Le jardin de DB

Vous êtes ici : Accueil du site > > Musique > L’Enfer en musique

Menu de navigation

Masquer la bannière
Afficher la bannière
 
 

Aux utilisateurs d'Internet Explorer 6,
Votre navigateur ne vous permet pas de bénéficier pleinement des fonctionnalités proposées par ce site. Si vous en avez la possibilité, je vous invite à télécharger gratuitement la dernière version d'Internet Explorer, ou mieux, Mozilla Firefox.

2 commentaires

Publié le dimanche 14 janvier 2007 dans la rubrique :

Musique

Ah, Ooooh, brrrrr...

L’Enfer en musique

Entre bruit et musique

Alors que je préparais un Deug de musicologie, j’ai eu l’occasion d’écrire quelques pages fort peu académiques, mais qui m’ont apporté tant de plaisir que j’en ai gardé un souvenir intense. Voici l’une d’elles : il s’agissait, après avoir choisi deux extraits d’œuvres parmi celles que l’on aimait le moins et celles que l’on appréciait le plus, de les comparer, en les présentant d’abord sous l’angle de la perception subjective, puis en expliquant ses choix en argumentant sous l’angle de la perception la plus objective possible (il s’agissait d’un devoir de début de première année). Le but de ce travail était, évidemment, d’amener à conclure qu’il n’était pas possible de juger une œuvre uniquement selon ses goûts... Une discussion dans la Cabane sur la musique contemporaine et sa beauté (ou sa laideur, c’est selon) m’a donné l’idée de mettre en ligne ce devoir, après l’avoir quelque peu "aménagé" : montrer un exemple d’analyse d’un court extrait d’une pièce "difficile" pour un public non averti permettra peut-être de faire évoluer la façon dont les visiteurs de mes pages perçoivent cette musique.

Choisir une œuvre que l’on apprécie particulièrement est une épreuve des plus douloureuses. Quant aux œuvres que l’on apprécie moins, elles sont rares (acheter des disques que l’on n’aime pas, quelle drôle d’idée), et enfouies tout au fond de la discothèque, presque oubliées. Mais bon, avec un petit effort de mémoire, j’ai remis la main sur une "horreur" que je vous livrerai ici : Mémoire d’anges, composé en 1994 par André Serre, sur un poème d’Hélène Codjo  [1] . Son pendant délectable, le Duo des mouches extrait d’Orphée aux Enfers de Jacques Offenbach  [2] , a été choisi, finalement, par association d’idée. Cela paraissait plus cohérent que de le tirer aux dés. C’est donc pour l’utilisation des onomatopées que j’ai sélectionné ces deux extraits.


L’ange qui crie...

Les onomatopées. C’est tout d’abord ce qui frappe l’oreille lorsque l’on écoute Mémoire d’anges. L’extrait sélectionné partage un poème en deux parties égales. Il serait long d’en donner ici le texte intégral. En résumé, il livre les sensations d’une personne entrant dans la mort. L’enregistrement que vous écoutez fait suite à ces vers :

(soprano) (mezzo) (baryton)
Dans l’autre vie je suis partie   On se noie dans le rond tout blanc
Tandis que les autres   Tandis que les autres
Tournent lentement tournent lentement... Tournent lentement.
    Tourbillon !

Vient alors une série de sons qui, franchement, paraissent pour le moins saugrenus. Depuis douze minutes, cuivres "sonorisés", bande magnétique, voix et autres trouvailles sonores ont forgé un univers perturbant, peuplé de dissonances, de cris, de souffles et autres phénomènes indescriptibles. Pour enfin en arriver... là !

Mémoires d’anges/Phonèmes

Brrrrrr, frrrruuuut, blllli. Ce sont ce que le musicologue nomme des "phonèmes". Bon. Un vague souvenir saussurien me rappelle que le phonème est un élément acoustique fort pratique pour isoler un son de la chaîne parlée. Dans "musique", il y a trois phonèmes : mu-si-que. Mais brrrrrr, trrrrrrit, etc. : de quelle chaîne sont diantre extraites ces unités ?

Voici, à prime abord, ce qu’inspire cet extrait : la plus grande perplexité, et une furieuse envie que cela s’arrête. D’autant que parmi les cris se glissent d’autres vers dont le sens échappe à l’entendement. Allons-y :

[|(mezzo-soprano)
Bleu de la mer
je regarde dans son œil
passer les écureuils.

