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7 commentaires

Publié le dimanche 2 mars 2008 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 25

2 mars 2008

La question de savoir pourquoi j’ai été ainsi saisie de passion pour le personnage du général reste toujours sans réponse. Parfois, je lis dans le regard des personnes à qui je raconte mon histoire combien je leur semble pathétique. Je dois donner l’image d’une maniaque obsédée par un sujet futile, qui n’a d’intérêt pour personne, à l’instar des collectionneurs de boîtes de fromage. Si encore Jean Larroque était l’un de mes aïeux, on comprendrait. Mais je ne sais même pas avec certitude les prénoms de mes propres grands-parents.

Mon père n’a jamais raconté ses souvenirs. Tout ce que je sais de sa vie, je l’ai déduit, au fil des ans, sans que rien ne m’ait jamais été expliqué. Dressée à ne pas poser de questions, j’assemblais les fragments de l’histoire paternelle en silence. Des miettes trop rares et éparses pour que je réussisse à reconstituer la vie de cet homme qui n’aura été pour moi qu’à peine plus qu’un étranger. C’est ma grand-mère maternelle qui m’a raconté sa première rencontre avec celui qui était alors son futur gendre. J’étais si petite, alors, que seules quelques bribes insignifiantes de ce récit ont subsisté dans ma mémoire.

Et maintenant j’enquête sur la vie et la famille d’un inconnu. Quelles que seront les découvertes que je pourrai encore faire à son sujet, il n’intéressera toujours que moi. J’ai renoncé à émettre publiquement l’hypothèse que le cours de l’Histoire a été rompu le jour où mon militaire est tombé sur son quai de gare. Mais je m’obstine à le croire, au fond de moi. Qu’ont fait les grands généraux dont nos rues portent les noms, que le fils du tonnelier Antoine n’aurait pu réaliser ? Ils sont morts vieux. C’est tout. Ils ont occupé leur pré carré assez longtemps pour compter parmi les gens « importants ». Ils ont commandé, avec plus ou moins de bonheur, n’effectuant là que la tâche pour laquelle ils avaient été nommés, à un âge déjà avancé, accédant à leurs hautes fonctions davantage grâce leur ancienneté que pour leur mérite. Et l’on récite leurs noms et dates dans les écoles, tandis que je tire par les pieds les ossements d’un jeune général gisant dans les poussières de son uniforme rongé de moisissure. Mon officier que je connais mieux que ma propre famille et qui n’intéresse personne. Car c’est la seule réalité tangible à ce jour : mon glorieux colonial n’est qu’un cadavre qui pourrit parmi tant d’autres à quelques dizaines de mètres de ma maison décrépite. À cette heure, quatre-vingt sept années et quelques arbustes aux fleurs précoces le séparent de moi. Rien ne pourra jamais permettre notre rencontre.

Malgré tout cela, je laisse son souvenir m’habiter, je converse avec les ombres et, dans mon esprit, selon la couleur du jour, s’animent de joyeux villageois ou de faméliques soldats, des femmes amoureuses ou des veuves en pleurs. Tiraillée sans cesse entre l’envie presque irrépressible de laisser mon imagination réécrire la vie de tous ces gens, et le besoin de respecter, autant que j’en suis capable, la vérité historique, j’erre entre fantasmes de gamine, hypothèses hasardeuses, cruauté froide des documents de guerre, souvenirs incertains de témoins indirects et réminiscences d’une mémoire enfouie au plus profond de moi, où s’agitent je ne sais quelles vies que je n’ai pas vécues, que j’ai peut-être imaginées dans de vieux rêves oubliés. De tout ce fatras, j’extrais la silhouette haute d’un homme énergique, exerçant un pouvoir que sa naissance n’aurait jamais laissé imaginer, et entouré de gens qui, par leur condition modeste et leur destin sans éclat, me sont assez proches pour que j’ose les inventer sans craindre de trahir aucun souvenir. J’ai tenté de mettre un peu d’ordre dans tout cela, sans grande conviction. Mais à quoi bon ? Qui m’en voudrait d’enjoliver l’histoire ? Qui me reprocherait de ne pas servir avec une rigoureuse fidélité la mémoire d’un homme dont le nom ne subsiste plus que sur la façade d’une maison grise ? Aucune autre rue que celle qui traverse un village quelconque du Sud-Ouest ne transmettra son souvenir. Pourquoi alors ne pas utiliser les quelques traces qui subsistent pour inventer le roman d’un héros au destin tragique ? Les histoires sont toujours plus belles lorsqu’elles sont un peu tristes, et il n’y a pas plus romanesque que celle de mon militaire.

