté La Tribune - Le Progrès, je fondais un magazine, Culture Loire, qui paraissait deux fois par mois. Au Progrès, certains de mes anciens compagnons de travail suivaient l’aventure avec curiosité, et peut-être en fut-il pour espérer que je mène mon entreprise à bien. D’autres, certainement, ricanèrent en annonçant, sans risquer de se tromper, que j’allais « me casser la gueule ». Moi, auto-proclamée rédactrice en chef, presque aussi fière de mon journal que de mon propre fils, j’avais recommencé à écrire, travaillant comme une forcenée, portée par un enthousiasme qu’il ne me sera plus jamais donné de connaître. Les lettres de félicitation recommencèrent à arriver, les lecteurs étaient au rendez-vous, mon petit magazine, malgré ses défauts et un graphisme catastrophique, commençait à séduire. Tous les jours, je recevais des bulletins d’abonnement comme autant de victoires. Mais pas un seul annonceur ne voulait risquer de payer un encart dans ce jeune journal qui n’était soutenu par aucune personnalité, qui voulait exister tout seul, sans l’aide des pontes locaux. Sans publicité, Culture Loire survécut pendant six mois. Dix numéros. Entre rage de réussir et folie, j’ai conduit mon « petit canard », comme tout le monde l’appelait, jusqu’au jour où il me fallut admettre l’inéluctable : comme prévu, je m’étais cassé la gueule.

Mais j’étais si fière d’avoir osé. Une fierté plus grande encore que celle que j’éprouvais lorsque je franchissais la porte du Progrès. Culture Loire a été mon œuvre, ma réussite, et malgré sa courte vie, je ne l’ai jamais considéré comme un échec. J’entends encore ces anciens collègues aigris qui ressassaient :

— Moi, si je pouvais, je ferais mon propre journal et on verrait ce qu’on verrait.

Ces gens-là n’ont jamais rien créé, moi si. Mais eux, au moins, exercent toujours ce métier qui m’avait tant fait rêver. Ils sont journalistes et je suis piégée dans l’arrière-boutique d’un autre grand quotidien, sans-grade, sans lecteurs, ayant tout perdu de ce bonheur abandonné voici dix ans et dont le souvenir revient soudain me harceler, alors que je gis sans forces au fond d’une maison où il ne me reste plus qu’à ruminer mes remords.

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À l’angle de la rue de la Mulatière, de la rue du Bois et de la place Chavanelle, les locaux de Culture Loire abritent désormais une boutique de vidéos en libre-service.

J’ai quitté Saint-Étienne et je ne suis plus rien. Je ne suis personne. J’en suis partie avec l’illusion de prendre mon envol, et je n’ai fait que sombrer. J’ai erré de déceptions en accidents, sans jamais parvenir à combler ce vide insondable qu’a creusé le journalisme en quittant ma vie. Curieusement, comme pour rendre plus cruels mes regrets, des Stéphanois ayant trouvé mon site internet m’écrivent, se demandant où je suis, ce que je suis devenue. Des artistes, parfois des journalistes qui m’ont gardée dans leur mémoire. Je n’existe plus que dans le souvenir d’anciens lecteurs, et je suis stupéfaite de constater qu’ils ne m’ont pas oubliée.

Lorsque j’envisage mon avenir, je ne le vois qu’encombré du désarroi qui m’habite. Un métier sans intérêt, une vie sociale réduite à néant, une maison dont l’histoire me passionna mais qui, tout comme moi, à cause de moi, ne montre plus aujourd’hui qu’une façade grise, fatiguée, rongée. Dans cette maison où j’étais sûre d’enfin vivre heureuse, j’ai atteint la douleur ultime. Il m’arrive de vouloir la quitter, souvent. Cette idée accompagne, obstinée, les souvenirs radieux qui déferlent sans que je les aie appelés. Mais je ne partirai pas, je sais désormais qu’une nouvelle fuite ne changera rien à ce qui reste de ma vie.

Alors, une fois encore, je tente de me débattre. J’essaie de reprendre en main les lambeaux de mon existence, je cherche à précipiter mon évolution dans le grand journal toulousain qui n’avait jamais voulu de moi. Comme lorsque j’avais cru mettre le directeur du Progrès au pied du mur en le menaçant de partir, je gesticule pour provoquer une réaction de ma hiérarchie. Je risque de perdre mon travail, je m’expose au danger de me voir exclue définitivement de cette entreprise indifférente et froide, mais qui est la dernière à pouvoir m’offrir la chance de retrouver la flamme qui m’animait jadis. Face au néant qui m’attend dans les mois, peut-être les années à venir, je n’ai plus pour tout aiguillon que ces réminiscences obsessionnelles de quelques années dont l’éclat s’est impérativement mis à briller dans mes nuits malades.

En mourant, Jean Larroque a abandonné le plus extraordinaire des destins. J’ai longtemps cru que je quitterais ce monde plus jeune que lui. Alors qu’aucun espoir ne me portait, alors qu’aucun avenir ne m’attendait, je me suis accrochée à une vie que je n’aime pas, mais qui ne me désespère pas assez pour que je veuille la quitter. J’ai supporté tant de fatigue, j’ai éprouvé tant de terreur, j’ai enduré tant de supplices au cours des derniers mois que je ne peux plus désormais poursuivre qu’un seul but : réussir, coûte que coûte, à aimer qui je suis. Je ne sais rien faire d’autre qu’écrire. À quoi bon avoir si âprement lutté, si ce n’est pour écrire, encore, enfin ?

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Vos réactions

 
La maison du général - 37
30 janvier 2010 10:44, par Ardalia

Ecrire et sacrément ! C’est moi où le niveau littéraire de ce billet bondit dans les sphères ? L’écriture, sans doute.

Ce goût de gâchis est tous les jours dans ma bouche. Est-ce que, comme moi, tu as honte face au souvenir favorable que les gens ont gardé de toi : « je ne deviens rien, je coule » ? C’est idiot, bien sûr : fol orgueil qui ne se laisse jamais dominer... :)

La maison du général - 37
30 janvier 2010 14:30, par Umanimo

Ardalia : non, tu ne te trompes pas, ce texte est un des plus beaux que j’ai lu sur ce site. Et pourtant il y a de la concurrence ! Que ce soit dans le partie « La maison du général » ou d’autres parties. Ca déménage !

La maison du général - 37
3 février 2010 13:24, par dany

Quel plaisir de retrouver votre plume (par un com sur le blog de Marie-Do), vous dont les critiques m’ont manquées sur le Progrès... 10 ans déjà ! Vos écrits sont si présents, qu’il me semblait qu’il n’y avait que quelques mois que les pages « culture » du Progrès étaient vides ! et aujourd’hui me viennent à l’esprit quelques mots échangés à la Comèdie avec une journaliste que nous respections...

La maison du général - 37
6 février 2010 01:52, par DB du Jardin

Merci beaucoup Dany pour ce message qui me touche beaucoup ! Mais... Je ne parviens pas à mettre un visage ou un nom derrière ce pseudo. Des Daniel, Danièle, Danielle, il y en avait quelques un(e)s, à Saint-Étienne. À commencer par le directeur de la Comédie himself !

En tout cas, bienvenue dans mon jardin, j’espère vous y revoir bientôt.

La maison du général - 37
8 février 2010 23:22, par dany

A l’époque j’étais présidente du Conseil culturel de la comédie. Nous avions monté un mini spectacle dans le cadre 40 spectacles pour les 40 ans de la Com’..

 

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Image extraite de l'article "Le paradoxe d'Aurillac"