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Publié le lundi 28 septembre 2009 dans la rubrique :

Musique

Jean-Sébastien Bach

Jean-Seb ou l’art du tricot (4)

Analyse d’un fragment de la Suite pour orchestre n°2

Vous pensiez vraiment que j’avais oublié le Cantor de Leipzig et sa 2e Suite pour orchestre ? Vous vous imaginiez que j’avais abandonné en cours de route ? Que nenni ! Non point. Niet. Nein ! Je l’avais juste mis de côté, et d’autres sujets sont venus se poser sur le dessus de la pile. Certes, cela fait bien longtemps que j’ai commencé à vous raconter par le détail des histoires de fugue, de cadence et de pédale. Alors si vous avez un peu oublié, n’hésitez pas à réviser !

Le début de ce palpitant feuilleton est ICI

Hop, on y retourne ! Désormais, vous savez ce qu’est une fugue, et vous avez déjà une idée de la construction d’ensemble de cette belle Ouverture. Vous êtes donc prêts à gaiement détricoter cet extrait, pour admirer, maille après maille, la science de notre bon vieux Jean-Seb. Branchez vos haut-parleurs, et écoutez tout d’abord le fragment que nous allons passer au microscope :

Suite n°2 pour orchestre
Extrait de l’Ouverture - Collegium Aureum, Hans Martin Linde (flûte)

Vous avez entendu comme ce morceau est riche, dansant, entraînant même ? Le Cantor nous a offert là un magnifique chandail jacquard, très coloré, orné de dessins extrêmement variés. Nous allons voir que pour broder tout ça, il n’a utilisé qu’un nombre infime de points dans son tricot. Un point pour le rythme, trois points pour la mélodie. Observons d’abord le rythme.

Le maître mot est sobriété. Faisant suite aux figures pointées du mouvement grave qui précède cet extrait (vous pouvez le réécouter dans le chapitre 3), on trouve une suite ininterrompue de croches qu’accompagnent des noires obstinées (et une minorité de blanches, très très minoritaires). Difficile de faire plus simple... Dans cette uniformité rythmique, le sujet (qui fera l’objet du prochain épisode) prend un relief tout particulier, construit sur une seule cellule formée par deux noires, une blanche, une noire, quatre croches et une noire :

Mis « en musique », cela donne ça :

Ce sujet (pour aller vite et faire court, le « sujet » désigne la ou les phrase(s) musicale(s) qui constitue(nt) l’élément principal d’une fugue) peut être modulé, subir des mutations, être tronqué... On le reconnaîtra sans aucun mal, même lorsqu’il se trouve isolé à la basse pendant que la flûte accapare l’attention avec un thème complètement différent.

JPEG - 81.5 ko
Étudiants au Collegium musicum à Leipzig en 1727 ; Bach a dirigé cet ensemble pendant 27 ans

Cette économie rythmique pourrait laisser craindre une musique terne, pesante et sans allant... On entend cependant une mélodie extrêmement dansante. C’est que Bach joue avec les accent : partant sur une anacrouse (la première note se trouve en contre-temps), le sujet se trouve constamment décalé d’un demi-temps par rapport au contrepoint. Ajoutons à cela le recours fréquent à l’anticipation ou à la syncope (élément essentiel de la rythmique du jazz !), et l’on comprendra que sobriété rythmique ne rime pas forcément avec platitude... Mais je vois bien par anticipation que vous êtes tombés en syncope devant l’anacrouse. Reprenez votre souffle, je vais vous éclairer.

Une anacrouse n’est pas un oiseau migrateur. C’est un terme musical que vous pourrez ajouter à votre collection, et que vous pourrez vous amuser ensuite à reconnaître à l’oreille dans de très nombreuses chansons, même celles de Goldman (j’ai promis de ne plus m’acharner sur Céline Dion, ni sur Didier Barbelivien, du moins pour l’instant). Si vous écoutez attentivement n’importe lequel de vos artistes préférés, vous réalisez que, assez souvent, la mélodie commence juste avant l’accompagnement, avec une ou deux notes d’avance : il y a de l’anacrouse dans l’air. Mais à quoi ressemble-t-elle ? Regardez voir ces deux lignes :

À première vue, elles se ressemblent : les notes sont exactement les mêmes dans les deux cas. Mais regardez bien : sur la portée du haut, la première note est toute seule avant la première barre de mesure. « Et alors ? », vous écriez-vous d’une seule voix dans un superbe unisson. Et alors, ça change tout. C’est à dire que ça change l’accent.