Suisciure
Elle scie sa vie
elle suit sa vie
dans la sciure vide.|]

Et ce n’est pas fini :

[|(baryton)
Derrière son reflet elle cherche
l’ombre de sa voix
ses oreilles muettes
trompent son univers.|]

Mémoire d’anges/Poème

Et nous voici à la fin de l’extrait. Mais non du poème. La suite laisse supposer que l’héroïne a pu se suicider au cyanure, qu’elle se demande si elle est bien libre, avant d’en finir avec une citation d’un poète chinois qui devrait donner à l’ensemble une dimension hautement philosophique. Ouf. C’est un poème sur la mort, donc, forcément dérangeant. Mis en musique par un jeune fougueux compositeur grandi à l’ombre de Gilbert Amy et consorts, et pour qui l’Ircam est une cour de récréation  [3] . Le résultat ne pouvait pas ressembler au Requiem de Fauré. Mais quand même, ces onomatopées, y a-t-il des gens qui peuvent sérieusement appeler cela de la musique ?


Alors, bravement, je réécoute. Juste l’extrait de trois minutes, je veux survivre, quand même. On reprend : "Tourbillon !"

Mémoire d’anges/Tourbillon

Viennent les cuivres, avec un son tournant, sombre. Vertigineux. Le voilà donc, le tourbillon. Il suffit d’écouter. Et des chuchotements, rapides, comme des ombres fugaces entraperçues dans la chute. Frrrrr... : que ça va vite ! Puis semble survenir une pause. Cuivres et voix à l’unisson, et chouf ! Comme un ascenseur qui s’arrête, un palier, un souffle. Passent les écureuils dans le bleu de la mer. Les mots sont comme les notes : des sons qui donnent à voir ce que l’on veut bien imaginer. Alors écureuils, pourquoi pas. Victor Hugo explique tout cela très bien dans La Fin de Santan  [4]  :

[|Oh ! quand je fus jeté
Du haut de la splendeur dans cette cécité
Après la chute, nu, précipité du faîte
À jamais, à la tombe inexorable uni,
Quand je me trouvais seul au bas de l’infini,
J’eus un moment si noir que je me mis à rire (...)
(C’est Satan qui parle)|]

Alors voilà, les cris, le délire dénué de sens, les sons jetés sur les parois des cuivres : c’est la chute de l’ange, effroyable. Je savais bien que cette pièce était une horreur.

Vient la voix profonde du baryton, les hoquets des chanteuses : noir, chutes, rebonds, errance de celle qui "suit sa vie" dans des profondeurx inouïes, au sens littéral du terme. On ne peut pas avoir entendu cela avant d’être passé soi-même "derrière son reflet". Alors que les instruments lancent, çà et là, quelques éclats, le chanteur, en interminables vocalises, dit la quête de "l’ombre de sa voix". L’enregistrement stéréophonique trahit les déplacements des musiciens, insaisissables, fugaces. "Ses oreilles muettes trompent son univers". La mourante est perdue, la musique tourne sans lui laisser une chance de se tenir, de trouver le moindre repère dans le noir de la mort qui vient.

Et voilà une tentative d’analyse qui va finir par me convaincre que Mémoire d’anges est un poème musical dont les effets conduisent l’auditeur au cœur d’un voyage entre deux vies, alliant texte et musique pour peindre la chute terrifiée d’une désespérée, avant qu’enfin elle soit libérée. Fichtre ! Quelques phonèmes mariés au souffle des cuivres et nous voilà au dernier rebord de la vie, avec son gouffre qui file en quelques visions oniriques, vestiges d’une existence qui s’achève. Faut-il être sourd pour parler ici de "bruits" !

Il est temps d’écouter cet extrait dans son ensemble :

Mémoire d’anges

Sortons de cet univers sordide, si habilement créé, et rangeons l’horreur. L’enfer peut être autrement plus joyeux, peuplé de dieux farceurs. Allons donc écouter Offenbach.


...Le dieu qui bourdonne...

Bzzzzzzzz : onomatopée d’opérette. Un petit régal semé là parmi une foule de plaisants refrains, sur fond d’orchestre saisi de fou rire. Dans le buen retiro de Pluton, se morphond Eurydice, mais survient Jupiter, venu la chercher pour la rendre à son mari. Ou plutôt pour la séduire, sacré Jupin, incorrigible tombeur de faibles mortelles. Transformé en mouche par Cupidon, le voici qui entonne avec la belle le moins académique des duos d’amour. Bzzzzzzzz. Torride !