Inventer. Pour plaire, pour intéresser, pour faire rêver. Pour rêver moi-même. Ce serait si facile.

Ainsi, ce mariage que je ne comprends pas. La fille d’un petit fonctionnaire agenais convolant sur le tard avec l’un des hommes les plus puissants de la République : voilà de la romance que je pourrais enluminer à l’envi. Voici une belle histoire que je pourrais dérouler. Quand comprendrai-je ce qui me retient d’écrire, sur fond d’années folles, les amours de Marie Rivière et Jean Larroque ? Il me revient en mémoire la moue réticente de Monique Fauconié : « Sa femme ? Oh... On n’a jamais vraiment su qui elle était, celle-là. » Était-ce là le dernier souvenir d’une hostilité de la famille Larroque envers l’Agenaise ? Je ne peux m’empêcher de le croire. Alors je suppose que les noces tardives du militaire cachaient une histoire sombre, douloureuse, peut-être sordide. Et si, tout simplement, ce mariage avait été conclu pour permettre à Marie de suivre son amant en Indochine, où il rêvait de partir, fatigué de s’ennuyer dans son bureau doré du ministère ? Cette hypothèse est tout aussi plausible que n’importe quelle autre. Jean n’a pas pu passer vingt ans en Afrique sans avoir, vrillée aux tripes, la passion de l’aventure, du voyage, de la découverte. Épouser la femme qu’il aimait était le seul moyen de concilier ses deux amours. Si je n’étais à ce point empêtrée dans mes scrupules, j’adopterais cette version qui me plaît tant sans attendre que des documents officiels ou des avis d’experts autorisés viennent la corroborer.

Je dispose d’assez d’éléments concernant l’entourage de Jean Larroque pour imaginer, lorsque mon esprit s’abandonne, des personnages hauts en couleur.

Auguste Puis, par exemple. Le secrétaire d’État qui n’a même pas pris la peine d’assister aux funérailles du plus illustre de ses administrés. Un manquement que je ne lui pardonne pas. Que cet homme devait être orgueilleux ! Il n’appartenait pas au monde des Larroque. Né dans l’aisance, il n’a pas eu besoin que son Conseil municipal quémande une bourse pour suivre ses études d’avocat. Lui a accédé au pouvoir parce que tout l’y avait prédestiné, dès sa naissance. Il n’a pas eu à frotter sa culotte de mauvais lin sur les bancs de l’école publique. Si je compare son parcours à celui de mon fils de tonnelier, que celui du sous-ministre fut lent et terne ! Mais lui n’est pas inhumé à Dieupentale : il repose au Père-Lachaise. On ne mélange pas les torchons et les serviettes, quand bien même le torchon est nimbé d’un éclat que le linge fin n’atteindra jamais.

J’ai trouvé, dans la collection que mon boulanger m’a prêtée, une carte postale rédigée par Auguste Puis, adressée au comte de Monsabert, à Montrabé, près de Toulouse.

Une image et quelques mots dactylographiés avec la plus grande maladresse, et que je me suis empressée d’interpréter avec tant de mauvaise foi que, longtemps, j’ai gardé mes supputations pour moi. Mais au fond, qu’importe ?

Alors je l’affirme : Puis n’était qu’un méchant prétentieux. C’est tellement plus chic d’appeler « vieux frère » un autre général, issu d’une noble et très ancienne famille, qui celui-ci vécut assez vieux pour tirer avantage de son titre, que d’entrer chez Antoine boire un coup de rouge pour parler du petit qui a si bien réussi. Mais ce n’est pas tant cette familiarité entre gens de bonne compagnie qui m’a frappée, que le geste d’Auguste Puis, dissimulant d’un coup de feutre le mot « château » sur la légende de la carte postale représentant le clos Daniel, sa maison. Une grande maison qui n’était un château que pour les gens de Dieupentale. Pas pour le comte de Monsabert, affectueusement convié à passer une journée dans l’humble demeure du secrétaire d’État. En toute simplicité.

