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Publié le lundi 1er septembre 2008 dans la rubrique :

Les chroniques de Marie-Honorine

Dormir

Au loin, très loin, un son lancinant résonne sourdement. Elle frémit, mais la douleur fige l’esquisse du mouvement qu’elle avait amorcé pour se tourner. La douleur la tire de son sommeil de granit. Le son, soudain, mugit tout près de son oreille. À tâtons, elle atteint d’une main le réveil, et l’effort la fait grimacer. Elle soupire. Elle sent chacune de ses côtes s’écarter lourdement pour accompagner son souffle.

Elle sait qu’elle doit bouger très lentement, pour apprivoiser la douleur. Laisser son corps revenir à la vie, cellule après cellule, atome après atome. Elle soulève un genou, avec précautions. Ses épaules sont scellées dans le matelas qui l’emprisonne. Lever l’autre genou, et se tourner sur le côté, sans imposer la moindre torsion à son dos brisé par le poids du sommeil. Par la fenêtre ouverte sur les grands arbres, elle croit apercevoir le ciel bleu.

Au loin, la sonnerie stridente du téléphone qui insiste, inlassablement. Depuis combien de temps sonne-t-il ? Le soleil glisse la pointe d’un rayon sur le pied du lit. Elle ouvre enfin les yeux. La douleur commence à s’estomper. Elle considère le plafond clair, hagarde. Toute la douleur du premier réveil s’est rassemblée entre ses tempes. Le téléphone enfin s’arrête. Elle n’a pas eu la force de tendre le bras pour l’éteindre.

Elle voudrait dormir encore. Juste un peu. Le temps que ses jambes, ses bras si lourds, son dos se libèrent de cette masse énorme qui les a écrasés toute la nuit. Juste le temps de laisser la fatigue s’évanouir, juste le temps de fermer les yeux pour mieux ressentir la douceur de cet instant qui précède l’endormissement, cette chute sans fin dans l’absence.

Au loin, la voix de Fabrice qui l’appelle : « Tu dors ? Lève-toi, réveille-toi, je m’en vais, il est tard. » Comme chaque matin, il secoue légèrement son épaule meurtrie. Elle gémit et crispe les paupières pour tenter de fuir. Fuir quoi ? Le réveil sonne à nouveau ; Fabrice ferme la porte de la chambre, et elle l’entend descendre l’escalier. Elle parvient enfin à éteindre le réveil. La sonnerie du téléphone reprend. Dans un sanglot, elle couvre son visage avec le drap pour échapper aux appareils qui la harcèlent : « Lève-toi ! Lève-toi ! Lève-toi ! Tu es en retard ! Tu es en retard ! Lève-toi ! Tu es en retard ! »

Elle tente de lire l’heure à sa montre. Elle ne sait pas depuis combien de temps elle a définitivement arrêté réveil et téléphone. Elle est en retard. Elle est encore en retard. Elle cherche la force de bouger enfin, son cœur se met à tambouriner dans sa poitrine. La sueur perle à ses tempes. Elle a froid. Elle est en retard, mais peut-être peut-elle rattraper le temps perdu. Si la circulation est fluide, s’il n’y a pas trop de camions, elle arrivera presque à l’heure. Elle ne prendra pas de petit-déjeuner pour aller plus vite. Au cadran de sa montre, elle ne parvient pas à distinguer les aiguilles. Elle n’a pas entendu la voiture de Fabrice. Est-il déjà parti ? Combien de fois est-il venu la réveiller ? Elle ne s’en souvient pas. Il lui semble bien qu’il n’est monté qu’une seule fois. Elle ne sait pas. Elle ne sait pas si elle peut encore s’autoriser à fermer les yeux, un très court instant, juste pour laisser son cœur se calmer, juste pour avoir le temps d’avoir un peu moins froid. Elle se demande s’il y aura des bouchons sur la route. Elle sait que ses collègues lui répondront à peine lorsqu’elle arrivera, haletante, et se glissera derrière sa machine. Elle sera la dernière. Elle repartira un peu plus tard, ce soir. S’il y a des bouchons, elle pourra plus facilement justifier son retard. Elle ne prendra qu’une demi-heure à la pause de midi.

