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2 commentaires

Publié le samedi 17 novembre 2007 dans la rubrique :

La Maison du général

La Maison du général - 19

17 novembre 2007

Je me surprends souvent à me demander pourquoi je me suis ainsi jetée dans ces recherches sur le général Larroque. Pourquoi la plaque de marbre sur la façade a ainsi éveillé ma curiosité. Lorsque l’on m’interroge à ce sujet, je ne sais comment répondre clairement. Parce que cette quête est un paradoxe auquel je ne peux pas trouver de justification. Consacrer tout ce temps et cette énergie à un inconnu, alors que je n’ai montré que la plus grande indifférence à l’égard de ma propre famille, est une contradiction qui me met mal à l’aise. Je n’ai jamais, jusqu’à présent, éprouvé aucun intérêt pour l’Histoire ni la guerre. Et pourtant, s’il n’y avait pas eu cette plaque commémorative, je ne pense pas que j’aurais si ardemment désiré vivre dans cette maison, cossue mais pas vraiment belle, dans un village à demi abandonné, sans charme réel avec ses façades décrépites et ses volets fermés.

Dieupentale n’est pas un joli village du Sud-Ouest. Ici, pas de halle sur une place centrale ceinte de maisons de briques ; pas d’allées bordées de platanes majestueux, pas même de fontaine. Ce n’est qu’un carrefour, un lieu de transition auquel son emplacement stratégique, tout à la fois sur la route reliant Montauban et Toulouse, sur les berges du canal latéral et à la sortie du pont jeté sur la Garonne, permit une certaine prospérité grâce à l’afflux des marchandises et des négociants. La gare bâtie tout près du canal permettait de faire transiter le fret aussi bien par voie d’eau que par fer ou par route. Animaux, fourrages, fruits, vins, produits manufacturés : tout passait par Dieupentale. On y faisait des affaires, et cette minuscule bourgade compta plusieurs hôtels, dont le prestigieux Clos Saint-Daniel, table fameuse connue de tous les VRP. Aujourd’hui, l’ancienne hostellerie est délabrée, grise et éventrée, son parc autrefois superbe a perdu de sa splendeur.

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Le clos Saint-Daniel aujourd’hui

Le maire m’a raconté que le Clos avait appartenu à Auguste Puis, autre célébrité locale. C’est curieux comme l’obscur village de Dieupentale vit passer dans son enceinte tant de personnalités. Né à Paris, Auguste Puis aurait eu pour nourrice à Lavelanet, en Ariège, l’arrière grand-mère de mon premier magistrat, qui tire de cette parentèle une fierté amusée. Maire de Dieupentale, avocat, le propriétaire du Clos Saint-Daniel était un élu de gauche, député de Tarn-et-Garonne, qui reçut en 1921 le portefeuille de sous-secrétaire d’État à l’Agriculture, dans le gouvernement d’Aristide Briand. Nous avions donc un ministre dans notre village, en plus d’un général. L’homme était lettré, féru de poésie, et sa fonction de mainteneur de l’Académie des Jeux floraux le plaçait à un rang enviable dans le milieu culturel toulousain. Auguste Puis ne se rendit pas aux funérailles de Jean Larroque, le 2 janvier 1922 à 15 heures. Étaient-ce ses obligations ministérielles qui le retinrent ? Existait-il entre les deux hommes un contentieux ? Ou, plus prosaïquement, le ministre était-il loin d’ici, goûtant le repos en famille à l’occasion des festivités liées au passage de la nouvelle année ? Car si les petites gens ne connaissaient le repos que le temps d’enterrer l’un des leurs, les puissants, aujourd’hui comme hier, savaient sans aucun doute goûter aux plaisirs de la vie. Mais qu’importe de savoir où se trouvait l’homme d’État lorsque mourut le général sur son quai de gare. Nul ne s’en inquiète : Auguste Puis n’a pas de rue à son nom à Dieupentale.

Après avoir quitté son siège de député, il poursuivit sa vie politique en Tarn-et-Garonne, où il fut sénateur. Il occupait le Clos Saint-Daniel, riche bâtisse allongeant sa façade au bord de la route de Toulouse. Lorsqu’il vendit le domaine, un homme s’en porta acquéreur et en confia la gestion à sa sœur. La dame, à la tête de la luxueuse hostellerie, recevait tout ce que le Midi toulousain comptait d’hommes d’affaires et de voyageurs de commerce. Parfois, pendant les vacances, son neveu venait de Toulouse pour jouer dans le parc et courir dans les riches salons. L’enfant, probablement, venait se pendre aux grilles de la maison du général, à l’ombre du parc Lesort. Il s’appelait Claude Nougaro. est-ce lui qui a tordu mon portail ?

