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5 commentaires

Publié le dimanche 28 juin 2009 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 32

28 juin 2009

Après l’avoir abandonné pendant des mois, je ne sais pas très bien où j’en suis restée avec le général. Je me souviens l’avoir laissé au lendemain d’une bataille absurde au cours de laquelle ses hommes en s’entre-tuant lui avaient offert sa première croix de la Légion d’honneur. Je m’en étais détournée après avoir appris que le grand chef avait gravi la première des hautes marches le menant vers le sommet du pouvoir en encaissant le plus cruel des échecs. J’en avais enfin fini avec le héros romanesque : j’étais allée à la rencontre de l’officier, le sévère donneur d’ordres, le stratège dont les palmes se comptaient au nombre de vies abandonnées aux abords d’un village picard.

Au fil des deux années passées dans l’ombre de Jean Larroque, j’avais côtoyé ses proches, ses supérieurs, ses troupes, et j’avais tenté, sans relâche, d’en savoir plus, toujours plus, redoublant d’efforts pour recueillir des résultats qui me semblaient toujours trop maigres. Mais jamais, malgré toute mon énergie, je n’ai pu retrouver la trace de celle que j’aimerais tant connaître : la femme du général, la plus énigmatique des ombres, m’échappe encore. Je l’ai cherchée à Neuilly, où elle vivait chez son oncle, Victor Heurteaux, décorateur au 49, rue du Marché. J’ai arpenté la ville, un plan à la main, accostant les passants, parcourant les avenues bordées de luxueuses bâtisses : il n’existe plus de rue du Marché. J’ai traqué tous les Heurteaux abonnés au téléphone en Île-de-France, leur racontant mon histoire et recueillant, le plus souvent, une attention bienveillante. Marie Rivière et son illustre époux leur étaient inconnus. J’ai harcelé tous les Rivière d’Agen ; certains m’ont raconté l’histoire de leur propre famille, d’autres ont voulu connaître tous les détails de la vie de Jean Larroque, la plupart ont fouillé dans leur mémoire, et tous se montrèrent désolés de ne pouvoir m’aider.

J’ai appelé le commerçant dont la boutique occupe le rez-de chaussée de l’immeuble parisien où vivait Jean Larroque au moment de son mariage. Un fameux traiteur cantalien, dont l’employée écouta patiemment mes explications au téléphone avant de me donner le nom de la présidente du syndic. Je crus enfin tenir une piste sérieuse. Je savais que Marie Larroque avait vécu là après la mort de son mari, puisque l’Armée lui avait adressé, en plusieurs occasions, les états de service du militaire. Le syndic du 25, boulevard de Grenelle pourrait peut-être consulter pour moi la liste des anciens propriétaires des appartements, et retrouver la trace de l’insaisissable veuve.

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La façade du 25, boulevard de Grenelle à Paris, où habitait Jean Larroque en 1920. Photo de notre envoyé spécial Brendufat.

La présidente du syndic fut une interlocutrice particulièrement attentive et patiente. Elle vivait dans l’immeuble depuis de nombreuses années, et en connaissait bien l’histoire. Mais le nom de Larroque n’éveilla aucun souvenir dans sa mémoire. Elle me raconta l’histoire des immeubles cossus qui furent bâtis au début du XXe siècle dans ce quartier tout proche des Invalides et du Champ-de-Mars, appartenant à de riches propriétaires qui louaient les logements de luxe aux officiers, aux ministres, aux avocats, à tout ce que Paris comptait de personnages de haut rang : à coup sûr, mon général n’avait jamais été propriétaire de son appartement. Les deux sœurs qui possédaient l’immeuble depuis la date de sa construction l’avaient vendu dans les années cinquante, comme tant d’autres propriétaires qui ne pouvaient plus assurer l’entretien de leurs biens en ces temps de récession. Les appartements furent cédés un à un. La doyenne de l’immeuble, la seule qui aurait pu, peut-être, avoir connu l’épouse de l’officier, était morte quelques semaines avant mon appel ; elle était âgée de plus de quatre-vingt-dix ans. Une fois encore, j’avais échoué.

J’ai laissé libre cours à ma lassitude. Incapable de trouver de nouveaux éléments, inapte à progresser, découragée, je me suis désintéressée de cette histoire que je ne pouvais plus raconter. L’énergie me manquait pour imaginer de nouveaux stratagèmes, je ne voulais plus traquer ni cette femme dont je ne pouvais même pas imaginer la silhouette, ni aucun des personnages ayant croisé la route du colonial qui avait pourtant habité tant et tant d’heures de ma vie. J’attribuais à l’hiver gris la mollesse qui m’envahissait sans que je lui puisse résister, et je m’abandonnais peu à peu à une lente inertie rythmée par les pluies incessantes, les matins toujours plus gris, les jours et les semaines toujours plus tristes.

