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Publié le lundi 12 mai 2008 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 29

12 mai 2008

La femme au portrait n’est pas venue. Je lui ai laissé des messages, en vain. Elle a changé d’avis. Il m’avait semblé pourtant que, lors de notre unique conversation au téléphone, nous étions sur la même longueur d’ondes. Mais quelque chose s’est passé, elle a réfléchi, et ne viendra pas. Le général restera chez elle, attendant dans son sous-sol qu’elle choisisse la voie qu’elle lui fera suivre. Elle le vendra peut-être ; plus sûrement, elle l’emmènera parmi les souvenirs qu’elle aura déjà accumulés au fil de sa vie, le rangeant plus tard dans un grenier, ou au fond d’une pièce aveugle, avec ses propres archives, quelques photos d’enfants, les vieilles quittances de loyer, les cahiers d’écolière qu’elle aura retrouvés, la première barboteuse de son premier-né. Elle ne le regardera plus, mais saura qu’il est là, quelque part. Avec les papiers qu’elle a trouvés dans les caisses de munitions. Fragments d’une vie que tous ont oubliée, bribes éparses que le temps, le hasard, l’indifférence disperseront toujours davantage. Lent travail d’érosion qui change en terre les plus belles des histoires, les vies les plus ardentes. Le général n’existe plus.

Le cousin de Toulouse n’a pas davantage répondu à mes appels. Je ne harcèlerai pas. Il ne partagera pas avec moi ses propres souvenirs, ni ne me racontera la vie d’Émile. Dans vingt ou trente ans, quelqu’un videra ses armoires. Ce sera terminé. Peut-être vivrai-je alors toujours dans cette maison de la rue Basse. Les pages que j’écris aujourd’hui auront été perdues elles aussi, oubliées. Les lettres gravées sur la plaque de marbre seront devenues difficiles à lire. Il y aura dans mon grenier des papiers, des photos, des lettres que quelqu’un jettera.

J’attends de recevoir la copie intégrale du dossier militaire de Jean Larroque. Sans grande surprise, j’apprendrai qu’il a été un brillant élève à Saint-Cyr. Je lirai la lettre de félicitations que lui a adressée Clémenceau. Je trouverai quelques détails qui pourraient m’amener à m’interroger encore plus, sans fin.

À force de persévérance, de travail et de patience, j’aurais pu reconstituer aussi fidèlement que possible la vie de l’enfant de Dieupentale. J’aurais pu rassembler dans sa maison natale les quelques traces de ses aventures africaines, de ses faits d’armes, de ses voyages. Il aurait suffi pour cela que je renonce à téléphoner pour aller visiter les rares dépositaires de ces souvenirs, pour les convaincre, les cajoler, les passionner pour mes recherches. Mais pour cela, il faudrait que je me batte contre leurs propres vies, mes propres contraintes, leur méfiance et ma fatigue. Je ne le ferai pas.

L’histoire du fils du tonnelier ne m’appartient pas plus qu’au cousin de Toulouse, qu’à Monique Fauconié, qu’au vieux monsieur qui assista à ses funérailles lorsqu’il était enfant. J’ai réveillé des souvenirs d’une époque qu’aucun de mes contemporains n’a vécue : l’histoire de Jean Larroque n’appartient qu’à ceux qui, pendant quelques heures ou quelques mois, ont pensé à cet homme qui avait donné son nom à la grande rue d’un village du Sud-Ouest. Ce n’est plus qu’une histoire. Quelques archives officielles, enfouies dans des cartons sanglés, rappelleront peut-être un jour à un étudiant que Jean Larroque était aimé de ses hommes. Personne ne saura jamais si le brillant général était de ces officiers cyniques que l’on ne compte plus. Et qu’importe ? Sa veuve n’est et ne restera qu’un nom trouvé sur un micro-film à Agen. La seule avocate de Jean Larroque, la petite Jeanne, sa nièce qui l’adulait, a livré ses souvenirs, et ce sont les derniers. Le général n’existe plus.

J’ai voulu rendre la vie à son fantôme. J’ai tenté de modeler les cendres pour leur donner la forme d’un héros. J’ai convoqué les souvenirs de mon enfance, quand je rêvais, dans le silence de ma chambre, à une vie impossible où je n’aurais pas été laide ni timorée, la risée de tous, le fardeau de ma mère. Je n’y ai trouvé que mes propres scories, mes propres fantômes dont la foule s’accroche à mes chevilles et rend chacun de mes pas toujours plus pesant. Je n’ai dressé face à l’essor du gamin de la rue Basse que mes tentatives pour échapper à moi-même, qui ne suis rien, exemplaire amer de ces masses que rien n’anime, sinon la nécessité de pourvoir aux besoins de leurs proches, rêvant pour eux une vie plus belle que la leur. J’ai opposé à l’ascension du fils d’Antoine ma pauvre déchéance, et nous en sommes là désormais, tous les deux, lui mort et promu général à l’âge où je vis en acceptant de renoncer. Nous voilà beaux, général.

