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5 commentaires

Publié le mercredi 22 août 2007 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 13

22 août 2007

Cela fait un an que j’ai découvert la maison. Pendant toute cette période, j’ai espéré, j’ai tenté de renoncer, j’ai insisté, j’ai imaginé, j’ai attendu, j’ai échafaudé, j’ai cherché, j’ai trépigné, j’ai insisté, j’ai acheté, j’ai emménagé.

Et un an, jour pour jour, après avoir franchi ce seuil pour la première fois, j’ai rencontré une descendante de la famille Larroque. Pendant deux heures et demie, elle a déballé des dizaines de photos, elle a raconté, expliqué. J’ai noirci des pages de notes, jusqu’au moment où mon esprit saturé ne pouvait plus rien entendre. J’ai soudain plongé dans l’intimité de cette famille, remuant de vieux papiers, écoutant cette voix qui faisait resurgir du passé les vies des quatre fils d’Antoine et Anne. Un tonnelier et une ménagère qui ont formé la souche d’un arbre généalogique que j’ai reconstitué, auquel il ne manque que quelques rameaux, et dont mon interlocutrice représente, avec ses trois frères, la cinquième génération.

Les gens à Dieupentale commencent à savoir que j’enquête sur le général. C’est le père du créateur du site internet consacré au village qui m’a contactée, m’envoyant un e-mail dans lequel il me donnait les coordonnées de l’arrière-petite nièce du militaire. Jointe à son courrier, la plus belle des surprises que l’on pouvait me faire. Pour la première fois, le 17 août à 17 h 30, je croisai le regard du général Jean Larroque. Nous nous rencontrions enfin. D’autres images accompagnaient ce portrait, dont une photo de famille avec un couple, un jeune homme et trois enfants, posant sur le perron de la maison. Ma maison. Aucune explication n’accompagnait les clichés, et j’en étais réduite aux conjectures. Ce couple, était-ce les parents du général ? Mais alors, qui étaient les enfants ?

Ivre d’impatience, je téléphonai à Monique Fauconié. Ainsi s’appelle la descendante qui habite à quelques centaines de mètres de chez moi, sur l’avenue qui mène à Montauban et qui porte le nom de son illustre aïeul. Je fus invitée à aller lui rendre visite le lendemain après-midi ; au téléphone, elle commença à me raconter quelques épisodes de l’histoire familiale. Prise de court, je n’avais pas de quoi prendre des notes, et j’étais affolée à l’idée d’oublier un détail de son récit. Je raccrochai en redoutant les longues heures qu’il me faudrait attendre avant de rencontrer, enfin, quelqu’un qui pourrait lever le voile sur la vie mystérieuse du militaire.

J’ai passé d’interminables heures à examiner la photo de Jean Larroque. Au premier coup d’œil, j’ai été frappée, et même choquée, par la couleur de ses cheveux. Le général avait les cheveux blancs, qui juraient avec le noir de sa moustache. J’ai immédiatement songé aux épreuves qu’il avait traversées, aux souffrances qu’il avait endurées, à la maladie dont il souffrait probablement. Dans un interminable face-à-face, j’ai dévisagé cet homme qui habitait mon imagination depuis si longtemps. Le personnage imaginaire avait désormais un visage, qui d’emblée m’inspira de la sympathie. La photo qui m’avait été envoyée auparavant par Fabien Delbecq n’était donc pas la bonne. J’avais désormais face à moi, seule à seul, ce portrait duquel émanait une assurance sereine. Une expression tranquille et rassurante habitant un visage qui, sans être souriant, était avenant. Les traits pleins, le regard vif, le port fier mais sans arrogance du général lui conféraient, sur cette photo réalisée avec le plus grand soin, une autorité naturelle et, sans que je puisse l’expliquer, je fus rassurée. J’avais craint que les traits de mon militaire ressemblent à ceux de l’inconnu abandonné par mes prédécesseurs — probablement le père de l’ancienne propriétaire de la maison, Jean Jam. Le portrait que j’avais trouvé au mur était celui d’un homme agressif, au regard perçant et qui, s’il pouvait imposer une forme de respect, avait dû aussi inspirer de la crainte.

