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5 commentaires

Publié le jeudi 11 février 2010 dans la rubrique :

Livres, littérature, littérateurs...

Cormac McCarthy

La Route

Titre : La Route (The Road)
Auteur : Cormac McCarthy (États-Unis) - traduit de l’anglais par François Hirsch
Édition : Le Seuil coll. Points, 2009
ISBN : 978.2.7578.1161.0

Bah oui, je n’avais encore jamais lu McCarthy. Mais voilà, le mal est réparé, l’intolérable lacune enfin comblée. Après avoir lu La Route, sûr, je vais acheter d’autres ouvrages de cet auteur dont la quatrième de couverture m’explique qu’il est « l’un des écrivains américains les plus importants de sa génération ». En fait, je crois que je ne connais pas d’auteurs américains. Mais au début, j’ai eu un peu peur : en France, les écrivains « importants » s’appellent Houellebecq ou Marc Lévy. Visiblement, en Amérique, un auteur important est quand même un auteur qui sait écrire et qui a des choses à dire.

Il paraît que Cormac McCarthy est souvent comparé à Faulkner. Ça tombe bien, je n’ai pas lu Faulkner. Quand j’ai lu La Route, j’ai pensé à Julien Gracq et son Rivage des Syrtes (je sais, ce bouquin m’obsède, et alors ?). L’art de décrire le néant.

Dans La Route, McCarthy suit le long cheminement d’un homme et de son fils, une lente fuite dans un monde dévasté. On ne sait pas comment ils s’appellent, on ne sait pas quand se déroule l’action. Dans un futur proche, quelque part. Tout est détruit, ravagé, les arbres sont morts, calcinés, il n’y a plus d’oiseaux, plus de plantes, plus rien que des cendres. L’humanité, rare et affamée, se résume pour l’enfant à deux catégories : les méchants, cannibales cruels, et les gentils, qui ne mangent pas les enfants et ne prennent pas les affaires des gens qui ne sont pas encore morts. Un dernier reste de moralité dans le cœur du « petit », qui suit son père tout au long de ce terrible périple. Ils sont tout l’un pour l’autre, si l’un perdait l’autre ce serait « le dernier jour de la terre ».

Si vous voulez connaître la fin de l’histoire, lisez. Moi, je ne vous en dirai pas plus. Je sens que je vais encore avoir des hordes de gamins de collège qui vont débouler dans mon Jardin après avoir demandé à Gogole de leur donner « Macatie la routte comantère » : qu’ils me pardonnent, mais cette fois encore, ils seront venus ici pour rien.

Pour ceux qui veulent lire, en revanche, je peux essayer de faire quelque chose. Leur donner envie :

Dans les premières années les routes étaient peuplées de fugitifs disparaissant sous leurs habits. Portant des masques et des lunettes de plongée, en guenilles, assis au bord de la route comme des aéronautes en détresse. Leurs brouettes encombrées de tout un bric-à-brac. Remorquant des charrettes ou des caddies. Leurs yeux luisant dans leurs crânes. Coquilles sans foi de créatures marchant en titubant sur les levées le long des marais tels des vagabonds sur une terre en délire. La fragilité de tout enfin révélée. D’anciennes et troublantes questions se dissolvant dans le néant et dans la nuit. L’ultime expression d’une chose emporte avec elle la catégorie. Éteint la lumière et disparaît. Regarde autour de toi. C’est long jamais. Mais le petit savait ce qu’il savait. Que jamais c’est à peine un instant.

Chapeau au traducteur (François Hirsch), qui semble-t-il a l’habitude de travailler sur les ouvrages de McCarthy. Réussir à s’effacer ainsi pour épouser un tel style, une telle écriture, ce doit être terriblement difficile.

Il doit y avoir tout au plus dix virgules dans les 250 pages de ce livre. Pas de chapitres, mais de courts paragraphes. Pas de respiration, pas de pause, pas de répit : on avance sur cette route poussé par la même urgence que celle qui talonne les deux personnages du roman : parvenir au but.