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Picasso - Dormeuse aux persiennes
Huile sur toile - 1936 (Juan-les-Pins). Coll. Musée national Picasso

Elle ouvre soudain les yeux. Son regard écarquillé happe le blanc du plafond. Une large nappe de soleil chauffe le drap. Dans la rue, sous la fenêtre éblouissante, les enfants rient en attendant l’ouverture de la grille de l’école. Il est huit heures. Elle laisse les larmes couler, rouler, tomber dans son oreille, glisser dans son cou. Il est trop tard. Lorsqu’elle arrivera à l’atelier, les autres seront là depuis déjà trois quarts d’heure. Ils ne diront rien, lèveront tout juste les yeux, mais elle sentira leur connivence. À quoi bon ? Pourquoi jaillir du lit et s’habiller à la hâte ? Le mal est fait. Même en se précipitant, maintenant, tout de suite, même en s’engouffrant dans la voiture sans se laver, même en gardant les vêtements d’hier, afin de ne pas perdre de temps à chercher du linge propre dans l’armoire, elle sera en retard, une fois de plus, peut-être une fois de trop.

Elle pourrait téléphoner et dire qu’elle est malade, qu’elle viendra travailler cet après-midi. Elle pourrait dire, tout simplement, la vérité, qu’elle est fatiguée, écrasée de fatigue, anéantie, annihilée. Elle pourrait alors s’abandonner sans panique à ce sommeil qui l’appelle, qui l’entraîne, qui l’aspire. Elle a tellement besoin de dormir.

À quelle heure s’est-elle donc couchée, hier soir ? Elle tente de se souvenir. Elle ne sait plus. Elle ne se rappelle pas être montée dans l’escalier, avoir jeté ses vêtements au pied du lit, avoir remonté le réveil. A-t-elle regardé le film jusqu’à la fin ? Quel film était-ce, au fait ? Elle tente de se souvenir. Elle ne sait plus. Elle ne se rappelle pas s’être extraite du vieux fauteuil, avoir éteint la télévision, avoir vérifié la fermeture de la porte d’entrée.

La douleur dans sa tête s’est évanouie. Le poids sur ses membres et dans sa poitrine s’est envolé. Et cependant elle reste immobile, regard ouvert, cherchant à rassembler ses esprits, cherchant à retrouver ses souvenirs. La brûlure du soleil sur le lit la contraint à se rouler à la place de Fabrice, encore fraîche. Rester encore un peu, quelques secondes, le temps d’un souffle, et après tout qu’importe ? Il est si tard, elle ne pourra pas invoquer un hypothétique embouteillage, elle ne pourra trouver aucune excuse, les autres ne la croiront pas, ils se diront comme d’habitude qu’elle est paresseuse, que l’on ne peut pas compter sur elle, qu’elle exagère, qu’elle a un sacré toupet et qu’un jour il faudra bien qu’elle rende des comptes.

Elle n’en peut plus de tous ces matins, toujours semblables, de ces vertiges hallucinés qui la jettent dans la lumière, de ces morsures qui, sans répit, jour après jour, jusqu’à la fin des temps et depuis l’infini, la déchirent à l’aube. Elle se met à rêver d’un jour sans matin, d’un jour où elle ne se réveillerait pas, d’un jour qui ne vient jamais et où elle resterait allongée, sans conscience, sans ce supplice sempiternel qui assassine son oubli. Dormir, ne pas se réveiller...

Se laisser aller, enfin, gésir et ne pas souffrir, écouter les enfants dans la rue qui rient devant la grille. Ils rient depuis longtemps, c’est étrange. Pourquoi l’école n’ouvre-t-elle pas, ce matin ? Mais... Il n’y a pas que des voix d’enfants... D’ailleurs, il n’y a que peu d’enfants. Ces cris, ces clameurs, ces appels, cette rumeur, bien sûr : sous la fenêtre, dans la clarté d’un beau dimanche matin, le marché bruit et frémit. Elle sourit enfin : elle n’a même pas entendu les badauds installer leurs étals. Elle ne les entend jamais, du reste. Ils arrivent trop tôt.

Elle est un peu déçue : elle voulait se lever tôt pour profiter de la fraîcheur avant midi, elle avait prévu de flâner un peu en ville, entre les tréteaux des fripiers. C’est dommage, elle n’a jamais pu aller au marché, elle n’en a jamais eu le temps. Elle se sent bien, cependant. Aujourd’hui, elle n’aurait pas pu aller travailler, elle aurait peut-être perdu son emploi, mais c’était si difficile, c’était impossible. Elle n’aura aucun reproche silencieux à affronter, elle aura le temps de prendre une douche lorsqu’elle sera levée, elle pourra prendre son petit déjeuner. Demain matin, elle se sentira mieux, ce dimanche inattendu, ce sursis inespéré lui permettra de se reposer. Demain matin, se réveiller, encore... Souffrir, encore. Demain.

Elle ferme les paupières et s’endort.

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Vos réactions

 
Dormir
2 septembre 2008 22:14, par brendufat

Ouh...on a mal pour ton personnage...mal comme un lundi...

 

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