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5 commentaires

Publié le mardi 25 novembre 2008 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 31

25 novembre 2008

Ma moisson d’informations glanée à Vincennes, à Neuilly et aux Archives nationales n’en finit pas de m’émerveiller. Après avoir lu et relu les pages qui m’avaient si longtemps été inaccessibles, je sens en moi gonfler à nouveau l’orgueil de partager la vie d’un personnage d’exception, d’un héros, d’un modèle à livrer en exemple aux foules timorées : voyez mon général, voyez comme il est parti de rien, voyez comme ses chefs le couvrent de lauriers, jusqu’au ministre, jusqu’au président du Conseil qui l’encensent ! Voyez comme l’intelligence, le talent, la pugnacité portent leurs fruits, voyez comme un homme sait trouver en lui les ressources qui le feront jaillir dans la lumière !

Il a suffi à cet homme d’être accompagné, encouragé, dès son plus jeune âge, pour que s’épanouisse sa nature conquérante. Il m’aurait suffi de si peu de choses, moins d’obstacles, moins d’humiliations enfantines, moins de blessures trop tôt ouvertes.

Les notes rédigées par tant d’hommes devenus illustres ne laissent plus aucune place au doute : Jean Larroque réunissait, ainsi que l’écrivit le général Marchand, « une intelligence, un tempérament, un caractère, une volonté, le goût inné de l’action et le sens des directions, la connaissance des hommes et la recherche des responsabilités, le plus bel équilibre dans l’usage de ces facultés si rarement associées et à un tel degré. » C’était quelqu’un, le fils d’Antoine. Comme elle devait être fière, Anne !

Avec méthode, enfin, riche des nombreux documents que j’avais ramenés de Paris, j’entrepris d’élaborer une chronologie précise de la carrière de mon officier. J’avais désormais suffisamment d’éléments, depuis son entrée à Saint-Cyr où il fut reçu d’extrême justesse, portant le numéro d’admission 596 sur 600 élèves, mais dont il sortit deux ans plus tard avec une honorable 94e place sur 587. Année après année, mois après mois, j’ai suivi ses embarquements, ses voyages, ses retours, ses affectations, ses congés. J’ai découvert qu’il préférait résider au n° 2 de la rue de Siam, à Brest, plutôt que dans son village natal : voici une nouvelle énigme qu’il me faudra résoudre. J’ai assisté à sa première blessure en service commandé, lors d’une chute de cheval dans un manège de Saint-Cyr, où il suscita l’admiration en se rétablissant avec une rapidité étonnante d’une double fracture de la jambe gauche. J’ai partagé sa déception de n’avoir pas pu participer aux mariages de Guillaume et de Lucien : une mer et un désert le séparaient de sa famille. J’ai tremblé avec lui lorsqu’il fit connaissance avec ses hommes, ceux qui allaient former le tout nouveau Régiment d’infanterie coloniale du Maroc (RICM), qui s’appelait encore pour quelques mois le 1er Régiment colonial mixte. Sous son commandement, ce régiment allait gagner ses premières palmes, avec une citation à l’Ordre de l’armée, récompense alors attribuée de façon très exceptionnelle. Aujourd’hui encore, ce régiment, qui a gardé ses initiales, demeure le plus décoré.

Le texte de la toute première citation à l’Ordre du RICM laissait deviner quelles épreuves avaient dû traverser ses hommes :

« Sous le commandement du lieutenant-colonel Larroque, le Régiment a mené dans les journées des 17, 18 et 21 décembre de nombreuses attaques. Il s’y est conduit de la façon la plus glorieuse sans s’occuper de ses pertes. »

