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Publié le dimanche 14 octobre 2007 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 17

14 octobre 2007

L’attente, selon qu’elle porte l’espoir ou la peur, peut donner des ailes ou les briser. Les mois passés à espérer, dans le lotissement de Caraman, furent interminables, d’autant que l’issue était bien incertaine. Acheter la maison du général ressembla à un parcours que je m’étonne aujourd’hui d’avoir pu achever. Depuis si longtemps, je subissais ma vie sans vraiment pouvoir en infléchir le cours, errant d’échecs en solutions sans lendemain. Cette attente-là aurait dû s’achever comme une délivrance. J’ai essayé d’oublier l’ombre qui continuait, malgré ma joie d’habiter enfin à Dieupentale, de peser sur moi, brouillant ce bonheur pourtant simple de pouvoir entrer chez soi, là où je pouvais désormais envisager l’avenir.

C’est qu’à cet espoir enfin comblé se mêlait, jour après jour, une crainte lancinante et d’autant plus douloureuse que tous dans mon entourage, à commencer par Philippe, en niaient l’objet. Depuis trop longtemps, il ne s’est pas écoulé un jour, ni une heure, sans que je redoute que ce qui n’était pas encore survenu arriverait probablement demain : mon licenciement. J’ai passé ces dernières années dans le mensonge, une sourde hypocrisie à laquelle je ne pouvais opposer que mon impuissance, enrageant de me trouver ainsi piégée et ne trouvant autour de moi que des gens irrités de me voir douter : « Tu vois toujours le mal partout ».

De cette attente-là, finalement, je suis délivrée. Le jour que j’attendais depuis près de deux ans, que je savais inéluctable, et qui ne suscitait que haussements d’épaules irrités lorsque je l’évoquais, est advenu. Un coup de téléphone du journal, pour un rendez-vous au cours duquel l’on souhaitait s’entretenir avec moi de « mon avenir dans l’entreprise ». J’ai rencontré un chef de service pour qui je ne travaille pas, chargé de me transmettre le message de la hiérarchie. Je n’ai pas ma place dans cette Grande Maison, que l’on me prie de quitter à quelques semaines du terme d’une période d’essai qui a débuté le 1er janvier 2006. Vingt-deux mois de période d’essai, à la suite de six mois de contrats précaires, c’est le temps nécessaire pour réaliser qu’il faut se séparer d’une salariée que l’on a pu corvéer sans se poser d’autres questions que celle de sa date de péremption. Ma remplaçante est déjà là ; elle est arrivée voici un mois, innocente et pleine d’entrain. Une gamine embauchée en contrat à durée déterminée et qui quittera à son tour la Grande Maison dans six mois ou dans un an, cédant sa place à une autre, encore plus jeune si c’est possible. Cela continuera ainsi indéfiniment, à moins que je parvienne à rompre ce cycle ignoble où le bétail se présente à l’embauche en file ininterrompue, pour être expulsé de la broyeuse quelques mois plus tard, voire quelques années, humilié, rompu, épuisé.

En signant, les larmes aux yeux, ce « contrat nouvelle embauche » qui annonçait de longs, interminables mois de doute et de défiance, je savais qu’il me faudrait garder la force d’aller chaque matin au-devant d’un jour qui serait peut-être le dernier. Supporter un chef qui hurlait il y a peu « Votez Ségolène ! », trimballant ses tongs, son bermuda et ses cheveux gras comme autant de signes « cool », croyant être un « type sympa » parce qu’il en a l’uniforme supposé, m’appelant « Domi » comme si l’on était les meilleurs amis du monde et imposant à tous sa maudite musique afro-cubaine que chacun, selon lui, ne pouvait qu’aimer. Je n’aime pas les cadres qui viennent travailler comme s’ils allaient à la plage ; je ne vais pas travailler pour écouter de la musique, et encore moins l’imposer aux autres. J’ai toujours refusé de tutoyer cet incompétent aux allures de primate. Mon seul soulagement, aujourd’hui, est de ne plus être obligée de lui sourire, ni même de lui parler.

