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11 commentaires

Publié le dimanche 26 juillet 2009 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 34

26 juillet 2009

Jean Larroque, Jean Baleye, Paul Besse, Jean Jam : des combattants, des soldats, des guerriers, des tueurs, des héros, des militaires, des hommes. Ils ont vu couler le sang, ils ont ôté des vies, ils ont protégé leurs compatriotes, ils ont défendu leur pays, ils ont tremblé dans la boue et ils ont ri, aimé, mangé, souffert dans la même maison. Leurs femmes, leurs familles les y ont chéris, les y ont attendus, ils y ont échangé caresses et disputes, là, entre mes murs, ou sur le perron rouge. J’ai retrouvé les traces de tant d’émotions, de souffrances, de cris et de bonheurs. Les naissances et les deuils, les rires, les colères, le travail et la folie n’ont cessé de vibrer derrière les grandes fenêtres de la rue Basse. Larroque, Baleye, Besse, Jam... Cette maison est la maison de la guerre.

Je l’avais achetée parce qu’elle racontait, gravé au burin, le récit d’une vie extraordinaire promettant de m’emporter dans l’aventure qui manquait tant à ma propre existence. J’y étais entrée emplie de la certitude de trouver enfin le havre où ancrer mes rêves et mes envies. Je mesurais la chance qui m’était offerte, j’étais gonflée du bonheur d’ouvrir le livre encore vierge dans lequel je me promettais d’écrire l’histoire d’un héros inconnu, m’imaginant parcourir les années à venir aux côtés d’un personnage qui m’offrait le rêve auquel j’aspirais tant. J’avais gravi les marches du perron le dos brisé par la douleur, mais l’esprit loin devant moi ; j’étais poussée par l’espoir, furieuse de ne pas pouvoir aussitôt savourer le début de cette vie nouvelle qui s’étendait à l’infini. J’avais quitté en emménageant chez le général un passé que je ne voulais plus porter : c’était le poids de ma vie qui torturait mon dos, et ce poids ne m’imposait qu’une ultime souffrance avant de se laisser abandonner, à jamais, dans le caniveau d’une rue étroite de Dieupentale. Je voulais juste rêver un peu, j’avais trouvé un personnage et un décor avec qui m’évader, j’étais si impatiente d’embrasser l’avenir qui m’attendait.

Et aujourd’hui c’est à moi que l’on répète sans relâche que je dois me battre. Que je dois lutter, qu’il me faut résister. De toutes parts, l’on me demande de faire preuve de courage, l’on me tient des discours guerriers, l’on élabore pour moi des stratégies pour m’aider à vaincre l’ennemi. Me battre.

Faut-il donc que dans cette maison personne ne puisse vivre en paix ?

Jean Larroque, Jean Baleye, Paul Besse, Jean Jam : des combattants. La vie, le monde, le destin peut-être les ont poussés à combattre. Ce fut leur histoire, ils n’eurent probablement pas d’autre choix que d’aller lutter, avec plus ou moins de panache, parce qu’il le fallait, parce que c’était ainsi, parce que rien, probablement, ne peut s’accomplir sans combat. Lutter pour la liberté, pour la justice, pour protéger les siens, pour défendre un idéal, pour accéder au pouvoir ou juste pour survivre, qu’importe : ils ont tous lutté. Ils ont affronté l’oppresseur, ils ont défié l’ennemi : ils étaient en guerre. Tuer ou être tué.

Mais moi, pourquoi faut-il que je doive à mon tour lutter juste pour rester en vie ? Pourquoi me ressasse-t-on à l’envi qu’il me faut vaincre ? Quel est donc ce vocabulaire belliqueux qui désormais fait partie de ma vie ? Quelle est cette cruelle ironie qui m’emporte à mon tour dans des plans de bataille ?

J’ai voulu vivre dans des murs vibrants de l’histoire qui avait bâti le monde, et je dois aujourd’hui y prendre les armes. Que tout cela est absurde. Les murs ne sont que des assemblages de brique, des empilements de terre cuite, ils ne vivent pas, ce ne sont que des murs, des parois de matière inerte, ils ne portent que l’histoire dont les hommes veulent garder la mémoire. Les murs des maisons les plus modestes n’ont d’épaisseur que pour les familles qu’ils abritent, et finissent par s’effondrer sans que personne ne les pleure. Les murs des monuments les plus somptueux perdent tout éclat dès lors que les hommes s’éloignent de l’idéal au nom duquel ils ont été érigés : quelle qu’ait été leur mission, les murs ne sont rien, juste de la terre, de la pierre et du sable, ils ont surgi un jour d’un sol qui les engloutira inexorablement à la seconde même où ceux qui avaient voulu leur prêter vie les auront abandonnés. Simples habitants et grandes civilisations ne laissent derrière eux que des parois minérales qui s’effondrent invariablement à leur suite, leur survivant parfois assez longtemps pour abriter d’autres illusions, d’autres espoirs, d’autres guerres, d’autres vies, et trouver ainsi un sursis les protégeant quelques années, ou quelques siècles, de leur destruction.