Ces deux phrases, parues au Journal officiel du 7 février 1915, m’avaient fait frémir lorsque je les avais lues pour la première fois, dans le dossier que m’avait apporté Fabien Delbecq. Désormais, je pouvais en savoir plus sur les circonstances de cette action terrible qui avait causé tant de morts que l’on jugea, dans les hautes sphères gouvernantes, qu’elle méritait un honneur tout particulier. Dans l’épais dossier de Vincennes, j’avais en effet trouvé quelques éclaircissements, sous la forme d’une note rédigée par le colonel Savy, commandant la 4e Brigade marocaine à laquelle appartenait le RICM, deux mois après ces hauts faits. Une note à la lecture de laquelle mon admiration béate devait laisser place au malaise : « Fait preuve d’une activité inlassable, d’une grande expérience et de connaissances militaires complètes aussi bien dans l’organisation des fronts de défense qui lui sont confiés que dans le commandement de son régiment qu’il a dû en quelque sorte reformer trois fois à la suite des pertes subies par le feu et du renvoi à l’arrière des éléments sénégalais. » Combien d’hommes compte un régiment ? Quel fut donc ce massacre qui nécessita le renouvellement des effectifs, par trois fois ?

J’avais eu beau relire tous les feuillets, je ne trouvais pas d’autres détails sur cette première bataille livrée à Mametz, ce tout petit village de la Somme et qui fut le théâtre de tant de combats, de tant de morts. Il me fallait en apprendre davantage. Il me fallait vérifier la véracité des dires du colonel Savy, au sujet du lieutenant-colonel Larroque : « un officier supérieur de grande valeur, d’un jugement sûr, ayant un commandement bienveillant et énergique ». Savy avait forcément raison de souligner ces mots : le chef du RICM était un homme bon, même acculé aux plus graves décisions, même contraint par le devoir, même entraîné dans cette machine infernale qu’était la guerre, cette horrible guerre, il était bienveillant, il était juste, il était celui qui allait devenir mon général, l’homme amoureux de Marie Rivière, le fils merveilleux d’Anne Cancé.

Je cherchais sur Internet, dans les journaux de l’époque, dans les courriers de Poilus, dans les bibliothèques, des récits de la bataille de Mametz, de ces combats que je savais terribles, mais dont j’ignorais encore l’effroyable réalité. Ma quête me mena enfin au Journal de marche du régiment, ce document que les officiers, coûte que coûte, renseignaient jour après jour, détaillant chaque mouvement, chaque opération, donnant quotidiennement la liste des blessés, des tués, des disparus. Vingt pages manuscrites, illustrées de plans, de croquis, étayées de tableaux statistiques, enrichies de rapports circonstanciés, m’apprirent enfin comment le glorieux lieutenant-colonel Larroque offrit à son régiment sa première citation.

Il s’agissait de s’emparer du village, de sa halte et de son cimetière, afin de les reprendre aux Allemands qui avaient creusé de nombreuses tranchées au sud du bourg, et y avaient installé un blockhaus défendu par des mitrailleuses. La première attaque lancée par les Français, le 17 décembre, fut effroyable. Défaits, les groupes d’hommes terrifiés tentaient de se rassembler et, perdus dans la nuit, se jetaient au hasard dans les tranchées ennemies, croyant y trouver un abri. À tâtons, ils avaient néanmoins conquis un fragment de boyau qu’ils approfondirent dans l’obscurité. Au petit matin, ils réalisèrent que leur tranchée était orientée dans l’alignement parfait des armes allemandes. Piégés, ils restèrent tapis dans cette tombe jusqu’à la nuit suivante, où enfin les survivants purent s’enfuir. Ces deux journées s’étaient déroulées sous le commandement du lieutenant-colonel Ribeire, que le capitaine Hutzinger, commandant l’un des groupes sacrifiés dans ce que le régiment nomma « le ravin de la mort », n’hésita pas à mettre en cause dans son rapport : par trois fois, des renforts avaient été demandés pour sortir les malheureux de leur nasse. Le chef d’un autre bataillon, le capitaine Guérini, écrivit dans son rapport : « Tous les officiers et presque tous les sous-officiers sont tués ou blessés. Le capitaine Mugnier-Pollet tombe à environ 10 mètres des tranchées allemandes. Quelques hommes atteignent les tranchées de l’ennemi et sont tués à bout portant. L’un d’eux, le caporal Eskil, est même dans la journée installé comme mannequin au bout de la halte allemande. »

Le 17 décembre au matin, le régiment comptait 50 officiers et 3 266 hommes de troupe ; 14 officiers, 29 sous-officiers et 421 hommes de troupe étaient morts ou disparus le lendemain soir ; 1 officier, 18 sous-officiers et 238 hommes de troupe avaient été blessés.

