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10 commentaires

Publié le dimanche 22 octobre 2006 dans la rubrique :

La Maison du général

La maison du général - 1

22 octobre 2006

« Je veux une maison avec des fantômes. »

L’agent immobilier a marqué un temps d’arrêt, cherchant à comprendre ce que je venais de lui dire le plus sérieusement du monde. Depuis des mois, je passais tout mon temps à rechercher une maison, et l’on ne me proposait que des boîtes, toutes semblables, alignées dans de sinistres lotissements. Moi, je voulais une maison, une vraie, dont les murs avaient vécu, avec le plancher qui grince et les poutres qui craquent. Une maison pour me raconter des histoires.

« J’ai peut-être ce qu’il vous faut », répondit finalement mon interlocuteur. Nous étions le 19 août, il faisait chaud ; le début du mois avait été exceptionnellement froid, mais le soleil était revenu, d’un seul coup. C’était la maison natale d’un général. Une plaque en marbre, au texte parsemé de fautes d’orthographe, était apposée sur la façade, la plus grande rue du village portait le nom du héros, et mon imagination a pris les commandes.

Ici est Né le 19 Décembre 1875
Le Général de Brigade LARROQUE Jean Pierre
Le plus Jeune Général Français
Sorti de St Cyr en 1894 s’est distingué au Sénégal au Niger au
Zinder a La Côte d’Ivoire et a la Pacification de la Mauritanie
A pris part Brillamment a La Grande Guerre 1914-1918 3 Bléssures
5 citations Général le 23 7bre 1919 Directeur des Troupes Coloniales
Nombreuses Décorations le plus Jeune Commandeur
de la Legion d’Honneur en 1920
Mort le 31 décembre 1921

La maison n’était pas vraiment belle. C’était une bâtisse caractéristique de l’architecture bourgeoise dans la France profonde du XIXe siècle. Beaucoup de fenêtres, hautes et étroites, un hall inutilement vaste, des cheminées dans chaque pièce et un perron de pierre rouge, aux marches soigneusement taillées. Un style un peu prétentieux, et un goût d’inachevé : la maison ne fut jamais terminée, seule une moitié avait été bâtie. L’habitation se prolongeait dans deux pièces adjacentes, collées contre la demeure de maître sans le moindre souci esthétique. Bancale.

Derrière la grille en fer forgé, caché parmi les ronces et les broussailles qui avaient profité de longues années d’abandon, un jardin surréaliste prospérait autour de la maison. De toute évidence, le général, qui avait parcouru le monde pour y faire briller la grandeur de la France, avait ramené de ses voyages ce que la nature faisait pousser sous les tropiques. Sous le soleil d’août, libres et exubérants, hibiscus, kiwis, grenadiers envahissaient l’espace. Et tout près d’un pigeonnier caché par la végétation folle, un immense bananier lançait de larges feuilles luisantes, envahissant tout ce qui avait dû jadis être une pelouse dont il ne restait plus que des bordures que l’on devinait à peine.

Depuis le jour de cette première visite, je veux cette maison. Son carrelage d’origine aux motifs exubérants. Il faut que je pense à me renseigner sur les techniques de restauration des carreaux ciment. Mais pas tout de suite, il faut attendre, savoir si l’on peut s’offrir cette demeure, ne pas rêver trop vite, résister à l’envie soudaine de se documenter sur l’histoire de la colonisation, ne pas chercher immédiatement un botaniste qui m’aidera à discerner, dans la jungle qu’est devenu le jardin colonial, les plantes achetées à la jardinerie et les trésors importés par l’illustre militaire. Ronger mon frein en attendant le jour où, peut-être, j’écrirai son histoire. Évaluer le coût des réparations, rester raisonnable.

Semaine après semaine, en attendant que les artisans établissent les devis pour les réparations à entreprendre, je vais rendre visite à la maison du général. Les voisins ont appris à reconnaître le bruit de ma moto. Les tenanciers du bar du village me reconnaissent ; la semaine dernière, ils m’ont taquinée au sujet du score peu glorieux des Verts de Saint-Étienne battus par l’Olympique lyonnais. Je sais désormais que c’est chez le boulanger que je dois rechercher l’histoire du village en questionnant les clientes les plus âgées, et que la supérette présente une petite exposition, au-dessus de la caisse, d’agrandissements de vieilles cartes postales.

