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Publié le vendredi 10 août 2007 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 11

10 août 2007

Les jours s’écoulent et je m’inquiète de me voir là, dans cet endroit que j’ai si ardemment désiré, sans ressentir la joie que j’espérais. Les dures heures passées à m’échiner dans la maison n’aboutissent pas à de spectaculaires résultats qui me permettraient de me féliciter de mon travail. Le carrelage est rénové, certes, mais la poussière que nous faisons voler en effectuant les travaux couvre mes efforts d’un désolant voile grisâtre. Seul le décor de la cour évolue jour après jour : les débris s’y entassent aux côtés des vieux meubles crasseux que nous avons démontés dans la cuisine. Gravats et vieilles planches encombrent tout l’espace derrière le portail, et nous avons beau multiplier les voyages à la déchetterie, la cour reste envahie, alors que dans la maison rien ne semble vraiment avancer.

J’ai enfin rempli d’eau le grand aquarium, et les poissons attendent dans une cuve nue, posée à même le sol au fond d’une pièce, que leur nouvel habitat soit prêt à les accueillir. C’est, en fait, la première fois qu’une tâche parvient à son terme depuis que nous sommes arrivés. Pour le reste, tout est à moitié fait, à moitié à faire... Il faut peindre ici, profiter du temps de séchage pour poncer ailleurs. Interminablement, nous déplaçons de pièce en pièce les meubles afin d’avoir de la place pour plâtrer à gauche, et le déménagement reprend en sens inverse afin de pouvoir enduire à droite. Et nous recommençons le jour suivant. Il faut sans cesse retrouver les objets que l’on perd dans cette houle, de la boîte d’allumettes aux clés de voiture, de la cafetière au chargeur du téléphone portable. À longueur de temps, chacun s’agite dans toute la maison à la recherche qui du petit tournevis rouge, qui de la spatule, qui du seau bleu.

C’est épuisant, même si nous nous amusons des acrobaties auxquelles nous devons nous livrer chaque jour pour parvenir à préparer un repas ou pour aller dormir. Romain dort dans mon bureau le temps que l’on achève la rénovation de sa chambre. Le soir, j’emmène l’ordinateur dans la cuisine, avec la crainte constante de le faire tomber. Ma propre chambre est envahie par les meubles de mon fils, ainsi que les sacs et cartons contenant ses livres et ses vêtements.

Après avoir repeint les murs de la cuisine et du séjour, nous avons dû déposer l’évier afin de pouvoir enfin poser les tomettes au sol. Attendre que la colle sèche, passer une couche de produit imperméabilisant, le laisser sécher à son tour, faire les joints, attendre une nouvelle fois avant d’appliquer la deuxième couche d’imperméabilisant, laisser sécher encore... Puis viendra le tour du plancher, que nous poserons à bâtons rompus. Il faudra encoller, poser, laisser sécher. Nous sommes partis pour deux semaines, au moins, sans évier. Nous égouttons les pâtes dans le lavabo de la salle de bains. La vaisselle est rangée dans le hall, les éléments de la cuisine sont stockés dans la pièce du fond, avec les poissons. La cuisinière et le réfrigérateur vont être déplacés demain dans le cellier... Aussi longtemps que notre appétit le supporte, nous nous contentons de sandwiches.

Ensuite, il faudra poncer et vitrifier le parquet de notre propre chambre. Lorsque Romain sera retourné chez lui. Il devra accepter d’accueillir nos sacs, nos cartons, notre lit. Mon bureau sera encore mis à contribution. Et pendant ce temps-là, le plombier revient de temps en temps, pour raccorder les tuyaux des radiateurs, pour préparer l’installation du chauffe-eau. Il perce des trous à grand bruit au travers des murs épais, dans un nuage de poussière. Dans la cour, entre les tas de briques cassées et de bois brisé, il a stocké les colis de la chaudière et du silo qui recevra les granulés de bois. Dehors comme à l’intérieur, il est impossible de se déplacer sans buter contre un outil, une rallonge électrique, un escabeau ou une machine. Tous les outils disparaissent lorsqu’il faut les utiliser, déplacés par on ne sait jamais qui. « Quelqu’un sait où est la ponceuse ? - Je crois que je l’ai vue ce matin, répond-t-on, mais je ne sais plus où... »

Au milieu de ce capharnaüm, le regard se pose sans cesse sur ce qui reste à faire. Tout reste à faire.

