Le jardin de DB

Vous êtes ici : Accueil du site > Textes > Les chroniques de Marie-Honorine > Comment devenir une excellente (...)

Menu de navigation

Masquer la bannière
Afficher la bannière
 
 

Aux utilisateurs d'Internet Explorer 6,
Votre navigateur ne vous permet pas de bénéficier pleinement des fonctionnalités proposées par ce site. Si vous en avez la possibilité, je vous invite à télécharger gratuitement la dernière version d'Internet Explorer, ou mieux, Mozilla Firefox.

2 commentaires

Publié le samedi 18 décembre 2004 dans la rubrique :

Les chroniques de Marie-Honorine

Comment devenir une excellente journaliste

Vous l’avez remarqué : parmi les journalistes, il y a les bons, les moins bons, les mauvais. Et ceux qui dominent le lot, la crème des crèmes, l’élite. Les super-journalistes, avec un grand "S" frappé sur la poitrine, ceux qu’on reconnaît au premier coup d’œil, qu’on respecte, bref, les excellents journalistes. A l’attention de mes consœurs qui voudraient tenter d’accéder à ce statut envié, je me propose d’établir le portrait robot de la journaliste d’exception.

Je ne vous ferai pas l’offense de vous rappeler que, dans cette profession comme partout ailleurs, une foule de clichés circulent parmi les masses laborieuses toujours promptes à la critique facile. Ainsi, paraît-il, une femme n’est fiable que si on prend ses petits en otage. Pour le reste, c’est selon. Selon quoi, ne me le demandez pas, puisqu’on est dans le domaine de la rumeur, et que je ne lui prête foi que lorsque ça m’arrange. Bref, idées préconçues et a-priori tenaces n’ont pas fini d’entraver l’évolution professionnelle des femmes pour qui, on le sait bien, c’est toujours deux fois plus dur d’y arriver que pour un homme, etc.

Bon. Pour synthétiser, je dirais qu’il y a trois sortes de femmes : celles qui contribuent consciencieusement à alimenter une image stéréotypée, mais qui croient qu’elles ne peuvent pas faire autrement. Celles-ci feront d’honnêtes journalistes, sans histoires, sauf peut-être quand le petit dernier a la rougeole ou quand elles découvrent une capote dans la poche du pantalon de leur aîné.

Les femmes du deuxième genre sont très rares, et c’est tant mieux : ce sont celles qui estiment qu’on ne doit les juger que sur leur travail (extrêmement brillant, au demeurant), et qui donc s’entêtent à ne porter que des blue-jeans, à ne pas se maquiller, à divorcer si leur mari leur offre un bijou (le pire étant la bague) et à dire des gros mots. Voire à siffler dans leurs doigts. Outre le fait qu’elles sont considérées comme très vulgaires par leurs rivales (qui sont elles-mêmes des pétasses, mais là n’est pas le propos), ces femmes-là coulent par le fond les efforts des mères et des épouses, puisqu’elles passent plus de temps au boulot qu’au foyer. Un poil autoritaires et indépendantes, ce sont, disons-le tout net, des emmerdeuses. Et ce n’est pas la qualité de leurs papiers, pas plus que leur aptitude à résoudre à peu près n’importe quelle difficulté pouvant se présenter dans une rédaction, qui peut faire avaler le fait qu’elles se considèrent comme des journalistes, et non comme des femmes. Insupportables.

Pour réussir durablement dans ce beau métier, il ne reste donc qu’à appartenir à la catégorie des femmes du troisième type. Ce sont des perles rares. Voyons ce qui les rend tellement exceptionnelles. Ce n’est pas leur cursus universitaire, souvent banal (genre licence d’histoire ou de lettres moderne, voire de droit). C’est en voulant payer leurs études qu’elles se sont mises à faire des piges pour le quotidien local. Et dans ce contexte particulier, elles ont découvert leur force, sinon leur talent. Pour comprendre ce qui leur permet d’avoir un CDI avant tout le monde, il suffit de faire une petite expérience.