Je suis entrée dans la maison d’un héros et j’ai voulu croire que je m’y sentirais plus forte. Mon père était gonflé d’orgueil d’habiter dans la demeure d’une baronne et se revêtait de sa maison comme d’un habit d’apparat. Ces murs qu’il jugeait si prestigieux le virent décliner sous les assauts de cette même maladie qui me ronge aujourd’hui. Je n’avais pas compris que l’on ne changeait pas sa vie en changeant de murs, je n’avais pas compris que l’on ne portait son avenir qu’au fond de soi, qu’au hasard des jours, et qu’aucun rempart, qu’il soit de marbre ou de terre crue, ne mettait jamais personne à l’abri de ses propres luttes. Mon père est mort, la maison est toujours l’ancienne maison de la baronne. La maison s’en fout.

Je n’avais pas compris et je ne comprendrai jamais. C’est dans l’abri de ma maison que je cherche mes forces, cette maison à jamais inachevée dont j’ai finalement abandonné la cour aux herbes folles, que j’ai renoncé à embellir, au creux de laquelle je me tapis sans plus en voir la décrépitude. Une maison qui connut tant d’émotions, de souffrances, de cris et de bonheurs. Je n’y suis qu’une péripétie dans son histoire, je m’y blottis et j’attends, immobile.

Au retour de l’hôpital, j’y ai rapporté la mémoire d’autres murs, témoins inébranlables de l’histoire, toujours l’histoire, encore, interminablement, jusqu’au tout dernier terme de la fin des temps. L’histoire dont nous sommes pétris et dont nous n’apprenons jamais rien, dont nous cultivons la mémoire et vénérons les vestiges, la questionnant sans cesse sans écouter ses réponses. J’ai puisé à l’ombre de murs puissants et indestructibles le matériau dans lequel je pétris mes propres armes pour mener ma propre guerre. Puisqu’il me faut combattre.

Dominant la Garonne, emblème de l’architecture toulousaine, trônant sur la cité comme un gardien éternel, le dôme de la Grave, si fort, si paisible, si serein, a veillé sans relâche sur les longues heures au cours desquelles je tentais de m’extraire de l’anesthésie. Du lit où je gisais, brisée, lacérée, perfusée, droguée, je le savais là, tout proche, dominant la chambre où je chavirais, le regard amarré au phare de l’étrange clocheton dominant cette sphère de cuivre verdi dont la rondeur, la plénitude, l’ample courbe me couvait comme la voûte d’un œuf indestructible.

La peste, la misère, la famine et les guerres avaient fait échouer, au fil des siècles, leurs cohortes de victimes à l’hôpital de la Grave. Sur la berge du fleuve impassible, toute l’histoire de la douleur des hommes est inscrite dans les murs qui ceignent l’imposant dôme bâti pour protéger les malheureux, les misérables, les souffrants. C’était désormais à moi de m’abandonner aux soins, à la vigilance et à l’attention que l’on me prodiguait à l’abri d’une tour dont je fus, des jours et des nuits durant, incapable de détourner le regard.

Combien d’heures ai-je passées à interroger cette sphère érigée comme un défi contre la souffrance au-dessus des toits des hospices où retentirent tant de clameurs, tant de râles, tant de plaintes ? Les yeux ancrés dans les vitraux du monument, combien de nuits, lentes et immobiles, ai-je passées à demandé au dôme pourquoi les hommes s’évertuaient, depuis la nuit des siècles, à se faire souffrir, à se détruire, à s’imposer cette cruauté sans fin, alors que la vie elle-même accablait chacun sans épargner personne ? Le dôme était là, magnifique, réfléchissant la lumière du soleil ou se détachant dans la nuit toulousaine, me répondant que d’autres hommes, depuis le fond des âges, soignaient, soulageaient, écoutaient, compatissaient. Ceux qui fabriquent des armes et ceux qui bâtissent des merveilles de brique et de cuivre, ceux qui distribuent la mort et ceux qui la combattent : tous les hommes luttent.