Je n’oublierai jamais ces terribles semaines de mars 2006, au cours desquelles il tempêtait contre les « fachos de droite » qui tentaient d’imposer le contrat première embauche, petit frère de celui qu’il m’avait pourtant imposé. Il soutenait sans réserve et avec le plus grand enthousiasme les jeunes qui bloquaient les universités et manifestaient dans les rues. Cet adolescent attardé, de trois ans mon cadet, me prenait à témoin. Il ne se rendait même pas compte de ma situation ni de ce que je pouvais ressentir alors. « Ils ont raison, ces gamins ! », jubilait-il. « C’est leur avenir qu’ils préparent ! Ils ne doivent pas céder, il faut qu’ils gagnent ! J’ai pas raison, Domi ? » Sombre imbécile tellement occupé à soigner son image de gauchisant branché qu’il était incapable de mesurer l’insondable immensité de sa goujaterie. Le 31 mars, il est venu vers moi et, complice, a posé sa patte sur mon épaule : « Il faut faire un papier sur le CPE pour le site internet du Parti. Tu me fais ça maintenant ? » Abasourdie, effondrée et tremblante de haine, j’ai écrit l’appel de la Gauche unie « contre la précarisation d’une génération sacrifiée ». J’ai fait cela pour ne pas être renvoyée. Parce que je n’avais pas le droit d’aller, moi aussi, dans la rue défendre une cause qui était la mienne. Le journal appartient à un homme dirigeant un parti politique qui appelait « tous les salariés » à manifester massivement contre le contrat copié sur celui qui liait l’employée écrivant sa propagande pour son site internet.

Aujourd’hui, j’attends de recevoir ma lettre de licenciement. Elle me signifiera que je quitterai l’entreprise un mois après son expédition. Il n’y aura pas de motif, pas d’explications, rien qu’une date et la mention précisant que je disposerai d’un an pour contester cette décision. Il y aura peut-être des salutations distinguées dans le dernier paragraphe. Cette lettre peut arriver demain, la semaine prochaine, dans un mois, et même plus tard. Ma période d’essai s’achève le 30 novembre, et jusqu’à ce jour, une jeune fille fait mon travail pendant que je tue les heures, désœuvrée, inutile.

J’ai abandonné mes recherches sur le général, et je ne participe plus que mollement aux réparations de la maison. La fatigue me cloue dans mon lit aux heures où habituellement je plongeais dans les documents pour découvrir la vie d’un homme que le « système », alors, avait propulsé sans que je puisse trouver la trace de la moindre compromission, de la plus infime lâcheté, du plus petit arrangement avec ces valeurs dont je ne trouve aujourd’hui aucune trace. Qu’importe leur nom. Honneur, mérite, courage, dignité, que sais-je encore. Seule la servilité peut encore aider à survivre, garder une chance si maigre fût-elle de travailler, de gagner sa vie, de prendre soin des siens.

La veille du jour où je fus convoquée chez ce chef à qui ceux qui ne voulaient pas assumer leur veulerie avaient transmis mon cas, j’avais acheté chez un brocanteur une chambre à coucher. Une haute armoire, un montant de lit et une table de chevet sculptés dans le chêne, marquetés de merisier, et dont le style convenait parfaitement à celui de la maison. J’étais impatiente de voir ces meubles prendre leur place dans ma chambre, où leur style rocaille allait, j’en étais certaine, se marier parfaitement avec les œillets aux fragrances d’enfance oubliée. La chambre désormais est là, fleurant l’encaustique, et je m’y effondre chaque soir sans la voir. J’en sors le matin sans un regard pour les volutes de bois, l’esprit envahi par une sourde haine qui gronde sans relâche et me maintient hors du monde, loin des miens et oublieuse de tout ce qui me passionnait il y a quelques semaines.

Je me débats contre la Grande Maison, je tiens tête à ses gardiens et je tente de les faire fléchir, cherchant à les contraindre avec le faible espoir de conserver, malgré tout, cet emploi où je m’ennuie tant, si mal payé et qui ne mobilise aucune de mes compétences. J’ai revu le chef inconnu la semaine dernière, flanqué d’une dame en noir travaillant pour le service des Ressources humaines. Ils m’ont fait entrer dans une salle qui ne s’ouvre qu’avec un code secret validé par une empreinte digitale. Pathétique démonstration de puissance qui n’a pas réussi à écraser la fourmi que je suis, entêtée à ne pas vouloir partir. Invitée à « négocier », j’ai rejeté ce qui m’était présenté comme une « main tendue » pour que mon départ se passe « avec élégance ». Je mordrai cette main avec la dernière énergie, quitte à briser mes dents. Ma colère ne pourra pas être plus indécente que leur insolence.

