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Publié le mercredi 1er août 2007 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 10

1er août 2007

Je suis en vacances. Curieusement, alors que la chaleur — tant attendue — de l’après-midi me contraint à l’inactivité, je ne trouve pas le temps d’écrire. Contrairement à mes deux précédents déménagements, celui-ci n’est pas une étape transitoire, et en changeant de maison je réalise que, plus que je ne l’aurais cru, c’est moi qui change, qui porte sur ma vie un regard différent. Je considère tout sous un jour nouveau, et ce bouleversement ne m’incite pas à l’introspection. Il faut que la torpeur qui précède l’orage me vide de mes forces pour que je prenne enfin le temps d’écrire quelques-unes des pensées qui défilent sans cesse dans mon esprit, jour et nuit, sans relâche. Des réflexions que je veux sur l’instant transposer sur le papier, mais dont le train ininterrompu file sans que je parvienne à toutes les fixer dans ma mémoire. Elles y reviennent, par vagues, lancinantes parfois, troublantes souvent.

La douleur a consenti à s’atténuer, presque à disparaître. Je suis raidie aujourd’hui par les courbatures, saines séquelles des tâches dont je m’acquitte avec la rage d’une renarde creusant son nid. J’ai rendu son éclat, autant que faire se pouvait, au carrelage de mon bureau. J’ai lavé les peintures des portes, plaintes et moulures, j’ai brossé et étrillé, j’ai lustré et frotté, j’ai débroussaillé sous l’œil désapprobateur d’une tourterelle qui a résolu d’installer son nid dans le catalpa de la cour.

Il reste encore tant à faire que toutes ces journées de travail me semblent dérisoires. À peine ai-je fini de nettoyer une pièce que l’on s’empresse d’y entasser tout ce qui encombre le hall, le perron, la cuisine, la seconde salle qui accueillera, plus tard, mon piano... Lorsqu’il y aura de la place. Tous les livres sont empilés, n’importe comment, dans les bibliothèques qui ne sont pas à leur place définitive. Il y a moins de cartons, les rayons ploient dangereusement, tout est provisoire mais enfin, nous pouvons nous frayer un passage.

Toute cette activité n’empêche pas mon esprit de vagabonder, au contraire. Je prends possession, à la force des reins, de cette maison dont je découvre peu à peu l’intimité. Un très vieux tableau éventré, assez laid, dans le grenier. Une rose des sables. Le mur nord beaucoup plus humide que je l’aurais cru, et qui va nécessiter l’intervention d’un maçon. Nous savions que dans une vieille maison, il faudrait faire face à des imprévus que nous ne découvririons qu’après la vente. Le portrait au crayon d’un enfant en costume de marin, signé « Jam ». Une porte aujourd’hui condamnée, qui permettait de passer de la vieille maison du général aux combles, plus récentes, de celle du capitaine. Nous rétablirons cette ouverture plus tard. J’ai trouvé dans un tas de bois la porte et son cadre : le lourd panneau de bois semble en très bon état, peut-être pourrons-nous le réutiliser. Sous la poussière, on devine l’horrible peinture d’origine : un marron triste, austère et sombre, agrémenté sur les moulures d’un ocre hideux. C’étaient les couleurs que l’on utilisait autrefois, peu salissantes, inaltérables, dans les maisons où il importait avant tout de ne laisser aucune place au superflu. Je pressens que, dans la maison du général, la vie devait être rigoureuse, peut-être triste. Je ne saurai dire d’où me vient ce sentiment. Peut-être de mon propre état d’esprit, tout simplement.

L’image du glorieux militaire empanaché a laissé place à celle d’un homme qui n’a pas réalisé son destin. Souvent, je pense à sa veuve, dont je ne sais rien. Sur le caveau de la famille Larroque, est apposée une plaque immense : « À mon cher mari, mort pour la patrie. » Qui était cette femme ? Comment a-t-elle rencontré puis épousé le militaire ? S’agissait-il d’un mariage de convenance ? Était-elle heureuse ? Pourquoi n’ont-ils pas eu d’enfants ? Vivaient-ils seuls dans cette maison, ou la veuve devait-elle cohabiter avec les parents et les frères du colonial ? Et au fait, vivaient-ils ici, ou plutôt à Paris, où le militaire semblait occuper de hautes fonctions ? L’a-t-elle suivi dans ses voyages en Afrique, était-il prévu qu’elle parte, elle aussi, à Saïgon ?