D’une longue suite de pareilles nuits ce fut une des plus longues de toutes celles dont il pouvait se souvenir. Ils étaient allongés sur le sol trempé au bord de la route sous les couvertures avec la pluie qui tambourinait sur la bâche et il tenait le petit contre lui et au bout d’un moment le petit s’arrêta de trembler et au bout d’un moment il s’endormit. L’orage s’éloignait vers le nord et les grondements cessèrent et il n’y eut plus que la pluie. Il s’endormait et se réveillait et la pluie faiblissait et au bout d’un moment elle s’arrêta. Il se demandait s’il pouvait être déjà minuit. Il toussait et ça empirait et ça réveillait l’enfant. L’aube fut longue à venir. De temps à autre il se soulevait pour regarder vers l’est et au bout d’un moment il fit jour.

En fait, je ne sais pas très bien quoi dire d’intelligent sur cet ouvrage. J’ai lu çà et là qu’il s’agissait d’une métaphore sur la filiation, la transmission, ce que des gens beaucoup plus intelligents que moi ont remarqué tout de suite, d’autant que l’auteur a dédié sa Route à son plus jeune fils. D’autres y voient le discours réactionnaire d’un télévangéliste menaçant l’Humanité de précipiter l’Apocalypse en renonçant aux valeurs morales, en cédant à la cupidité, en s’abandonnant à la violence. Moi, je n’en sais rien. C’est un livre qui tente d’imaginer ce qui peut rester des hommes lorsqu’ils ne sont plus des hommes. C’est de la littérature, merde, quoi.

Avant de poursuivre, un dernier extrait. Un dialogue, dont l’ouvrage est rempli. Les dialogues sont fondus dans le texte ; pas de tirets pour indiquer un changement de locuteur.

Il y a d’autres gentils. C’est ce que tu as dit.
Oui.
Alors où ils sont ?
Ils se cachent.
De quoi est-ce qu’ils se cachent ?
Les uns des autres.
Il y en a beaucoup ?
On n’en sait rien.
Mais il y en a quelques-uns ?
Quelques-uns. Oui.
C’est vrai ?
Oui. C’est vrai.
Mais ça ne l’est peut-être pas.
Je crois que c’est vrai.
D’accord.
Tu ne me crois pas.
Si. Je te crois.
D’accord.
Je te crois toujours.
Ça m’étonnerait.
Mais si. Il le faut bien.

Voilà. Maintenant, je vais me mettre en colère. Page 10 :

Il examinait attentivement ce qupouvait voir.

Je ne me suis pas trompée en recopiant le texte. Page 12 :

Le bouchon était parti et l’homme se mit à plat ventre sur les coudes pour flairer le tuyau mais ld’essence n’était qu’une rumeur, vague et rancie.

Je ne vais pas vous donner d’autres exemples, on ne s’en sortirait pas. Il manque des mots, ou des morceaux de mots, ou les mots sont coupés en deux, au beau milieu d’une ligne, sans rai son, et ça me gê ne terribl ement. Voyez comm e c’est péni ble.

Que se passe-t-il dans le milieu de l’édition ? Certes, et c’est assez rare pour être souligné, il n’y a pas de fautes dans ce bouquin. Toutes les majuscules sont accentuées, ce qui devient un luxe par les temps qui courent (j’y reviendrai très prochainement quand je vous parlerai d’un autre bouquin que j’ai lu récemment — français, celui-là). Mais la mise en page a été réalisée par des gens qui ont véritablement salopé le boulot. Il ne s’agit pas d’une réédition pour France Loisirs ou Le Grand Livre du mois, quand même. Il s’agit des éditions Seuil et de sa collection Points, bon sang, une collection de référence. J’ose espérer que les éditions de L’Olivier, chez qui ce roman a été publié avant de paraître en format de poche, le travail n’a pas été pareillement bâclé.