Je suis rentrée chez le général sans voir que sa maison semblait toujours plus abandonnée ; le grand bananier est à nouveau dissimulé derrière un rideau de végétation sauvage dont la prolifération m’indiffère. Je me suis mise à l’abri des murs impassibles où j’étais venue chercher l’espoir et où je n’ai trouvé que ma propre histoire, celle qu’il me faut vivre, où que je sois et quels que soient les atours dont je cherche à habiller mon existence. La beauté d’un clocher a adouci les heures terribles du doute, de la peur et de la colère. Général, maintenant que je suis revenue, là, chez toi, dans ces murs où j’ai voulu vivre une autre vie avec toi, on va aller se battre. On n’a pas le choix, tu le sais aussi bien que moi : c’est comme ça. Dans six mois, j’aurai ton âge, j’aurai l’âge que tu as depuis près de quatre-vingt dix ans.

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Histoire de la Grave
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Vos réactions

 
La maison des luttes
26 juillet 2009 08:45, par Ardalia

Oui... (((Dominique)))

La maison du général - 34
26 juillet 2009 19:31, par Umanimo

Uma_qui_n’a_plus_de_mot

La maison du général - 34
26 juillet 2009 22:22, par Hubert

Merci Dominique, et comme Una nous n’avons pas de mot... ici rue de la Mothe.

La maison du général - 34
27 juillet 2009 00:17, par DB du Jardin

Bah vous pouvez tous quand même montrer votre émerveillement devant les photos du dôme, parce que des comme ça, sous cet angle, vous n’en verrez pas beaucoup. ;-)

Bon d’accord, se pointer à l’hosto en prenant soin d’emporter son matos photo pour le cas où il y aurait de chouettes images à faire, ça peut sembler un poil tordu. Mais ça c’est tout moi, après tout !

DB_qui_ne_perd_jamais_vraiment_le_Nord :-))

La maison du général - 34
27 juillet 2009 04:35, par Pomme

DB, Ben oui, elles sont belles tes photos, et alors... elles sont très belles...

Ta prose aussi...

Et toi aussi, quand tu nous fais passer tes émotions, que ce soit avec le général ou ton humour.

Grosses Bises

La Pomme

La maison du général - 34
28 juillet 2009 12:38, par Umanimo

Ok ! Elle est beeeeeellllleeeee la photooooo !

Il est bôôôô le dôôôme !

Ca va comme ça ? ^^

C’est vrai en plus, j’aime beaucoup ces photos, mais j’avoue que mon esprit était occupé plutôt par les mots (les maux ?).

UMA_qui_a_toujours_des_problèmes_avec_les_retours_à_la_ligne là_par_exemple_tout_est_collé_alors_qu’elle_en_a_mis_des_tonnes

rah, les poses !...
28 juillet 2009 12:54, par Ardalia

Oui, le dôme bon... Mais la photo bavée, très bien !

La maison du général - 34
28 juillet 2009 12:59, par DB du Jardin

Uma —> Ils sont très bien, tes retours à la ligne. Simplement, dans la prévisualisation, ils sont plus étroits. Je m’occuperai de ça un jour.

Pour les photos, je pense que seuls les Toulousains peuvent éventuellement se rendre compte. Ce dôme est l’un des fleurons de l’architecture de la ville, il figure sur des tas de cartes postales (souvent by night, avec une vue d’ensemble du Pont-Vieux sur la Garonne), mais jamais photographié d’aussi près, ni sous l’angle sous lequel je l’ai pris. Pour le voir comme ça, il faut être dans l’une des chambres au troisième étage de l’institut Claudius-Regaud. C’est la seule solution, y’en a pas d’autres. Alors je trouve que j’ai eu un sacré coup de bol ! :-)

La maison du général - 34
28 juillet 2009 14:45, par brendufat

Ca... pour un coup de bol c’est un coup de bol ! :-)

La bise

La maison du général - 34
9 août 2009 23:50

Bonsoir, On vient de lire les chapitres 33 et 34... ça fait un moment qu’on cherche nos mots... bon courage et bravo pour les photos ! Marie-Ange et Marc

La maison du général - 34
15 août 2009 20:08, par Julien

Grosse pensée pour toi... et très belles photos ! (notamment la dernière...)

 

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