D’autant que les interprètes sont déchaînés (un critique a écrit que Nathalie Dessay était "hystérique"), sortis pour un temps de leur répertoire baroque pour se payer une joyeuse virée dans l’opéra-bouffe le plus déjanté du genre. Dessay et Naouri désertant les motets pour bourdonner en chœur, en rajoutant des tonnes, quittant le sacré pour plonger dans la mythologie de boulevard, se compromettant dans une vaste farce qui ose même reprendre texto la complainte d’Orphée, brodée avec tant de passion par ce pauvre Gluck  [5] . Bzzzzzz : c’est irrésistible. Voici un phonème qui déchenche le rire plus sûrement qu’une aile de mouche dans le cou. Ce bruit-là est un pur chef-d’œuvre musical.

Mais après avoir remis sur la platine l’intégralité de cet Orphée (pour le plaisir), il me faut retrouver les quelques minutes à analyser. Avec un minimum de sérieux. Il s’agit de parler de musique, pas de se laisser aller à une jubilation basée sur la simple image d’un Gluck fou furieux de voir son œuvre ainsi traitée par-dessus la jambe. Et Monteverdi ! Ah ! Quel bonheur ! Vous imaginez Monteverdi, au paradis des musiciens, face à Offenbach ?  [6]


Par quel procédé le compositeur parvient-il à faire faire la mouche à deux virtuoses qui ont subi quinze ans de conservatoire, ne boivent pas de lait, se bourrent de miel et vocalisent des heures durant chaque jour pour avoir une belle voix ? Écoutons.

Orphée/mouches-violons

Après une courte introduction annonçant l’air à venir d’Eurydice, les cordes bourdonnent. Brièvement, sans trop se faire remarquer. On ne s’étonnera pas : Cupidon vient de métamorphoser son père. La captive sent un frôlement, l’orchestre illustre, et Jupiter imite la mouche. Pour le public qui a déjà encaissé le refrain de Mercure (Et hop, et hop...), celui des Baisers et autres fantaisies, le vrombissement du chanteur passe pour une nouvelle facétie, font aimable et parfaiement dans le ton.

Orphée/mouches-Jupiter

Aux suppliques d’Eurydice, le dieu ailé répond par des bourdonnements peu à peu plus modulés, accompagné par l’orchestre. C’est comme un refrain amusant, rythmant les couplets de la prisonnière. Et Jupiter garde toute sa digne divinité par des apartés dans le langage humain. Une course-poursuite s’engage, que l’on imagine divertissante : la fille d’une nymphe poursuivant le roi des dieux déguisé en insecte, il n’en faut pas plus pour provoquer l’hilarité. Question de technique : c’est l’art du scénario.

Le public est prêt. Offenbach peut alors lancer un morceau de bravoure qui, sans ces préliminaires, aurait eu des allures de tarde à la crème. Nous voilà au duo, tour de force qui n’est certes pas à la portée du premier chanteur venu. Mélodie bourdonnée, avec trilles et ornements divers, chantée à deux voix ; répons et canons, le tout soutenu par l’orchestre qui travaille avec sérieux : le duo des mouches est construit avec la plus grande rigueur.

Orphée/mouches-duo

Pour faire rire le public, musiciens et solistes se donnent un mal fou. Avant d’ouvrir une voie royale à la soprano, alors que le silence s’installe dans la fosse pour l’écouter monter dans les hauteurs que l’on attend d’une colorature. Ceux que la prouesse de chanter juste en faisant zzzzzzz (essayez, tiens, pour voir) n’a pas impressionnés seront au moins cloués par la hardiesse avec laquelle elle grimpe sur les lignes supplémentaires loin au-dessus de la portée.

Orphée/mouches-vocalise

Pour une plaisanterie de quelques minutes, que de travail, quelle écriture, que de moyens orchestraux... L’enfer, quoi. Mais pas à écouter : voici donc ce duo dans sa version intégrale :

Orphée/mouches

... Des bruits musicaux

Au bout du compte, de sons inarticulés en bruits de bouche, entre deux voyages infernaux que 140 années séparent, me voilà faite : argumenter sur deux extraits que j’apprécie plus ou moins (vraiment moins et vraiment plus) me fait tomber toute cuite dans le chaudron ouvert à cette seule fin : qui, de dame subjectivité, qui règne sur le cœur, ou de dame objectivité, veillant sans relâche sur la raison, aura eu le dernier mot ? Laquelle sait se montrer la plus musicienne ? La plus compétente, la plus autorisée à s’exprimer sur l’art musical ? Réponse en guise de conclusion : c’est les deux ! Ensemble, indissociables, rivales et alliées. L’une tempère l’autre. Même si, malgré tout, je continuerai d’écouter, de préférence, ce que ma subjectivité préfère.