Finalement, c’est si bon de laisser de côté la rigueur historique, d’oublier la vérité, de ne songer qu’à la petite histoire, celle que l’on se raconte, sans façons, sur laquelle on peut revenir, que l’on est libre d’enrichir ou d’abandonner pour mieux s’évader. Tout aussi agréable est l’évocation de ces minuscules instants de vies récoltés au fil de conversations dans les rues du village, où les gens confondent un peu tout, où l’on écoute pour l’unique plaisir du récit, et où parfois surgissent des fulgurances qui imposent le silence, ne laissant place qu’au chant indifférent des tourterelles. Les petites histoires dans lesquelles viennent se glisser, d’une phrase à l’autre, l’horreur du drame et la cocasserie de l’insolite.

Lorsque le très vieux monsieur habitant l’une des maisons de l’impasse Ténéria vint me visiter, il ignorait à coup sûr que son bavardage m’apporterait tant de joie. Venu demander l’autorisation de passer par mon jardin pour réparer des fuites dans son toit, il accepta avec la plus charmante des bonnes grâces d’évoquer ses souvenirs, racontant l’histoire de sa rue, de la mienne, et de ceux qui y vécurent. Lui qui habite depuis presque toujours dans l’ancien petit couvent où les jeunes filles allaient jadis à l’école, il assista, enfant, à l’enterrement du général. Il avait sept ans, et ce souvenir l’habite encore. Tout le village était venu accompagner Jean Larroque. Sauf Auguste Puis. Mon voisin a vu se succéder tous les propriétaires de la maison d’Antoine ; il les a tous connus. Il les a vus arriver puis repartir. Il a été témoin des crises délirantes d’un ancien militaire devenu fou, qui avait bâti dans mon jardin une multitude de cabanes dans lesquelles il se terrait des journées entières, hanté par la terreur de la guerre. Je ne sais pas s’il s’agissait du capitaine Besse ou du colonel Baleye, ou encore de Jean Jam. J’ai préféré laisser couler le récit, sans l’interrompre, jouissant du bonheur de voir la mémoire vivre dans le regard pétillant d’un petit vieux se promenant dans mes allées comme chez lui, si heureux d’avoir trouvé une oreille goûtant les trésors de ses souvenirs. Il s’est souvenu aussi de la triste fin du dernier habitant de ma maison, que les gendarmes trouvèrent après avoir forcé la porte, mort, seul, gisant dans une mare de sang. Le pauvre homme, dont la femme était décédée quelques années auparavant, vivait sans autre famille que les trois neveux qui jamais ne s’intéressèrent tant à sa maison que pour en tirer le profit de la vente. Il attendait que les médecins le soignent des hémorragies qui l’épuisaient. Le corps médical n’avait pas le temps, lui demandait d’attendre qu’une place se libère, lui disait d’être patient. Il a saigné comme un cochon tout seul dans sa grande maison, derrière ses volets toujours fermés, quittant le jardin qu’il avait soigné si longtemps avec tant de zèle.

Le petit vieux est revenu le lendemain avec son plombier, mais je n’étais pas là pour l’accueillir. Les fuites ont été réparées, mon voisin est rentré chez lui, et il faut que j’envoie Philippe lui faire la conversation pour recueillir, encore une fois, les détails des émotions sans nom qui ont ébranlé les murs de ma maison.

Et si c’était seulement cela, le but de ma quête ? L’émotion, l’évocation de vies tellement plus riches que la mienne, le désir d’appartenir à mon tour à cette histoire-là, l’illusion d’avoir un rôle à y jouer, aux côtés de celui qui contribua à écrire la carte du monde dans lequel je vis ? Peut-être mon dessein n’est-il pas plus glorieux que la flagornerie avec laquelle mon père s’enorgueillissait d’habiter « chez la baronne ». Il n’était pas plus baron que je ne suis générale, mais lui comme moi, finalement, honteusement, nous supposons que si nous sommes dignes de posséder ce qu’ont eu avant nous de plus puissants que nous, c’est parce que nous aurions pu mener une autre existence que celle que nous subissons avec le sentiment d’avoir mérité mieux. Je n’ignore pas qu’un fond de vanité, aussi stupide qu’irraisonnée, nous a poussés, mes parents et moi, à élire nos maisons. Curieusement, les conséquences ont été comparables. Ma mère s’est vite passionnée pour l’histoire de son village, puis de sa région ; elle compulsa les documents d’archives, apprit la paléographie pour mieux déchiffrer les manuscrit. Moi qui ai rompu tout lien avec ma famille, me voici fouillant dans le passé d’un autre village, dans une autre région. Mais ma mère n’a pas trouvé de fantôme de général dans ses murs. C’est un privilège qui n’appartient qu’à moi. Elle a tué mes rêves d’enfant mais ne pourra jamais me voler la saveur des aventures que je m’invente depuis que je me suis approprié, en même temps que la maison de la rue Basse, la mémoire d’un petit garçon bon élève devenu l’homme le plus puissant de l’armée coloniale.