Périodiquement, je reprenais ces comprimés de fer que le médecin m’avait prescris quelques mois auparavant alors que, déjà, je m’étais plainte d’une lourde fatigue qui engloutissait mes envies, mes élans, et jusqu’au moindre de mes sursauts. Les pilules ne produisaient aucun effet sensible, mais je les avalais consciencieusement, attendant que le retour du soleil me sorte de ma torpeur. Je somnolais dans la maison grise où les travaux semblaient définitivement interrompus, sans que j’espère en voir le terme. Je méditais lentement sur cet instant fou où j’avais espéré embellir ma vie en m’installant dans une demeure emplie de promesses. Je ruminais la sombre déception de voir la maison du général se dégrader, insensiblement, malade des soins que je ne lui prodiguais pas. Sous les pluies torrentielles, les ronces pendues aux arbres barraient l’horizon du ciel noir, et les mauvaises herbes envahissaient la boue brune dans la cour. Alors que les journaux annonçaient sans cesse de nouveaux records pour l’hiver le plus long, le plus pluvieux, le moins ensoleillé, le plus enneigé, je me souvenais de l’irrésistible mélancolie qui m’avait accablée sous les cieux toujours maussades de la montagne cantalienne : j’en étais sûre, seul le manque de lumière était à l’origine de mon épuisement toujours plus lourd. J’avalais du fer et j’attendais la lumière.

Je vivais dans une maison pas vraiment belle, dans un village morne au creux d’une plaine que la Garonne menaçait régulièrement d’envahir ; je m’acquittais sans passion de mon travail sous la conduite d’un directeur qui, peu à peu, avait appris à m’offrir l’autonomie dont j’avais besoin depuis si longtemps. Au moins pouvais-je travailler avec le sentiment de bien mener ma tâche. Et contre toute attente, je retrouvais même un certain plaisir, satisfaite lorsque la journée s’était bien déroulée : je quittais Toulouse sous la pluie du soir avec le sentiment d’avoir été utile, efficace, à ma place. Mais lorsque je franchissais le seuil de la maison du général, retrouvant les débris des travaux interrompus, je sentais la fatigue me gagner à nouveau, implacable.

Le printemps se faisait tant attendre que chacun désespérait de le voir revenir enfin. Partout, chaque jour, les conversations tournaient autour de ce climat calamiteux qui sévissait depuis de si longs mois. Je participais aux lamentations en songeant aux travaux qu’il nous était impossible de poursuivre, tant il faisait froid, tant l’air était humide. Je guettais avidement l’arrivée de la première éclaircie, je harcelais Philippe pour le pousser, malgré sa réticence, à s’emparer de ses outils dès que le déluge prendrait fin. J’espérais encore qu’avant l’été, l’encadrement de la porte du salon serait terminé, la terrasse que nous avions fait bâtir serait aménagée, l’horrible salle de bains serait refaite à neuf. Et enfin, le plombier vint prendre les mesures, établit un devis, et annonça la date du début de son intervention. L’artisan travaillait seul, et devait tout refaire : électricité, plomberie, carrelages, tout. Philippe l’aiderait en cas de besoin ; il travaillait très tôt le matin, et revenait donc à la maison en début d’après-midi.

Il travaillait trop tôt, dans l’interminable hiver de pluie. Il n’a pas vu dans la nuit le trou béant sous ses pieds, et il ne trouva rien pour le retenir dans sa chute : les tendons arrachés, il rentra le bras inerte, pâle, en sueur dans le matin glacé.

Emprisonné dans une attelle soutenant son bras invalide, cloîtré dans la maison, il me laissait la charge d’aller acheter le carrelage, les faïences, les robinets, les matériaux dont l’artisan avait besoin. J’arpentais les zones industrielles chaque soir après ma journée de travail, et derrière les essuie-glaces, mon regard parfois quittait la route. Le blessé devrait subir une intervention chirurgicale, après un mois de préparation quotidienne chez un kinésithérapeute ; il pouvait espérer retrouver l’usage de son bras au terme de quatre à six mois, à condition de le garder rigoureusement immobile dans son attelle, sans jamais fournir d’effort. Je le soignais, je déchargeais de la voiture les paquets de carrelage, je remettais à plus tard ma visite chez le médecin, j’avais plus important à faire, je pouvais attendre, mes journées étaient déjà si longues.