Je vais essayer de nettoyer le grand jardin, remportant mes victoires contre des armées de ronces. Je crois que, cette année encore, je ne pourrai pas planter de fleurs. Je n’ai pas plus de temps à consacrer au défrichement de ma cour qu’à celui des archives. Je parviens, peu à peu, à éclaircir ces fourrés où je dérange des nichées de mésanges qui s’envolent en piaillant, furieuses. Chaque soir, à la tombée de la nuit, un couple de geais vient inspecter l’étendue des dommages que j’ai causés dans leur territoire. Du haut d’un grand paulownia, les tourterelles m’observent : elles attendent que je m’éloigne pour venir cueillir dans les débris quelque rameau à emporter dans leur nid. Oubliant, pour quelques heures, le chaos de ma vie, je creuse dans les buissons des trous de lumière, découvrant çà et là un rosier étouffé par les broussailles, ou un tout jeune sapin caché sous un matelas de feuilles. J’espérais cet après-midi un ciel couvert, mais le soleil vertical m’a contrainte à me replier dans l’ombre de mon bureau, pieds nus sur le carrelage où joua, il y a si longtemps, un petit garçon sage, que son instituteur aimait bien.

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Le général vivait ici, au 25 du boulevard Grenelle à Paris, lorsqu’il se maria. Photo © Brendufat.

J’habite sa maison. Il est né ici, petit bonhomme dont personne ne soupçonnait le destin. Il a grandi tant et tant qu’il finit par être le plus grand. Il a fait le tour du monde quand son père n’est jamais allé au-delà de Bouillac. Tandis que ses frères allaient en famille se promener le long du canal, il flânait du boulevard de Grenelle jusqu’au Champ-de-Mars, tout proche. En compagnie d’autres officiers, il parlait de politique dans un salon de son immeuble flambant neuf, à deux pas de la Seine, face à l’extraordinaire métro qui représentait à lui seul le Progrès. Parfois, il quittait le quotidien des puissants pour prendre le train et retourner chez lui, embrasser Anne, l’orpheline de Bessens qui lui avait donné le jour à la place d’une autre femme qui n’avait pas su survivre. Il embrassait son frère le boulanger et tous allaient, ensemble, intimes et heureux, faire quelques pas jusqu’au canal. Le petit Jean Larroque était devenu assez grand pour acheter à ses parents la maison qui l’avait vu naître, et où il revenait, fidèle, contempler ses souvenirs, assis sur mon perron. Il était devenu si grand qu’il rompit le fil de l’Histoire alors qu’il attendait un train qu’il ne vit jamais arriver. Il était devenu si fort que je suis bien trop petite pour creuser, seule et inutile, la gangue d’oubli qui l’ensevelit ce jour funeste où il s’affala sur la terre minuscule d’un village qu’il quitta si souvent pour aller si loin et qui ne le laissa pas repartir.

Je vais attendre un jour de pluie pour brûler les monceaux de branches et de lianes, je regarderai les flammes, un tuyau d’arrosage à la main, après avoir fait le grand vide. J’aurai débarrassé le très vieux tamaris des lourdes branches mortes qui menacent de rompre, j’aurai nettoyé Arthur le bananier des jeunes catalpas, envahissants et sauvages, qui se sèment à tout vent et colonisent chaque coin de terre, chaque tas de poussière. J’aurai mis de l’ordre autour de moi.

Mais j’aurai compris que l’on ne répare pas sa vie comme l’on répare sa maison. J’avais cru voir, sous la grisaille de cette bâtisse tronquée, une magnificence que je lui rendrai peut-être, au fil des ans, au gré des travaux que l’on ne réalisera que trop lentement, lorsqu’ils seront devenus urgents. Je poserai autour de ma propre existence quelques étais pour qu’elle ne s’enfonce pas davantage. Je regarderai passer les gens dans ma rue, certains s’arrêteront pour lire la plaque sur la façade ; il faut qu’autour cela soit propre. Quelques passants me héleront en m’apercevant de l’autre côté de la grille : je leur raconterai ce que je sais du personnage dont la vie étrange est gravée sur dix lignes serrées dans le marbre. On me demandera peut-être si j’ai poursuivi mes recherches, je répondrai que non, et parfois je lirai dans les regards une pointe de déception. Il y aura quelqu’un pour penser que c’est dommage, que je n’ai pas été curieuse, et que c’est avec des gens comme moi que nous oublions notre histoire.

Et puis un jour, les lettres sur la plaque de marbre seront effacées. Quelqu’un la décrochera. On se dira que cela ne fait rien, de toute façon, le général n’existe plus.

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Photo © Brendufat.
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Image extraite de l'article "La vogue"