Moi, fenêtres largement ouvertes sur la rue où passent des cyclistes ivres de soleil et des pères de famille promenant, sous la douceur des premiers jours de mars, des petites filles qui liront peut-être un jour les aventures du grand général Larroque, je regarde vivre mes contemporains tout en ranimant des souvenirs qui ne m’appartiennent pas, les façonnant à ma main pour le seul plaisir de raconter, de faire rêver, de rêver moi-même.

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Vos réactions

 
La maison du général - 25
2 mars 2008 23:42, par Jean-Michel

Toujour aussi captivant, vivement la suite

La maison du général - 25
3 mars 2008 13:51, par Frédéric Toulzat

Je suis très content que vous ayez rencontré JBM.

Pour la défense d’Auguste Puis, il était ministre à l’époque, donc probablement à Paris et probablement aussi en difficulté car le gouvernement auquel il appartenait est justement tombé en janvier 1922.

Jeanne Rivière aurait-elle été enceinte ?

Frédéric

La maison du général - 25
3 mars 2008 15:02, par H.lacoste

Merci pour ce 25e chapitre toujours très passionnant, je connais bien JBM aussi, malheureusement, l’âge étant là il serait dommage de laisser partir ses mémoires du village, qui ont beaucoup a nous raconté,il m’avait raconté une fois sa participation à la construction du pont de Verdun.

Enfin !.. réussi a voté au Festival de Romans,trois jours que j’y travaille, pas évidant ?.J’espère que pour nos municipales ce sera plus facile ?....

La maison du général - 25
3 mars 2008 19:13, par DB du Jardin

Frédéric a écrit :

Pour la défense d’Auguste Puis, il était ministre à l’époque, donc probablement à Paris et probablement aussi en difficulté car le gouvernement auquel il appartenait est justement tombé en janvier 1922.

Alors là j’veux pas l’savoir ! ;-) Il était pas là, point barre. J’ai dit que pour cette fois je ne serais pas rigoureuse et que je serais de mauvaise foi, j’assume. L’avait qu’à être là, non mais ! C’était le général, quand même !

Jeanne Rivière aurait-elle été enceinte ?

That is the question... Whitch was posed into the precedent chapitre, shame of étourdi ! ;-)))))))))


Hubert —> Merci pour le vote, vous avez fait le bon choix ! Mais... Pourquoi cela a-t-il été si difficile ?

DB_qui_trouve_ses_électeurs_vach’ment_dévoués ;-)

La maison du général - 25
4 mars 2008 21:29, par Umanimo

J’ai des petites étoiles dans les yeux après ce châpitre là et j’espère bien que tu nous feras vivre ce général comme tu le vois.

Même si la « vérité historique » n’est pas respectée, la sienne le sera peut-être plus dans un récit romancé par toi que dans un pensum historique dont tout le monde se moque.

Tu sais ce que je crois : le général cherche depuis des dizaines d’années celle ou celui qui le fera revivre et il t’a trouvé.

UMA

La maison du général - 25
31 mars 2008 21:19, par ROMANCE

bonjour !je suis la soeur de Dorice POITEVIN ,je trouve ce que vous écrivez génial,a quand l’édition ?

La maison du général - 25
1er avril 2008 00:42, par DB du Jardin

Merci Romance (quel joli prénom !) pour votre visite ! Et merci pour le compliment.

La publication ? Je ne sais pas... Peut-être que grâce au festival j’aurai ma chance... J’aimerais bien.

DB_on_continue_d’y_croire

 

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