Le général Grandmaison, que ce bilan n’effraya pas, résolut de lancer une nouvelle attaque au matin du 21 décembre. Les journées des 19 et 20 décembre furent mises à profit pour reconnaître le terrain, élaborer une stratégie et disposer les unités pour l’assaut. Le général plaça l’opération « sous les ordres du lieutenant-colonel Larroque du Régiment colonial, disposant de six compagnies de son régiment et d’un bataillon du 45e auquel il donnera des ordres pour le rassemblement. »

Pendant deux jours, l’état-major prépara son plan. Le Journal de marche de la 53e Division de réserve, commandée par l’intraitable général Grandmaison, décrit froidement les positions à conquérir. J’imagine les têtes coiffées de képis penchées sur les cartes, les conversations téléphoniques entre les grands chefs qui font l’inventaire des éléments encore disponibles, les regroupements des débris de bataillons visant à disposer des lignes d’hommes face aux mitrailleuses allemandes. Jean Larroque, son fidèle adjoint le colonel Angibaud, son alter-ego le commandant Le Duc, qui remplace mon colonial lorsqu’il part en permission : tous décident, planifient. Deux unités ici et deux autres là ; un bataillon par ci et quelques sections dans les coins ; ceux-ci en réserve et ceux-là en première ligne.

Mon doux Larroque, celui que tes supérieurs décrivaient comme droit et juste, bon et patient, attentionné et humain, qu’es-tu devenu ? Tu places tes petits soldats sur des lignes pointillées, tu dessines des lignes bleues pour les Allemands et des lignes rouges pour les Français, tu soupèses les pièces d’artillerie et les mètres de boue à conquérir. Penses-tu à Lucien, envoyé lui aussi sur le front ? Penses-tu à Émile, qui dans son train convoie les hommes, les chevaux, les canons que tu répartis sur tes lignes de couleur ? Qu’est-ce qui t’anime ? L’amour de ton pays ? L’ivresse des compliments qui pleuvent sur ta tête et te font perdre toute humanité ? La passion de la liberté, pour laquelle tu seras prêt, dans quelques semaines, à t’exposer aux balles ennemies ? L’espoir fou de revoir Anne et Antoine, celui plus fou encore de retrouver Marie ? Où est-elle, Marie Rivière, ta veuve ? La connais-tu déjà ? Es-tu, avec tes amis généraux, encore capable d’aimer ?

Jean Larroque, tu vas fidèlement transmettre les ordres de ton général. Tu dois prendre les tranchées de la cote 94, atteindre les premières maisons de Mametz et t’y installer, enlever le cimetière et prendre à revers les défenses de la halte de Mametz. Puis tu dois occuper le village, t’y installer et y tenir, quoi qu’il arrive. Ce sont les ordres : quoi qu’il arrive. Dans le journal de marche de ton régiment, ton enseigne a écrit, sans jamais une seule faute d’orthographe, d’une belle écriture régulière : « Le succès d’une telle entreprise dépend d’une part, de la hardiesse et de l’énergie des exécutants et d’autre part, du soin qu’on aura pris de définir nettement la mission de chaque groupe. » Alors tu prépares tout, avec soin, tu penses à tout, tu prévois, tu anticipes, tu calcules. Tu as une grande expérience, Jean Larroque. Tout va bien se passer. Tu vas gagner Mametz.