Sur mon bureau, les dossiers contenant les archives du général se couvraient de poussière. Le plombier avait envahi tout le hall avec ses caisses emplies d’outils, il semait d’épaisses traces de boue dans l’escalier, dans la cuisine, partout, il abandonnait le chantier pour régler quelque urgence chez un autre client, il était là depuis déjà plus de trois semaines, nous n’avions plus de porte à notre salle de bains en friches et je n’en pouvais plus.

Enfin, la pluie cessa. Un soir, les pompiers circulèrent dans les rues de Dieupentale en annonçant dans un micro que la Garonne avait atteint sa cote d’alerte. Avec Romain, à la nuit tombante, nous allâmes voir le fleuve, large et menaçant, dont les flots caressaient la petite route où affluaient les curieux. L’annonce de la fonte des neiges épaisses sur les flancs des Pyrénées laissa longtemps craindre une colère destructrice de la Garonne. On surveillait la plaine et son fleuve aux eaux chargées de boue, qui charriaient des troncs d’arbre filant à pleine vitesse sous le pont de Verdun. Mais la grande crue n’eut pas lieu, les nuages consentirent à se disperser, la lumière reparut, la vie revint. L’opération de Philippe me sembla durer longtemps, trop longtemps, mais il sortit de la salle de réveil rasséréné : le chirurgien l’avait assuré que les lésions étaient moins graves que l’échographie ne l’avaient laissé craindre. Tout dépendait désormais de la rééducation. Dans quelques mois, il pourrait se servir à nouveau de son bras.

Errant entre la salle d’eau sans porte, les outils épars dans toute la maison, les cartons d’emballage empilés contre les murs, je considérais la couche de poussière que les travaux avaient déposée dans chaque recoin de la maison. Le soleil revenu ne la rendait pas moins laide. Devant mon ordinateur, j’avais à nouveau déployé les dossiers de mon militaire : j’avais hâte d’écrire comment son compagnon d’enfance, l’autre fils de Dieupentale qui avait avec lui demandé une bourse pour entrer à Saint-Cyr, avait connu un destin diamétralement opposé à celui de Jean Larroque. J’avais été frappée par le contraste entre la réussite du fils de tonnelier et la lente démission de Paul Roderich, que tout pourtant avait préparé, dès son plus jeune âge, à une carrière glorieuse. Cet autre officier, dont le portrait avait longtemps trôné dans la salle d’honneur de la mairie, avait connu un sort non moins surprenant que celui de son camarade d’école, et je me sentais proche de cet homme que les difficultés, peu à peu, avaient vaincu. Roderich était un raté, en dépit de qualités qui auraient dû le préserver de tout échec. C’était un homme dominé par ses faiblesses, que le combat rebutait, qui avait choisi la mauvaise voie. Je partageais tant avec lui.

Mais j’avais passé trop de temps sans écrire. Reprendre le récit était si difficile, je ne parvenais pas à me concentrer, mes paupières se fermaient sur les documents d’archives. Les mois passés loin de la Grande Guerre, des actes d’état civil, des journaux de marche avaient vidé ma mémoire des détails dont j’avais besoin pour reprendre ma narration. Le soir tombé, une fois Philippe sanglé dans son attelle pour la nuit, je n’aspirais qu’au silence, m’inquiétant chaque jour davantage de l’inertie qui semblait me ronger, laissant mes doigts si lourds sur le clavier de mon ordinateur, mon esprit si lent, ma tête si pesante.

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Le portail du lycée impérial de Tarbes. Photo extraite du site du lycée Théophile-Gautier.