Le général Larroque avait de la classe. En le regardant, encore et encore, je commençais à penser que les vertus qui lui avaient été prêtées lors de son oraison funèbre étaient peut-être réelles. Ce visage-là pouvait être celui d’un chef respecté et aimé de ses hommes. J’ai tenté d’imaginer quelle voix pouvait convenir à ce portrait. Je ne pense pas que Jean Larroque ait été l’un de ces officiers vociférants tels que l’on se les imagine parfois, hurlant des ordres en bombant le torse. Je crois qu’il devait parler d’un timbre égal, sollicitant l’attention de ses interlocuteurs sans l’exiger, et l’obtenant par la fermeté, certainement, mais sans excès. S’il avait chanté, il aurait eu une voix de ténor. C’est la voix que j’aurais aimé entendre sourdre de cette photo que j’ai si longuement contemplée qu’elle persista derrière mes paupières, lorsqu’enfin je résolus d’aller dormir, sans y parvenir. Pour la première fois depuis de nombreuses années, j’ai passé une nuit blanche, les yeux ouverts dans le noir, continuant à inspecter les détails de cette photographie qui m’avait été offerte, quelques heures auparavant, par un inconnu, sans autre raison que celle, peut-être, d’avoir la joie de partager un peu de l’histoire de son village avec moi.

En découvrant cette photo, j’ai d’abord eu le sentiment que le général, en dépit de ses cheveux blancs, avait l’air d’un homme heureux. Paisible et sûr de lui. J’ai vu la Croix de guerre et la Légion d’honneur sur sa poitrine, les galons ornant son képi. Cet homme-là, posant devant l’objectif, venait d’être consacré colonel par ses supérieurs, il avait traversé les épreuves sans faillir et avait reçu la récompense d’une vie dont je n’ose imaginer l’intensité. Personne, avant lui, n’avait porté ces galons, ni cette croix d’émail, aussi jeune. Un avenir plein de promesses s’offrait à lui. Peut-être, alors que le photographe s’affairait à réaliser son portrait, pensait-il à sa fiancée. Immobile devant l’appareil, prenant soin de présenter à l’objectif la meilleure image possible, suivant avec complaisance les instructions du manipulateur, il s’apprêtait à accéder aux coulisses du pouvoir. Il avait réussi sa vie.

Pour voir les détails de la palme et de l’étoile agrafées au ruban de sa Croix de guerre, j’ai agrandi la photo. Sur l’écran de mon ordinateur, je me suis rapprochée du portrait. Encore et encore. Le buste a disparu du cadre, puis le haut du képi. J’ai continué à grossir l’affichage, et tout le champ fut occupé par le visage, sans ornements, sans rien d’autre enfin que les yeux occupant tout l’espace. C’est alors que j’y ai découvert je ne sais quelle tristesse. Un voile dans ces yeux brillants, une ombre légère, comme une mélancolie. Jean Larroque me regardait par-delà les quatre-vingt années qui nous séparaient et, saisie par cette expression sombre mais exempte de toute amertume, j’ai éteint mon ordinateur avant d’affronter une nuit hantée par cette image.

Dans quelques heures, j’allais apprendre tout ce que savait son arrière petite-nièce. Je n’avais plus qu’à patienter, en laissant les questions envahir mon esprit dans la nuit interminable.

Juste après avoir reçu les photos, dans l’après-midi finissante, avec Philippe et Romain, nous avons tenté de deviner qui posait devant la maison. Nous avons été surpris de voir que la bâtisse était restée pratiquement intacte. Les fenêtres, les volets, le perron, le portillon, le muret devant la façade : rien n’a changé. Seule la porte d’entrée a été remplacée, mais celle de la photo est entreposée dans les dépendances près du pigeonnier. Sous une pluie fine et glacée, nous sommes sortis pour nous placer à l’endroit où se tenait le photographe. Un lilas qui n’existait pas à l’époque nous empêche de voir la maison telle qu’elle a été photographiée. Les arbres du parc Lesort, de l’autre côté de la rue, derrière le portillon, ont probablement été remplacés : ceux d’aujourd’hui sont moins hauts. Mais, hormis ces quelques détails, la maison est identique à ce qu’elle était il y a cent ans...