Je suis bien obligée d’en faire le constat : il est désormais impossible, vraiment impossible, de trouver un livre qui soit irréprochable. Je parle de la forme. L’édition littéraire devrait, à mon sens, être le dernier endroit où l’on respecte la langue, la ponctuation, l’orthographe, la typographie. Voici un bouquin pour lequel l’auteur a reçu le prix Pulitzer, excusez du peu. Une écriture éblouissante, une traduction parfaite, un texte que l’on peut considérer comme un chef d’œuvre, et imprimé n’importe comment. Alors que le travail de l’éditeur, me semble-t-il, est de servir celui de l’auteur. De le mettre en valeur.

On peut raisonnablement penser que La Route est ou sera étudié au lycée, en fac de Lettres ; ce livre est déjà entré dans la catégorie des « classiques ». On s’attend, en examinant un tel ouvrage, à l’ouvrir pour n’y trouver que l’œuvre littéraire, exempte de toute pollution extérieure. Ce n’est pas le cas. À un tel niveau de la littérature, il ne devrait y avoir aucune erreur, à aucun niveau. Cela vous fait peut-être sourire, mais ça me met hors de moi. La réduction des coûts de production ne peut pas permettre une telle chose. Imaginez une partition musicale dans laquelle il manquerait des barres de mesure, où les notes ne seraient pas placées sur la bonne ligne. Quelques erreurs formelles qui mènent à la catastrophe : les fausses notes, ça s’entend. Une telle partition serait inacceptable (mais je sais néanmoins qu’elles existent, hélas). C’est pareil pour la littérature : une faute dans la mise en forme, ça s’entend. Dans les deux cas, un lecteur un peu inattentif peut s’y perdre.

Lisez La Route quand même ; choisissez la version parue chez L’Olivier.

Post-scriptum

Je viens de voir qu’un film avait été tiré de ce livre, réalisé par John Hillcoat, avec Vigo Mortensen et Kodi Smit-McPhee. Vous faites comme vous voulez, mais si vous choisissez d’aller voir le film plutôt que de lire le livre, je crois que vous perdrez l’essentiel : le texte, l’écriture.

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Vos réactions

 
La Route
15 février 2010 14:13, par Ardalia

Je crois que si l’édition de poche est pourrie, c’est précisément à cause de la sortie du film. Le culte du merchandaillezingue sauvage pousse à saloper le boulot pour être dans les temps. Par ailleurs, je ne sais pas si tu sais mais il y a, dans les maisons d’édition, une politique de réduction du nombre de correcteurs, leur travail étant dévolu à l’éditeur. Quoi qu’il en soit, c’est lamentable.

A propos du bouquin, j’avoue que tu m’as donné envie de le lire. Ayant été profondément cassecouillée par le matraquage dû au film, j’étais un peu braquée et les dithyrambes ne m’avaient pas convaincue. Et merci de m’avoir prévenue pour les fautes, je grincerai moins fort des dents (oui, la pauvritude aidant, je suis condamnée au poche). Et puis la bise, toc.

La Route
15 février 2010 18:00, par Azamael

Mais n’allez surtout pas voir le film. C’est n’importe quoi. Son seul mérite est de donner envie de lire le bouquin.

La Route
16 février 2010 17:09, par DB du Jardin

Tiens !Azamael est de retour ! Ça faisait un petit moment, dis donc ;-)

La Route
18 février 2010 09:35

Yep, me revoilou. Avec toutes mes dents.Déménagement, problèmes avec Internet et long voyage en Asie m’ont tenu éloigné un temps des bardelleries.

La Route
18 février 2010 09:39, par Azamael

Mais j’ai toujours des moufles quand je tape : pour une raison que j’ignore, mon pseudo n’est pas apparu dans le message précédent. Va-t-on m’identifier cette fois ci ?

 

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Image extraite de l'article "Le paradoxe de Mansonville"