La musique est un art et une science. Mon ordinateur, pour peu que je l’équipe du logiciel approprié, saura analyser la structure formelle de l’œuvre la plus complexe. Mon cœur qui compte encore les lignes pour déchiffrer sa clé de fa s’émeut ou se révolte sans se soucier ni de l’armure, ni de la position acrobatique de la main pour produire "le" son qu’a rêvé le compositeur. Parce que c’est lui, l’artiste, qui a dicté à l’instrument, cette machine à produire des sons, de quelle façon il fallait gouverner mes émotions. Il lui a fallu pour cela pas mal de technique, mais, surtout, beaucoup d’âme.

Voir en ligne
Ircam
Notes

[1] Mémoire d’anges : voir la page consacrée à ce disque.

[2] Orphée aux enfers : voir la page consacrée à ce disque.

[3] Ircam : Institut de recherche et coordination Acoustique/Musique. Visiter le site internet de l’Ircam.

[4] La Fin de Satan : poème narratif de Victor Hugo (un texte de 200 pages), dans lequel l’archange banni décrit sa chute, puis son séjour dans les profondeurs de l’enfer. La citation est extraite de l’édition de Jean Gaudon et Evelyn Blewer, parue chez Gallimard (coll. Poésie) en 1991 (ISBN 2-07-032254-8).

[5] Christoph Willibald Gluck (1714-1787) a composé en 1765 l’opéra Orphée, œuvre magistrale d’une grande intensité dramatique. Offenbach n’a rien trouvé de mieux, environ cent ans plus tard, que de reprendre, musique et parole, la douloureuse complainte d’Orphée : "On m’a ravi mon Euridyce". Un acte d’une rare insolence... En 1858, on ne rigolait pas avec la mythologie, et on se risquait encore moins à parodier les œuvres des "maîtres" !

[6] Monteverdi : L’Orfeo de Claudio Monteverdi, composé en 1607, est considéré comme le premier véritable opéra de l’histoire de la musique. C’est dire si cette œuvre (et le sujet qui lui est associé, le mythe d’Orphée et Euridyce) est capitale. Jusqu’à la création de cet Orfeo, les compositions lyriques étaient nommées "drames musicaux" (dramma per musica) : récitatifs, ballets et musique, bien que constituant un seul et même spectacle, étaient présentés en scènes successives, et non étroitement associés.

Recommander : 
 

Vos réactions

 
L’Enfer en musique
9 mars 2007 23:01, par Hélène Codjo

Allez, je ne vous livrerai pas la suite de Mémoire d’Anges, promis... cela m’étonne que vous ayez trouvé cela sordide, mais je vois que malgré tout, vous avez participé au voyage... en enfer vraiment ? Une piste sur l’écriture : connaissez-vous les surréalistes et l’écriture automatique ? (ça date du début du XXe siècle, c’est vieux déjà, mais effectivement c’est postérieur à Victor Hugo et Offenbach !) Ce qui est drôle, pour moi en tout cas, c’est qu’à la différence d’Offenbach, mort depuis longtemps, et qui ne pourra pas lire votre article élogieux pour lui, nous qui parlons de mort (et pas d’enfer, pardon si j’insiste), nous sommes vivants !... et l’Ensemble Odyssée a même brillamment survécu à cette « exécution » ! Je profite, si je n’abuse pas trop, de cet espace pour signaler que cette pièce est dédiée à Vincent, dédicace qui a été coupée dans le livret. (décédé en 1994 à l’âge de 4 mois.) Allez je vais lire la suite de votre blog. On vous prévient pour nos prochaines créations ?

 

À vous d'écrire

 

Dans la même rubrique

Au hasard

Des articles...
Une photo...

Cliquez sur cette image pour accéder à l'article dans lequel elle est publiée.

Image extraite de l'article "Marguerite Gonon : la mémoire du Forez"