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Le clos Saint-Daniel avant son abandon

De toute cette gloire, il ne reste plus rien à Dieupentale. La gare, où régnait jadis tant d’activité, n’est plus qu’une petite bâtisse aux fenêtres murées, se mirant dans le canal dont le port ne garde pour tout vestige de son effervescence que quelques anneaux affleurant sur le chemin de halage. Il y a, bien sûr, quelques belles demeures, cachées au fond de leurs parcs. De l’opulence passée du village, restent de grosses maisons bordant les routes de Toulouse, de Verdun, de Montauban. Grises et inhabitées, elles voient aujourd’hui défiler le cortège automobile des travailleurs rentrant des zones industrielles de Toulouse ou de Montauban pour aller dormir dans les pavillons des lotissements qui ont surgi là où plus personne ne cultive les vignes ni les vergers.

Et c’est dans ce village que j’ai choisi de vivre, rouvrant des volets de bois qui étaient si longtemps restés obstinément clos. J’y suis bien et, pour rien au monde, je ne voudrais partir à la quête d’un autre toit. J’ai découvert les quelques perles que cache mon village, j’ai appris à en aimer les rares beautés. Dans cette plaine hérissée de lignes à haute tension, éventrée par les routes nationales, à l’horizon de laquelle s’envolent les vapeurs de la centrale nucléaire de Golfech, dans ce lieu plat et terne, gris sous l’hiver et torride en été, j’ai choisi de poser mes bagages. Parce qu’une plaque ornait le mur d’une maison fermée.

Lors de mes toutes premières recherches sur le général, j’ai réalisé qu’il était tombé dans un oubli qui semblait définitif. Peu sensible à l’engouement de mes semblables pour les commémorations, les anniversaires et les célébrations, je n’ai pas réalisé que l’on s’approchait à grands pas du quatre-vingtième anniversaire de la fin de la Grande Guerre. J’éprouvais un certain contentement à me savoir seule pour exhumer le souvenir de Jean Larroque, avec le soutien de quelques habitants de Dieupentale. Mais voici que je sens frémir, çà et là, les prémices d’une vague dont je crains qu’elle submerge mes pauvres efforts. Partout, en silence, s’affairent des gens qui cherchent à écrire ce qui n’a pas encore été écrit, à montrer ce qui n’a pas encore été vu. Sur Internet, les forums consacrés aux Poilus voient s’enflammer des discussions furieuses pour savoir quel soldat portant tel matricule se trouvait sur telle ligne à l’instant T. Je découvre des hordes de chercheurs compilant des noms, des dates, des numéros, des coordonnées. Il en est un parmi eux qui s’attache à rédiger un dictionnaire des Officiers, dont le premier tome est paru, et qui glane sur tous ces forums les éléments qui constitueront la documentation du second volume. Il a déjà collecté diverses informations concernant quelques Larroque venus s’afficher dans son moteur de recherche ; mon général l’intéresse parce qu’il figure entre Larrivet Louis et De Lartigue René.

L’année à venir va voir déferler un torrent d’ouvrages, de films, de reportages, de manifestations. Mon général va être perdu au milieu de tout cela, son nom déformé peut-être dans tel livre, le récit de sa carrière truffé d’erreurs dans tel autre, la photo d’un homonyme imprimée dans un autre ouvrage sous son nom. De ce capharnaüm surgiront sûrement quelques destins que l’on ne soupçonne pas encore, se dresseront quelques silhouette de héros que l’on ne pourra qu’aimer. Saura-t-on les reconnaître ? Dans cette fièvre commémorationnelle dont nous sommes saisis, nous emparant du souvenir de temps atroces pour nous convaincre qu’il fut des époques plus terribles que la nôtre, ce que je redoute par dessus tout, ce n’est pas tant que mon colonial soit malmené que le fait que d’autres, animés par leur seul orgueil, n’usurpent leur éphémère notoriété en faisant commerce de destinées qui ne sont pour eux que des éléments de listes cruelles.

Jean Larroque n’est pas une entrée de dictionnaire. Il m’est étranger, il ne m’est rien en vérité ; et pourtant, je le connais comme personne. Calé entre Larrivet et De Lartigue, c’est un petit garçon, bon élève, que la République envoya étudier loin de son village, séparé de ses petits frères et de ses copains d’école. Il a dormi dans de froids dortoirs, a appris docilement toutes les leçons qu’on lui donna, il a attendu de longues nuits les rares jours chômés où il pouvait rentrer et jouer dans mon hall, jeter peut-être un œil curieux par-delà les grilles dorées du Clos Saint-Daniel. Né dans un village de voyageurs, il a parcouru le monde et n’a pas vu arriver son dernier train. Y aura-t-il une encyclopédie qui racontera que Jean Larroque, plus jeune général de France, se cachait avec ses frères dans les tonneaux de la fabrique familiale ?

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Vos réactions

 
La Maison du général - 19
17 novembre 2007 22:53, par Vieux motard

Tu peux p’têtre te faire rembourser ton portail, si tu sais qui l’a tordu ;-)

La Maison du général - 19
17 novembre 2007 22:54, par Umanimo

J’ai beaucoup aimé ce texte.

UMA

 

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