Parfois, les propriétaires de la maison sont là ; ils font le vide, amassant sur le trottoir de grands sacs poubelle. Je ne leur ai jamais parlé, je me cache lorsque je les aperçois. Je n’aime pas savoir ces gens dans cette maison que je ne peux m’empêcher de considérer comme mienne. Ils n’y ont jamais vécu, ce sont de lointains héritiers du dernier habitant, pas une goutte du sang illustre ne coule dans leurs veines, et je sens bien qu’ils ne savent pas, comme moi, écouter le pas du cheval du général arpenter les murs de cette maison qui ne leur est rien.

Nous sommes déjà le 30 septembre. Le bananier a fleuri. J’ai trouvé dans la rue voisine un minuscule passage, entre deux murs, qui me permet d’accéder clandestinement au bord du jardin. Le banquier établit des plans de financement, l’agent immobilier continue de faire visiter la maison à d’autres que moi, de minuscules bananes ont poussé sur la tige florale, le devis du maçon tarde à arriver, je m’inquiète et j’apprends en parcourant les encyclopédies que Zinder fut la capitale du Niger, territoire militaire français puis colonie en 1922.

Le général Jean Larroque, né le 19 décembre 1875 en Tarn-et-Garonne, au n°3 de la rue Basse à Dieupentale, à mi-chemin entre Toulouse et Montauban, est mort sur le quai de la gare, victime de ses faits d’armes. Selon une nécrologie parue dans la presse d’alors et publiée sur internet par un habitant du village, les gaz de combats ont eu raison de son panache, et il s’est écroulé alors qu’il se préparait à partir pour Saïgon. Il venait d’avoir 46 ans, il n’a pas eu le temps d’achever la construction de sa belle maison qui restera à jamais à l’état de moitié, arrogante et tronquée, comme la vie du militaire. Il a tout fait jeune, il a tout réussi vite, il a brillé et s’est affalé au bord d’une voie de chemin de fer, alors qu’il se rendait avec Madame la Générale à une réception à Toulouse. C’était un 31 décembre, et, peut-être, une belle fête s’est elle trouvée avortée parce qu’un prestigieux invité avait eu le mauvais goût de succomber à une guerre terminée depuis déjà trois ans. Un invité qui n’avait jusque-là connu que les conquêtes, et dont je ne suis pas sûre de toujours admirer les exploits.

Plus de quatre-vingts ans ont passé ; la France des Colonies, vaniteuse et avide de nouveaux territoires, a perdu de sa superbe et se cherche des raisons de ne pas rougir de son passé. Doit-elle le faire ? Suis-je coupable des ambitions invasives du général et de ses pairs ? Était-il un dompteur de sauvages, ou un humaniste intimement convaincu de faire le bien ? Ses idées étaient-elles celles de l’envahisseur, ou bien celles d’un homme dont la vocation était d’apporter une vie meilleure à d’autres hommes ? Ses valeurs, quelles étaient-elles ? Où était-il heureux ? Sous les lambris somptueux d’une salle de réception toulousaine ? Dans la maison qui l’avait vu naître et que je convoite aujourd’hui ? Au cœur de l’Afrique, une Afrique qui n’existe plus aujourd’hui ? Sous les pluies diluviennes de l’Asie du Sud-Est ?

Pas tout de suite, ne pas me laisser emporter par ma soif de savoir qui était ce Jean Larroque. Une brute assoiffée de pouvoir ou un esprit supérieur guidé par la conscience d’accomplir quelque chose de « grand », pour les générations futures. Ma génération, ni celle de mon fils, ne ressentent plus que du malaise lorsque l’on évoque une époque où les hommes accomplissaient, au prix parfois d’efforts surhumains et de souffrances sans nom, ce qu’ils croyaient être juste. Ne pas acheter de livres d’Histoire, ne pas contacter le service historique de l’Armée, ne pas prendre rendez-vous aux Archives départementales, ne pas prendre le risque de ne plus avoir de projets. La maison n’est pas encore à moi, ne le sera peut-être jamais, quelqu’un d’autre est peut-être sur le point de l’acheter.

Désormais, je ne vais plus voir la fleur de l’immense bananier. Lorsqu’il pleut, la frondaison est si épaisse que le sol reste sec au-dessous. Les feuilles exotiques culminent à quatre mètres, peut-être plus, dominant les arbustes que le début d’automne commence à ternir. La fleur, je le sais, flétrit : j’ai vu lors de ma dernière visite qu’elle avait pâli. La voir mourir serait un mauvais présage. Si le fantôme du général m’échappe, qu’il le fasse en n’ayant rien perdu de sa magie.