J’avais pourtant des raisons de retrouver mon enthousiasme, après avoir rencontré un historien qui s’était montré passionné par l’histoire de Jean Larroque. J’avais tenté, à plusieurs reprises, d’intéresser des universitaires à mes recherches, toujours en vain. Et, par hasard, sans vraiment l’avoir prévu, j’avais enfin harponné l’un des membres de ce sérail où il m’était si difficile d’entrer. Le professeur s’était montré extrêmement intrigué par le mystère planant autour de Marie Rivière ; lui aussi tenait à savoir qui elle était. Il avait pensé que cette femme aurait pu être une demi-mondaine, de ces intrigantes qui gravitaient en minaudant autour des prestigieux officiers dans l’espoir de faire un bon mariage. Je m’étais insurgée, refusant d’imaginer la femme du général dans un autre rôle que celui d’une femme de qualité, cultivée et intelligente, vive et intègre. L’historien et moi avons envisagé de parcourir tous les cimetières de Paris dans l’espoir de retrouver une stèle portant le nom de Marie Rivière, veuve Larroque. Combien y a-t-il de tombes dans les cimetières parisiens ? En bon directeur de thèse, il a vérifié la pertinence des pistes que j’avais déjà explorées pour retracer la vie du colonial. Archives municipales, départementales, nationales ? Fait. Archives militaires ? Fait. Actes notariés ? Fait. Témoignages de descendants, directs ou indirects ? Fait. J’ai même réussi à joindre enfin le petit-fils d’Émile, qui se montra un peu surpris, très poli et totalement indifférent à l’histoire de son prestigieux parent. École militaire, musée des Invalides, anciens de Saint-Cyr, anciens du RICM, ce fameux régiment dont Larroque conduisit les premiers assauts ? Fait à moitié, à creuser. Pourquoi le jeune Larroque est-il allé au lycée de Tarbes, et non à Montauban ? J’ai cherché, mais une inondation a détruit toutes les archives du lycée de Tarbes dans les années quatre-vingts. Le passé scolaire de Jean Larroque est perdu à jamais.

Amusé, convaincu, le professeur d’histoire m’a promis de parler de moi à l’une de ses collègues, au Mirail, spécialiste de la colonisation, puisque c’est dans ce domaine que j’éprouve les plus grandes difficultés. Il a tenu sa promesse, il ne me reste plus qu’à écrire à cette historienne pour qu’elle me prodigue ses conseils.

La salle de bains est terminée. Carrelée de blanc, vaste et claire. L’artisan n’aime pas du tout le sol de carreaux hexagonaux parsemé de cabochons de marbre noir : il trouve cela un peu vieillot. J’ai placé face au grand lavabo de grès blanc une desserte de toilette trouvée chez mon fidèle antiquaire ; avec sa table de marbre et ses boiseries, elle semble appartenir à l’histoire de la maison. Dans l’un des tiroirs, j’ai trouvé le nom d’un enfant joueur qui a maladroitement écrit « Pascal Martin » au stylo rouge sur le bois. J’espère que la gronderie n’a pas été trop forte pour ce minuscule forfait commis par un gamin qui, peut-être, est aujourd’hui grand-père. Campée au milieu de la pièce, dont les murs restent à peindre, je me surprends à sourire, oubliant presque la fatigue qui désormais est devenue ma pire ennemie.

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Vos réactions

 
La maison du général - 32
28 juin 2009 08:23, par Ardalia

Dis donc, la jardinière, ce n’est pas facile de commenter ce billet... D’une certaine façon, il donne envie de retirer discrètement sa casquette en priant pour que ses godillots ne maculent pas le nouveau carrelage vieillot et ne couinent pas de cette petit voix suraigue propre à vriller les nerfs fatigués et les tendons récemment opérés. On se prend à songer que la jardinière est peut-être neurasthénique mais est quand même capable de te pondre de sa*** pu**** de billets quand même, pudeur et élégance sur fond de chienne de vie. On se prend de vertige, devant ces destins, la vie qui donne et qui arrache et l’on voudrait lui poser la question interdite, celle que l’on a combattue en écrivant son nom en rouge, au fond d’une cachette : pourquoi ? On se le demande.

La maison du général - 32
28 juin 2009 21:30, par Umanimo

A chaque lecture d’un nouvel ajout à la maison du général, c’est le coup de poing dans la g***. J’en prends plein la tête à chaque fois. Par la beauté du texte, par ce qu’il raconte, par ce qu’il tait, mais qu’on lit quand même, par l’émotion violente qu’il suscite en moi, par la façon de dire toute de pudeur et de finesse.

J’ai les tripes en bouillie et les larmes aux yeux, mais que c’est beau !

UMA

La maison du général - 32
4 juillet 2009 14:40, par brendufat

Ben t’as pas perdu la main, dis donc... :D

La maison du général - 32
8 juillet 2009 22:27, par Frédéric

Mais où est passé le sublime épisode n°33 de « la maison du général » ?

La maison du général - 32
8 juillet 2009 23:17, par DB du Jardin

Frédéric a écrit :

Mais où est passé le sublime épisode n°33 de « la maison du général » ?

Je l’ai retiré, je le remettrai quand il aura subi quelques coupes...

 

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Image extraite de l'article "Une femme romanesque (3)"