On a découvert, dans la cheminée de Romain, que des abeilles avaient bâti une ruche sauvage. Les apiculteurs n’ont pas voulu intervenir. Il nous fallut faire appel à un artisan qui nous racontait sa vie en sortant du conduit de cheminée la mèche de sa perceuse, enduite d’une épaisse couche de miel. Les abeilles étaient furieuses et dansaient au-dessus du toit dans un ballet indigné, nuage néfaste d’insectes révoltés qui allaient bientôt mourir. L’artisan, comme le monde est petit, était originaire de la vallée du Gier, tout près de Saint-Étienne. Il injectait son poison dans la ruche. Il connaissait bien Montbrison et Saint-Romain, où nous avions vécu si longtemps avec Philippe. Il dut percer plus bas, il avait sous-estimé la hauteur de la ruche, qui devait mesurer plus de trois mètres. Sa mèche dégoulinait de miel. L’assassin a été maréchal-ferrant. Il nous a fait signer une décharge de responsabilité : il est interdit de tuer les abeilles, sauf cas de force majeure. Le miel désormais est empoisonné. Je me demande si, lors du ramonage, il sera possible d’éliminer toute la cire accumulée là, probablement pendant des années, par les abeilles qui ne se doutaient pas qu’en rentrant au plus profond de leur nid, là où elles croyaient que rien ne pourrait les atteindre, elles allaient trouver leur fin. Ma voisine m’avait conseillé de faire brûler un produit vendu en droguerie pour chasser les insectes. Nous ne nous doutions pas, alors, que la cheminée abritait une colonie de plus de vingt mille individus. Heureusement que je n’ai pas écouté la voisine, toujours prête à enflammer ce qui la gêne. J’aurais mis le feu à la maison du général. Aujourd’hui, plus un seul insecte ne batifole autour de la cheminée, lorsque nous examinons le toit depuis la rue. La ruche est morte, et cela m’attriste. Des milliers de petits cadavres sont agglutinés dans le conduit, ouvrières et nymphes cristallisées dans le miel devenu impur. Un hérisson de métal les jettera dans un sac, détruisant les vestiges de ce petit monde qui avait trouvé chez le général un abri idéal.

La tourterelle a abandonné le catalpa, lasse d’être sans cesse dérangée par nos gesticulations. Elle est toujours dans le jardin, cachée dans un taillis impénétrable, derrière le bananier qui porte deux fleurs. Les pétales ont la consistance de peaux de banane ; ils se détachent un à un, alors que le pédoncule portant la fleur s’allonge de jour en jour. Si la chaleur enfin arrive, nous verrons peut-être de petits régimes de minuscules bananes pousser à la base du pédoncule. J’examine chaque jour l’évolution de la chose. Je caresse les troncs incroyablement doux et lisses, couronnés par des panaches de feuilles immenses qui se déroulent en l’espace de quelques jours pour s’offrir au soleil. Maintenant que je connais bien le jardin, du moins les parties accessibles qui ne me sont pas interdites par les murailles de ronces, je dois admettre que toutes les essences qui poussent ici n’ont rien de tropical. Le jardin que j’avais rêvé colonial est un beau verger, magnifique collection de fruitiers auxquels se mêlent d’innombrables arbustes à fleurs. Rien ici n’a été ramené de la lointaine Afrique par le général. Sauf, peut-être, le bananier. Certains des plus grands arbres l’ont certainement vu grandir. Le fantôme, peu à peu, s’éloigne de la maison, au fur et à mesure que je réalise que le militaire n’a vécu ici que le temps de l’enfance, n’y revenant que pour y retrouver sa famille. Et pour y mourir.

Pendant près d’un an, j’ai attendu fébrilement le jour où je serais installée à Dieupentale, pour pouvoir enfin faire la connaissance de ce personnage qui avait éveillé en moi une passion dont je ne me croyais plus capable. Jamais je n’avais tant songé à ma propre enfance, à mon histoire, que depuis ma rencontre avec Jean Larroque. Les cimaises et corniches ornant sa demeure avaient ravivé des images que j’avais oubliées.

Mes souvenirs, mes émotions sont toujours étroitement associés à des maisons. Des parquets que je connaissais si bien que j’étais la seule à pouvoir les fouler sans les faire craquer, de lourdes portes que je savais ouvrir sans qu’un seul grincement ne leur échappe. Des décors dans lesquels j’évoluais en maîtrisant l’art de ne jamais faire aucun bruit. Une enfance de secrets que j’ai vécue en me cachant, dans des immeubles que de nombreuses vies, avant la mienne, avaient patinés, leur conférant un caractère solennel qui convenait parfaitement à ma constante mélancolie inquiète. Je lisais Hector Malo, Balzac ou Jules Vallès et il me suffisait de lever les yeux, contemplant les très hautes fenêtres et les vieilles boiseries, pour me transporter dans le récit.