Les hommes ont passé la nuit à ramper pour couper les barbelés. Afin de gagner en mobilité, tous les soldats ont laissé leur sac au cantonnement ; chacun emporte deux cents cartouches et quelques vivres. En première ligne, les 1re et 2e compagnie du 9e bataillon colonial, sous les ordres du commandant Ayasse, en avant des lignes françaises ; derrière ces deux unités, l’indéfectible Le Duc se placera à hauteur des tranchées françaises avec cinq compagnies et un bataillon ; en troisième ligne, le bataillon du 45e régiment d’infanterie. La charge sera sonnée à 6 h 30. Mametz sera repris aux Allemands, tout est prévu, et les hommes trépignent d’impatience : « Ces ordres, communiqués à la troupe dans l’après-midi du 20 décembre, y provoquèrent de vives manifestations d’enthousiasme et de joie. »

Demain, Jean Larroque, tu seras un grand chef.

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Vos réactions

 
La maison du général - 31
27 novembre 2008 16:29, par Umanimo

Dominique : j’en ais le souffle coupé !

Je connais déjà depuis des années ton don pour l’écriture, mais là, c’est l’émotion à l’état pur. D’une telle force ces lignes !

Tu es en train de réécrire les précédents chapitres pour les faire ressembler plus à ceux d’un livre et non seulement d’une aventure racontée légèrement à qq amis.

S’ils ont tous cette puissance ... et bien je ne sais que dire. Ca va faire un sacré bouquin !

UMA_ah_ben_dis_donc_j’suis_bouleversée_là

Raaah - quel suspense...
27 novembre 2008 17:14, par Frédéric

Arriver à si bien conjuguer faits historiques et introspections de la narratrice et du héros, à 90 ans de distance, c’est un tour de force. Y’en a qui ont été publiés pour moins que ça !

Je bave déjà sur mon clavier d’attendre la suite.

Frédéric - impatient et admiratif

La maison du général - 31
29 novembre 2008 23:21, par DB du Jardin

Houla ! Vous me faites rougir... Je n’ai pas le sentiment d’avoir écrit différemment, et d’ailleurs à la relecture j’ai vu deux ou trois choses qui mériteraient une sévère correction !

Mais bon, continuez comme ça, hein, moi ça me fait vach’ment plaisir ces compliments. Mon petit ego frétille, il est tout content.

Et maintenant... Eh bien il faut écrire la suite. ;-)

La maison du général - 31
27 septembre 2009 16:58, par jean claude PORTOLAN

Bonjour C’est avec une certaine émotion que j’ai lu cette page. Mon grand père est arrivé en décembre 1914 directement à Mametz au 319 RI venant du « dépot » de Lisieux. Ce régiment est commandé par le Lt Colonel RIBEIRE celui-la même dont vous parlez je pense. Ce régiment constitue avec le 205RI et le 236 la 105e brigade de la 53division (de réserve ou d’infanterie). C’est le 17 décembre qu’est arrivé à Mametz le régiment Colonial dont deux compagnies (sous le commandement du Capitaine CELLIER) ont été jointes au dispositif de la 105e brigade avec le 319e RI de mon grand père ! Le Lt Colonel RIBEIRE en tant que chef du 319e prenait le commandement de la brigade à son tour ! le premier assaut du 17 décembre a été catastrophique et le général Grandmaison grand startège pour les guerres du genre des croisades n’avait pas intégré le pouvoir des armes automatiques. Ce qui fait que nos aieux se sont trouvés coincés en avant des lignes, obligés de s’enterrer sous le feux des Allemands. Pendant une journées et demi sans bouger ni tousser à deux pas des tranchées ennemies dont ils pouvaient voir l’activité ! merci pour votre site et à bientôt. En souvenir du 2e Classe Armand PLUSQUELLEC

La maison du général - 31
28 septembre 2009 13:36, par DB du Jardin

Merci Jean-Claude pour votre intervention. Lorsque j’ai lu les Journaux de marche relatant cet épouvantable épisode de la Grande Guerre, j’en avais froid dans le dos...

J’imagine que les proches des soldats qui furent piégés ce jour-là à Mametz on certainement, tout comme vous, été profondément marqués par le récit que leur en ont fait les Poilus.

 

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