Cet accent, ce n’est ni celui du Sud-Ouest (pourtant plein de charme), ni celui des Ch’tis (pourtant très... heu...). C’est celui qui met une note en valeur et, par convention, on accentue toujours la première note d’une mesure : celle qui est sur le premier temps. Cette note-là donne la pulsation de la mélodie, et vous l’entendez d’instinct, quand vous battez la mesure avec votre pied agile en écoutant une chanson de Goldmann. Ou de qui vous voulez. Maintentant, écoutez ce que cela donne avec nos deux lignes ; j’ai accentué, dans les deux cas, la première note de chaque mesure :

Et voilà, maintenant, tout est plus clair, non ? Dans le second exemple, avec précisément la même mélodie, ça ne tient pas du tout la route. D’où l’anacrouse, qui nous donne une belle suite harmonieuse de notes dont vous avez remarqué, avec votre perspicacité habituelle, qu’elles formaient le début d’une gamme descendante (fa - mi - ré - do).

Oui, mais la syncope ? Allons, allons, respirez ! C’est encore une histoire d’accent. Vous savez que la première note d’une mesure est accentuée. Si la mesure est à quatre temps, le troisième temps est également accentué, mais plus légèrement. Si l’on compte les quatre noires qui composent cette mesure, on prononce « UN deux TROIS quatre ». Les premier et troisième temps sont dits « forts » ; les deux autres sont donc... faibles. Vous êtes vraiment très attentifs ! Une syncope, c’est tout bêtement une note attaquée sur un temps faible, et qui se prolonge sur le temps suivant. Voilà voilà. Concrètement ? Ça ressemble à quoi ? Je vous l’ai déjà dit, à du jazz...

J’ai piqué cet exemple dans la « Théorie de la musique » de J. Castérède (éd. Billaudot) - un bouquin indispensable.

Ah ! J’oublais : Jean-Seb n’était pas un jazzman ! Et pourtant, la syncope, il connaît. Dès le début de notre extrait, il nous en donne, des syncopes :

Vous n’avez pas très bien entendu ? Je vois bien que vous avez senti que ça « swinguait », mais vous ne savez pas encore très bien comment ni où. Normal : ce n’est pas facile, j’en conviens. Pour vous aider, voici le même extrait au piano, avec chaque syncope marquée par une jolie clochette :

Si vous avez battu la mesure avec votre pied toujours agile (et vous n’avez pas pu vous en empêcher), vous avez constaté que les notes syncopées étaient bien attaquées sur un temps faible, se prolongeant sur un temps fort (ici, c’est facile, ce temps est toujours le premier de sa mesure). Résultat : ça balance, ça pulse, yeah ! Parce que ces fameuses notes semblent commencer « en avance ». C’est formidable, la musique.

Et le Cantor, il est rudement calé, quand même. Avec rien que des croches et des noires, les premières infiniment plus nombreuses que les secondes, il nous met des fourmis dans les jambes, on l’écoute en se laissant entraîner par un rythme de ouf et, pourtant, tout bête. Ti ta taaa, ti tatatitata, ti ta taa...

D’ailleurs, tout le monde le sait, que Bach a un groove d’enfer. Il est l’ami des rockeurs les plus endurcis, le compagnon des plus allumés : voyez donc avec Jethro Tull comment, en 1969, Ian Anderson faisait swinguer cette bourrée de Jean-Seb !

Post-scriptum

Pour (re)lire les autres chapitres de cette ébouriffante saga, reportez-vous au cadre intitulé « Sur le même thème » en haut et à droite de cette page.

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Vos réactions

 
Jean-Seb ou l’art du tricot (4)
30 septembre 2009 20:54, par brendufat

ben flûte... c’est moi qui inaugure les comms ?

*grande inspiration*

J’ai presque eu l’impression que je comprenais, que ça ne pouvait pas être autrement que comme ça.

Grisant... merci, vraiment :-)

 

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