L’an dernier, alors que nous étions venus revoir la bâtisse avant de faire une proposition aux vendeurs, nous avions discuté avec les voisins, qui nous avaient raconté que c’était le général qui avait fait construire la maison sur l’emplacement d’une construction plus ancienne, celle qui l’avait vu naître. La photo que nous avions désormais sous les yeux nous a plongés dans le doute : les deux personnes âgées au sommet du perron étant vraisemblablement les parents de Jean Larroque, la maison était sûrement bien plus ancienne que nous le supposions. Et il était probablement né dans cette demeure, telle qu’elle était, et telle que je l’ai acquise. Alors, pourquoi n’a-t-elle jamais été achevée ?

On devine, sur la photo, une partie beaucoup plus basse, et visiblement très ancienne, adossée à la grande maison. Aujourd’hui, cette partie que j’appelle « la maison du capitaine » est la plus récente. Nous pensons savoir, par le voisin qui nous l’a raconté, que cette portion a été rebâtie il y a une quarantaine d’années. Pour autant que son témoignage soit fiable, ce dont je doute de plus en plus. Quoi qu’il en soit, entre le jour de la photo et aujourd’hui, des travaux ont été réalisés à deux reprises dans ce qui semblait être autrefois une annexe. Les restes de la construction initiale sont encore visibles sous ma cuisine ; le bâtiment actuel ne suit plus la pente du terrain, mais se trouve au même niveau que la grande maison. Les murs les plus anciens forment désormais une cave trop basse pour que l’on puisse s’y tenir debout, qui fait office de vide sanitaire auquel l’on accède par une petite porte.

J’ai imprimé la photo et, la feuille dans les mains, une lampe de poche entre les dents, je me suis glissée sous la cuisine ; j’ai découvert les traces d’une ancienne cheminée, qui ont laissé au bas des murs des marques noires, vestiges probables de l’âtre familial. À la place de la fenêtre que l’on aperçoit au bord de la photographie, une porte a été percée, encadrée de briques foraines. La trappe permettant d’accéder au vide sanitaire se trouve à l’emplacement de cette ancienne porte. Poursuivant mon exploration, j’ai découvert, sur le même mur, l’encadrement d’une autre porte, distante de la première d’environ un mètre cinquante. Une troisième issue permettait d’aller au pigeonnier, là où ne se dresse plus qu’un mur aveugle. Je souris en songeant que l’un des tout premiers projets que nous avions voulu réaliser, avec Philippe, avait été de percer ici une porte. Sans le savoir, nous envisagions de rendre à cette maison ce qui lui avait été ôté. Il nous faudra attendre l’été prochain pour effectuer ces travaux, le temps de terminer les tâches les plus urgentes. Deux escaliers étroits permettaient de passer de la grande maison à son prolongement.

De toute évidence, la partie basse est la plus ancienne. Je me demande qui a fait bâtir la maison à deux étages, avec ses hautes fenêtres, son vaste hall et ses quatre cheminées. Je me demande, surtout, comment un modeste artisan, à la fin du XIXe siècle, pouvait vivre dans une demeure d’une telle qualité. Alors que je ne sais encore rien de ce que j’apprendrai, quelques heures plus tard, sur la vie du général et de sa famille, je me laisse gagner par une foule de nouvelles interrogations. Il faudra que je retrouve, dans les actes notariés auxquels je pourrai accéder, l’historique qui dissipera le mystère de ma demeure. Ma quête ne trouvera-t-elle donc jamais d’issue ?

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Vos réactions

 
La maison du général - 13
23 août 2007 22:30, par Pomme

Bonne lecture que je viens de me faire, à 5h45, juste avant mon premier café matinal... Ce ne sont pas mes soirées que DB me hantent, mais c’est mon premier clic du jour qu’elle me fait faire ;-)

La maison du général - 13
11 novembre 2007 22:49, par DB du Jardin

J’ai retiré du chapitre 13 les portraits du général. Elles étaient jolies, ces photos.