Le hasard, on le sait, est un drôle qui manipule faits et gens dans un jeu sans règles et dont l’issue, parfois, nous laisse perplexe. Dans notre petite rue Basse, qui compte une dizaine de constructions, il a fallu que la maison bâtie dans l’immense parc sur lequel donnent les fenêtres de ma façade soit également celle d’un général. J’ai lu sur la boîte aux lettres : « Général et Madame Lesort ». J’ai appris au village que ce général-là était mort voici quelques années, et que Madame ne venait plus dans la grande maison — bien plus grande et belle que la mienne — que l’été, avec ses petits-enfants. On raconte que la vieille dame est apparentée à la famille Sainte-Saturnon, vieille famille influente de Dieupentale, dont le château, à quelques dizaines de mètres de là, vient d’être inscrit à l’inventaire des Bâtiments de France.

J’ai aperçu Madame Lesort, une fois, alors qu’elle inspectait avec un ouvrier le mur ceignant son parc, lui donnant ses instructions afin qu’il procède au colmatage des fissures ouvertes çà et là. Je ne pourrai dire l’âge de cette dame au pas énergique et à la voix claire. Je voudrais aller lui parler, me présenter, engager la conversation et, peut-être, grâce à ses souvenirs, en apprendre un peu plus sur Jean Larroque, sa femme, et ce village aujourd’hui moribond qui compta, jusqu’à il y a peu, tant de personnages importants parmi ses habitants : l’un de ses maires occupa des fonctions ministérielles. Mais pour je ne sais quelle raison, je ne parviens pas à trouver le courage de franchir l’imposante grille du parc, de remonter ses allées dont on ne voit pas l’issue, sous les arbres où niche la colonie assourdissante des tourterelles.

Alors que je ne suis pas encore intégrée à ce village, la vie y poursuit son cours, et ses drames viennent même frapper à ma porte, comme cette nuit où j’étais installée devant mon ordinateur, alors que tout le bourg était plongé dans le sommeil. J’ai entendu courir dans ma petite rue, et un homme a frappé à la fenêtre de mon bureau : « N’ayez pas peur ! J’ai besoin d’aide... » Sans méfiance, j’ai ouvert, si surprise que l’idée d’avoir peut-être face à moi un personnage mal intentionné me m’a pas effleurée. « Il y a eu un suicide sur la voie ferrée, et on cherche la station de Dieupentale. » Je n’ai pas compris grand-chose aux propos décousus de l’homme, à qui j’ai indiqué le chemin vers la gare désaffectée. Je suppose aujourd’hui qu’il s’agissait d’un témoin de la tragédie, qui cherchait du secours, et qui pensait pouvoir actionner un signal d’alerte à la gare. Il se sera arrêté devant la seule fenêtre éclairée du village. Je l’ai entendu regagner sa voiture arrêtée au rond-point à l’entrée de ma rue, et ce n’est qu’après son départ que j’ai tremblé. Les soirs suivants, j’ai fermé mes volets. Puis un bandeau à la Une du journal local m’apporta la confirmation des dires du visiteur nocturne. Une jeune femme s’était jetée sous un train de marchandises. Une habitante de Muret qui avait choisi de mourir ici, au bord des eaux paisibles du canal, dans cette interminable plaine où l’horizon est si lointain que le ciel semble se baisser pour parvenir à atteindre la terre.

J’étais enfin parvenue à obtenir un rendez-vous avec le maire. Mais quelques jours avant la date prévue, un adjoint est venu m’informer que le père du premier magistrat de la ville était mort, et que les obsèques devaient avoir lieu au moment même de notre entrevue. Je vais laisser un délai décent au maire pour lui demander un autre rendez-vous. Qu’est-ce qu’un délai décent, pour entretenir quelqu’un d’une querelle de voisinage, lorsqu’il vient de perdre l’un des siens ? L’adjoint m’a fait savoir que le dossier déposé par mon voisin auprès de la DDE avait peu de chances d’être accepté ; probablement la mairie souhaite-t-elle me faire patienter, ou tente-t-elle de jouer la montre dans l’espoir que je finisse par accepter, à l’usure, une situation qui pour l’instant me paraît intolérable. Mais tellement futile, finalement.

Le père du maire est mort alors qu’il allait boire son petit café, un matin. Je crois qu’il avait 89 ans. C’est ce qu’on appelle une « belle mort ». Il s’est levé, comme d’habitude, a commencé sa journée en allant à la rencontre de vieilles connaissances avec lesquelles il a sûrement parlé du temps qui se détraque, du Tour de France, des prunes qui tombent malades juste avant d’arriver à maturité. Et puis ça s’est arrêté, comme ça, tout s’est éteint, l’un est mort et les autres, après la panique et la stupeur, continuent de se retrouver chaque matin. Ils ont un souvenir de plus à partager.