Et pourtant je ne me souviens pas du décor de ma chambre à Saint-Bonnet. Je pourrais décrire avec précision chacune des pièces : l’entrée bleue, la grande cuisine, la salle à manger et le salon. La salle de bains à l’étage, la grande chambre de mes parents, celle de mon frère qui jouxtait la mienne. J’ai oublié ma chambre d’adolescente. Certes, je me souviens de la disposition des meubles ; j’ai gardé le souvenir de la cheminée de marbre sur laquelle était posée une grosse lampe. Je n’ai pas oublié l’ordre dans lequel je rangeais les livres dans la bibliothèque. Mais j’ai effacé la couleur de ma chambre. Les couleurs des murs, des meubles que mes parents avaient acheté pour moi lors de l’emménagement — une chambre complète avec bureau, lit, bibliothèque, secrétaire, chevet et armoire. Les couleurs du sol, celles des murs. Je ne sais plus. J’y ai vécu pendant près de cinq ans, c’était mon repaire. Mais ma mère le violait incessamment, ouvrant brutalement la porte pour entamer des perquisitions dont je ne devinais jamais l’issue.

Invariablement, ma mère trouvait chez moi de quoi déverser sa colère. Un chemisier manquant, et je m’étais vautrée comme une chienne avec le premier venu. Un mot griffonné sur un bout de papier par quelque camarade de classe, et je complotais un méfait. Le lit défait, et j’étais aussi sale que fainéante, décidément bonne à rien. Le ménage effectué avec application, et j’avais quelque chose à cacher qu’elle finirait bien par trouver. Les fouilles, immanquablement, étaient conclues par une punition, dans un déluge de récriminations auxquelles il était inutile de s’opposer. D’ailleurs, j’avais appris dès le plus jeune âge à ne pas « répondre » à ma mère. Et le plus souvent, elle trouvait sans difficulté de quoi justifier toute la peine que je lui causais. Un mégot de cigarette que je n’avais pas eu le temps de jeter. Un test de grossesse, acheté par curiosité. « Et où as-tu volé l’argent pour acheter ça, et avec qui tu as encore couché ? » Un pantalon prêté par mon amie Fabienne, la seule amie que j’aie jamais eue. « Que lui as-tu donné en échange ? », hurlait ma mère qui redoublait de rage en vidant mon armoire, cherchant ce qui pouvait manquer. Elle n’admettait pas que j’avais treize ans, et que mon amie m’avait prêté un jean’ sans rien demander en retour. Elle ne pouvait pas comprendre cela. Coupable j’étais née, suspecte je vivais, mauvaise je grandissais dans l’esprit dérangé d’une pauvre femme dont j’étais la fille. Elle avait eu vingt ans à l’époque du Summer of love, et m’élevait comme l’avaient probablement été les sœurs du général, s’il en a eu. J’étais une graine d’allumeuse, une future pute, une salope en puissance et pour briser tout ce que je pouvais receler de malsain, ma mère était bien décidée à ne rien « laisser passer », à me surveiller sans relâche, à improviser des fouilles surprises au retour de l’école, jetant au sol tout le contenu de mon cartable dans l’espoir d’y trouver la trace de l’un de mes forfaits. J’en avais assez commis jusqu’alors pour qu’elle soit sûre de ne jamais être bredouille. Et si elle l’était, ce n’était que parce que j’avais, selon elle, trop bien dissimulé les preuves.

J’ai oublié les couleurs de tout ceci. Ma chambre d’alors n’est plus dans ma mémoire qu’un plan en noir et blanc. Celle dans laquelle je dors aujourd’hui est vaste et claire. Deux fenêtres donnent sur le parc de Madame la Générale Lesort. La troisième domine la cour ; sous l’appui, court une glycine. Sur la cheminée trônera bientôt une grande glace au cadre doré que Philippe a ramenée de chez ses parents. Chaque matin, je reste un moment à observer le papier peint. Des œillets roses et bleus, disposés sur des feuillages en volutes. Mon regard suit les arabesques vertes, cherchant sans jamais le trouver le point où s’achève et recommence la ronde des œillets. Sans que je puisse me l’expliquer, ce décor m’est familier. J’ai déjà passé, enfant, de longs instants à démêler ce bouquet mural. Je ne sais pas où, ni quand. Dans ce décor, je me sens bien, chez moi, apaisée. J’ai cherché, pendant des semaines, où j’avais pu dormir parmi ces fleurs. Et soudain, j’ai cru me souvenir, sans pouvoir m’accrocher à la moindre certitude. Ces fleurs, peut-être, tapissaient-elles ma chambre de Saint-Bonnet, où j’avais tant pleuré.

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Image extraite de l'article "La balançoire"