Dans ce chaos, un courrier envoyé par la notaire est venu apporter une brève accalmie : elle m’a envoyé les copies des actes de vente de la maison depuis 1923. C’est à cette date que les trois frères du général ont vendu la maison familiale, où je suppose que les parents sont restés jusqu’à leur dernier jour, deux ans auparavant. Un colonel est venu s’installer ici ; il y est resté plus de vingt ans. Les Jam-Fournié, derniers occupants de la maison, ont acheté en 1967. Mais, vraisemblablement, ils n’ont pratiquement jamais habité la rue Basse. Ils ont rénové la maison, l’ont entretenue, ont cultivé son grand verger, sans laisser le moindre souvenir à Dieupentale. Personne ne les connaît. Quarante ans sans laisser la moindre trace. De toute évidence, ils sont venus s’installer chez le général lorsqu’ils ont pris leur retraite, vivant cloîtrés derrière des volets toujours clos, sans jamais rencontrer personne. Ils sont morts sans que personne ne sache qui ils étaient, ni même ne soupçonne leur présence au cœur du village.

J’ai eu envie, en recevant ces documents, de partir à nouveau en quête de nouvelles informations. Savoir qui était ce colonel Baleye qui avait acheté la maison aux frères Larroque. Comprendre comment cette bâtisse fut ensuite la demeure d’un capitaine qui y vécut près de quinze ans, et dont la pierre tombale au cimetière de Dieupentale rend hommage à un homme valeureux. J’ai voulu reprendre goût à cette histoire qui n’est pas la mienne, mais qui raconte la vie de gens qui ont, chacun à sa place, contribué à bâtir un monde que certainement ils espéraient toujours meilleur, et dans lequel je tente de ne pas me noyer. L’envie n’a duré que quelques heures, vaincue par une lassitude contre laquelle je ne peux plus lutter.

Cet après-midi, pour la première fois depuis longtemps, j’ai traversé la rue, je me suis adossée au mur du parc Lesort et j’ai observé la plaque du général. J’ai expliqué au militaire que je ne l’abandonnais pas, qu’il comptait toujours autant pour moi et que j’allais continuer à m’occuper de lui. Sur cette plaque, dix lignes racontent sa vie extraordinaire. Dix lignes. Une vie.

Combien de lignes occuperait ma propre existence ?

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Vos réactions

 
La maison du général - 17
15 octobre 2007 22:44, par Umanimo

Dominique : beau texte bien que très triste en effet.

C’est fou comme en un siècle les fameuses « valeurs » dont tu parles sont tombées en désuétude au point que les évoquer fait sourire voire rire avec un rien de mépris. Que s’est-il passé dans ce siècle pour que nous en arrivions là ? Même si les puissants ont toujours été les mêmes et se f***aient bien de ces valeurs là, comme aujourd’hui, ne connaissant que la puissance et l’argent, des gens y croyaient encore. Maintenant, j’ai l’impression que plus personne ne croit en ça, seulement à l’argent (aussi), mais aussi au plaisir immédiat, plaisir matériel s’entend bien sûr, à la consommation de biens.

Hier soir, je discutais avec une de mes soeurs et on parlait des associations. Le côté « gratuit », « entraide », « bénévole » des associations, à part dans certains département ruraux, n’a plus du tout la côte. Nous prenions l’exemple de plusieurs de ces asso qui disparaissent faute de gens pour les faire vivre.

Ou avec mon autre soeur de ceux qui ne viennent que pour tirer profit du côté associatif sans rien offrir eux mêmes.

Bon, je suis partie loin de ton sujet, mais pour moi ça relève de la même démarche : si le système a tant de facilité à broyer les individus actuellement, c’est qu’ils ne sont plus solidaires entre eux.

UMA

 

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