14 octobre. Devis et arguments à l’appui, je présente à l’agent immobilier une proposition d’achat. Les propriétaires ont huit jours pour l’accepter ou la rejeter. Leur silence équivaudra à un refus, et la plaque commémorative sur la façade classée ne sera plus pour moi qu’une plaque sur le mur de la maison de quelqu’un d’autre.

Ces huit jours se sont écoulés. Demain peut-être, l’agent immobilier téléphonera. J’attends. J’espère et j’ai terriblement peur.

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Vos réactions

 
La maison du général - 1
22 octobre 2006 21:51, par Vieux motard

C’est clair qu’elle est belle, mais y en a d’autres pas mal aussi

La maison du général - 1
23 octobre 2006 18:53, par Psykokwak

Marie-Honorine,

même si (peut-être...)vous ne poserez jamais vos valises sur les terres du général, cette rencontre n’a sûrement pas eu lieu par hasard...

Vous avez, le général et vous, encore des choses à vivre ensemble... Dans tous les cas, il faut toujours rêvre très haut !

La maison du général - 1
23 octobre 2006 21:52, par DB du Jardin

Vieux motard a écrit :

C’est clair qu’elle est belle, mais y en a d’autres pas mal aussi

Non, elle n’est pas belle. Elle est spéciale. Une maison hantée par un personnage que j’ai envie de connaître, je ne retrouverai jamais ça.

Quoi qu’il en soit, les propriétaires ont rejeté sans appel notre proposition d’achat. Donc fin de l’histoire.

DB_le_moral_dans_les_chaussettes

La maison du général - 1
24 octobre 2006 21:53, par Umanimo

DBardel a écrit :

Vieux motard a écrit :

C’est clair qu’elle est belle, mais y en a d’autres pas mal aussi

Non, elle n’est pas belle. Elle est spéciale. Une maison hantée par un personnage que j’ai envie de connaître, je ne retrouverai jamais ça.

Quoi qu’il en soit, les propriétaires ont rejeté sans appel notre proposition d’achat. Donc fin de l’histoire.

DB_le_moral_dans_les_chaussettes

Parce qu’ils ne veulent pas vendre ou parce qu’ils estiment que vous n’êtes pas solvables ? C’est bien triste !

La maison du général - 1
24 octobre 2006 21:54, par DB du Jardin

Umanimo a écrit :

Parce qu’ils ne veulent pas vendre ou parce qu’ils estiment que vous n’êtes pas solvables ? C’est bien triste !

On a un plan de financement bétonné. Les propriétaires actuels viennent d’hériter cette maison, ils ne veulent pas « perdre » un centime. Dans six mois, ils seront obligés de revoir leurs prétentions à la baisse. Mais dans six mois, j’espère que j’aurai trouvé quelque chose. Pour l’instant, ils sont comme Picsou, ils ont des dollars qui brillent dans les yeux. L’agent immobilier a lourdement insisté pour les convaincre d’accepter notre offre (on avait établi le montant avec lui), mais rien à faire. Et moi je n’ai pas les moyens de balancer de l’argent juste pour satisfaire la cupidité d’une poignée de parvenus.

DB_très_très_énervée

La maison du général - 1
24 octobre 2006 21:54, par Vieux motard

S’il y a le fantôme du Général qui rôde, il y a peut de chances qu’ils arrivent à vendre

La maison du général - 1
24 octobre 2006 21:55, par DB du Jardin

Vieux motard a écrit :

S’il y a le fantôme du Général qui rôde, il y a peut de chances qu’ils arrivent à vendre

Ben oui mais bon... Pour moi c’est mort, à moins qu’ils changent d’avis demain. Donc c’est mort.

DB_toujours_de_très_mauvais_poil

La maison du général - 1
25 octobre 2006 21:56, par Pomme

Une autre occasion se présentera, sûrement. Il y a plein de maisons d’histoires, en France

Pomme_plongée_dans_le_visionnage_des_Rois_Maudits (les vrais, de 71-72, de Claude Barma, avec Jean Piat

La maison du général - 1
11 novembre 2006 18:54, par DB du Jardin

Les propriétaires ont rejeté notre proposition ; aucune négociation n’est possible.

Je n’habiterai pas la maison du général. D’autres auront ce privilège. J’espère qu’ils sauront réinventer l’histoire de cette maison. L’écriront-ils ?

DB_qui_a_perdu_son_fantôme

La maison du général - 1
24 novembre 2006 18:54, par Moutarde

aïe ! cette maison me plaisait beaucoup et ton récit encore plus...aller courage si elle ne se vends pas, tu peux refaire une proposition dans quelques temps reste en contacr avec ton agent immobilier.

 

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