Mais j’ai récemment appris comment certains, en quête d’une petite reconnaissance ou je ne sais quoi, profitaient du travail -et de la mémoire- d’autrui. J’ai découvert aussi qu’un nombre non négligeable de personnes s’intéressant à l’histoire, sans être historiens, se satisfaisaient de la compilation, plus ou moins aléatoire, de données collectées au petit bonheur la chance, et surtout sur Internet. C’est à dire n’importe où. L’histoire est un peu longue, mais pour faire bref, l’un d’eux a trouvé un éditeur pour publier un prétendu « dictionnaire » des officiers de 14-18. Son outil de travail ? Internet et les forums consacrés aux « poilus ». Le premier tome de ses picorages est vendu hors de prix chez un obscur éditeur, et le type, du coup, passe pour un spécialiste faisant autorité en la matière.

Je vous fais grâce des étapes qui m’ont fait prendre la décision d’enlever les photos de mon site, mais le résultat est là : ce charlatan ne piquera pas le portrait du général sur le ouaibe, comme il avait l’intention de le faire... Il ne vient pas à l’idée de ce guignol que les gens dont il va tirer sa gloriole d’auteur à la petite semaine ont des familles ?

DB_énervée

La maison du général - 13
11 novembre 2007 22:50, par Vieux motard

C’est courant comme pratique ?

La maison du général - 13
11 novembre 2007 22:50, par DB du Jardin

Je ne sais pas si c’est très courant, mais en revanche l’abondance d’informations -valides ou non- sur Internet ne va pas arranger les choses.

Il y a toujours eu des petits malins qui ont écrit sur des sujets dont ils ignoraient tout, et dont les méthodes d’investigations étaient approximatives. Les bouquins paraissant dans des collections genre De Vechi en sont un parfait exemple. Mais jusqu’à l’arrivée d’internet, il fallait à ces auteurs faire un minimum de recherches, au moins pour trouver des interlocuteurs qui, eux, savaient à peu près de quoi ils parlaient. C’était, en gros, une sorte de travail journalistique. Si l’info était vérifiée, ça donnait un bouquin correct parce que le travail était fait sérieusement. Sinon...

Le fait de ne pas se référer aux documents originaux, cependant, n’est pas nouveau. Le nombre de thèses de doctorat écrites en consultant des écrits sur des sujets traités par des gens qui ont eux-mêmes lu des articles rédigés (souvent dans une autre langue) par d’autres gens - ce nombre est impressionnant.

Un exemple précis et vécu : j’avais une copine qui préparait une thèse d’histoire, et le sujet de sa thèse portait sur le traitement médiatique du conflit israélo-arabe. Quatre ans de recherches, quand même, avec en tout et pour tout un séjour d’un mois à la bibliothèque du Caire pour lire les traductions en anglais des journaux arabes. Le reste du travail a consisté en une compilation sur des articles parus dans les journaux français qui faisaient référence à des textes parus dans des médias internationaux, et qui traitaient eux-mêmes des papiers publiés dans la presse arabe. Pas une seule vérification - au besoin avec l’aide d’un traducteur - sur les textes originaux. Résultat des courses : doctorat obtenu avec félicitations du jury.

Des exemples comme ça, il y en a à la pelle. Et ça c’était avant Internet. Je vois des journalistes chercher leurs infos sur... Wikipédia. Alors je ne sais pas s’il est courant de voir des dictionnaires rédigés d’après ce que croient savoir les internautes sur les forums, mais j’ai dans l’idée qu’il va être de plus en plus difficile de faire le tri entre les ouvrages rigoureux et les autres. Le dernier rempart (pour l’instant) reste la notoriété de l’auteur et celle de l’éditeur. Mais bon...

DB_en_somme_ça_va_être_un_gros_bordel_dans_pas_longtemps

La maison du général - 13
11 novembre 2007 22:51, par lpascalon

C’est comme tu le signales le soucis de Wikipédia et autres en effet. Personne ne vérifie l’information et pourtant tout le monde peut participer. Tu imagines ?

Donc dès qu’un malin rassemble les info et semble sérieux, il peut faire le génie :( Le pire c’est que c’est valable dans tous les domaines, combien de fois je rencontre des clients qui m’affirment telle connerie car lue sur Internet...

 

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Image extraite de l'article "Le cadeau (empoisonné) de Dimitri"