J’ai déjà mes propres souvenirs ici, alors que je suis arrivée il y a à peine plus d’un mois. Tant de choses ont changé alors que rien ne semble bouger. Je me suis habituée aux cloches de l’église qui sonnent à sept, douze et dix-neuf heures. Pas tout à fait à l’heure. L’une des cloches est fêlée. Quelquefois, le mécanisme se dérègle et le clocher se met à sonner à la volée, n’importe quand. Mon voisin sourd m’avait prévenue. Lors de l’enterrement du père du maire, j’ai entendu le tocsin, tandis que de nombreuses voitures se garaient où elles pouvaient, le long de ma façade. Il y a eu beaucoup de monde à cet enterrement. Le défunt était un homme aimé, ou un personnage important. Peut-être les deux.

Dans l’été qui ne se décide pas vraiment à s’installer, entre après-midis accablantes et matinées de bruine, je piétine au seuil d’une nouvelle vie dont rien, vraiment, ne me permet d’imaginer qu’elle va être différente de celle que j’ai menée ces dernières années. Le temps immobile est trop lourd, trop lent. Le poids de mes échecs, de mes déceptions, de mes attentes jamais satisfaites me semble toujours aussi terrible. Je nettoie et rénove la maison de Jean Larroque, mais il y a toujours autant de scories dans ma propre vie. J’ai demandé à être affectée à la rédaction montalbanaise du journal, tout en sachant que ma requête ne sera probablement pas prise en compte. Il semble que je serai, à la rentrée, placée sous l’autorité d’un autre supérieur, et que je ne travaillerai plus dans le quartier des Minimes, mais au siège même du journal. La nature de mon travail, apparemment, ne changera pas. Je continuerai à toujours écrire la même page inutile que personne ne lit, vendue à un titre qui ne connaît même pas mon existence. Rien ne va changer.

Et pourtant. Rien ne peut rester ainsi.

Je ne veux pas penser que dans un an, seul le décor de ma vie aura évolué. Des peintures fraîches et un parquet neuf dans la cuisine, les cheminées ramonées dans lesquelles j’aurai commencé à consumer les énormes réserves de bois amassées par les anciens occupants de la maison, quelques milliers de kilomètres de plus au compteur de ma moto, que j’aurai parcourus en visitant la plaine de Montauban et de Castelsarrasin. Ma vieille chatte Salomé sera certainement morte ; elle porte ses vingt ans avec une difficulté croissante, et parfois je la vois se traîner, l’arrière-main inerte, petit animal épuisé mais toujours avide de caresses. Une fois qu’elle a recouvré l’usage de ses quatre pattes, après que l’engourdissement s’est dissipé, elle descend le perron pour mâcher un brin d’herbe, fait quelques pas sur son nouveau territoire et remonte les marches de pierre, lentement, avec précautions, pour regagner le canapé sur lequel nous lui avons abandonné une place.

Dans un an, mon fils aura passé l’épreuve de français du Bac, aura peut-être définitivement abandonné son projet de devenir procureur pour embrasser un autre rêve. Pilote d’avion, pourquoi pas. Il a déjà passé quelques heures aux commandes d’un petit bimoteur, et veut passer le brevet de pilote. Il aime voler, et l’idée de le savoir dans les airs me terrifie. Il ne voudra pas devenir journaliste, ma vie lamentable l’a dégoûté de ce métier que je persiste à tant aimer. J’espère qu’il n’entrera pas dans cette horrible période où l’on ne sait plus ce que l’on veut faire de sa vie, où rien n’a de saveur ni d’attrait. Qu’il continuera à s’estimer assez pour vouloir toujours se porter en avant, aller plus loin, plus haut, sans trop souffrir des blessures et sans redouter les chutes. J’espère qu’il sera plus heureux que moi, qui m’obstine à traîner je ne sais quelle misère dont rien ne semble pouvoir me délivrer.

Dans un an, je voudrais tant avoir recommencé à vivre. Enfin construire quelque chose qui pourrait me survivre, enfin être utile, enfin trouver ma place. Ne pas être un général qui aurait pu faire tant de choses mais qui est mort trop tôt. Ne plus être celle qui pourrait, mais qui ne peut pas.

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Image extraite de l'article "Rose Fortune - 1"