Lâchons, dans une rédaction choisie au hasard, une étudiante dont le nombril ondule sous un top moulant, et laissons faire les choses. Il ne faut pas attendre longtemps pour voir les journalistes mâles entrer en rut. Et le plus aveugle des observateurs remarquera que cette montée d’hormones est immédiatement précédée d’une bouffée de haine inextinguible chez les journalistes femelles. Ce double phénomène aboutit immédiatement à la première promotion de notre débutante : au lieu d’aller couvrir, comme tout aspirant correspondant, les concours de boules et les mariages, elle est immédiatement envoyée sur des sujets très creux, certes, mais particulièrement enivrants. Genre conférence de presse pour présenter le nouveau guide des Relais et châteaux, inauguration de la nouvelle chaîne de montage à l’usine du frère du préfet, voire déjeuner de travail avec le président du Conseil général pour présenter aux médias l’avant-projet de l’étude préliminaire du vaste programme de réhabilitation des véritables tableaux noirs encore présents dans les écoles primaires des communes de moins de 800 habitants. Quoi qu’il en soit, l’aspirante journaliste est immédiatement confrontée aux buffets, aux petits fours, aux rencontres avec les huiles locales. Du moins, si le chef de service est un homme. Parce que dans le cas contraire, elle sera promptement virée de ce service, pour échouer dans une rubrique dirigée par quelqu’un qui ne la détestera pas. C’est à dire un mec. Quoi qu’il en soit, en moins d’une semaine, l’étudiante rédigera son premier papier, qui sera lu avec la plus grande attention par les participants au buffet à petits fours, soit le préfet, le maire et son premier adjoint, le président de la CCI et celui de la Chambre des métiers, une poignée de chefs d’entreprises, quelques conseillers généraux et sénateurs. Si la demoiselle a bien suivi les consignes, elle aura pris soin de souligner le rôle de chacun dans la réussite du grand projet, et ils seront définitivement ficelés.

Etape suivante : elle figure dans les carnets d’adresse de tous les gars qui comptent un peu dans la commune, le canton, le département. Elle reçoit des invitations nominatives (pour deux personnes), et elle a vite su, par l’usage habile du décolleté ravageur, convaincre chacun de lui confier son numéro de téléphone perso. Tout ceci lui permet d’avoir les infos avant le rédac’chef. Bien sûr, elle a dû, pour vaincre les réticences des huiles masculines qui auraient encore des principes, faire quelques concessions, en couvrant par exemple son super décolleté par une veste de tailleur à la taille outrageusement cintrée. Elle est mûre pour son premier CDD. Sauf si la DRH est une femme : là, ça risque de coincer sévèrement. Mais fort heureusement, la féminisation du métier étant encore récente, cette haute fonction est généralement occupée par un vieux. Donc tout baigne dans l’huile, noble consul (si vous ne saisissez pas la subtilité de cette référence cinématographique, je ne peux rien pour vous ; je ne vais quand même pas faire tout le boulot à votre place).

Je ne donne pas trois mois à la débutante pour figurer au sommet de la liste des candidats à la prochaine vague d’embauche. A ses côtés dans les boîtes de départ, une ou deux arrivistes qui lui ressemblent furieusement, autant de jeunes loups bronzés, grands et sportifs (le pendant masculin de notre future excellente journaliste), et une poignée d’antiques correspondants chroniques qui font partie des meubles depuis huit ou dix ans. Autant dire que l’embauche sera conclue avant la date anniversaire de l’arrivée de la jouvencelle. Elle se mariera avec l’un des jeunes loups, qu’elle aura préalablement (ou non) trompé avec le chef du service des sports et l’attaché de presse du Conseil général, mais c’est là une autre histoire.

La parvenue, avec son carnet de bal rempli trois mois à l’avance, n’a aucun mal à enchaîner les scoops. D’accord, ce n’est pas elle qui nous apprend que l’attribution des marchés négociés pour la construction de la nouvelle zone industrielle a été truquée, ni que le PDG de la plus grosse entreprise du coin (un excellent annonceur, soit dit en passant) entretient un lupanar dans une garçonnière appartenant, comme tout le reste, à sa femme. Mais c’est elle qui fait en sorte que les élus et les décideurs sont très très satisfaits de la presse locale qu’ils trouvent "intègre, honnête et indépendante". Et comme le lecteur de base s’en fout, puisqu’il ne s’intéresse qu’au Carnet du jour, aux sports, aux faits divers et aux petites annonces, tout le monde est content. Notre journal est très fier de compter parmi ses troupes une excellente journaliste. Charmante, avec ça.

On voit donc que ce n’est pas très compliqué d’arriver à quelque chose dans ce métier. Pour ne pas accéder à l’excellence, il faut vraiment avoir un handicap au départ. Par exemple, être vieille, grosse et moche. Ou prétendre vouloir écrire pour le lecteur, et non pour l’élu ou le notable. J’entends bien, dans le fond, quelques voix qui s’élèvent, clamant que j’exagère, qu’il faut quand même savoir écrire sans faire trop de fautes, qu’il faut maîtriser un tant soit peu les techniques d’écriture journalistique, qu’il faut savoir vérifier les infos, etc... Laissez-moi rire : si les excellent(e)s journalistes se préoccupaient de ce genre de détail, aurait-on besoin de s’encombrer de secrétaires de rédaction ?

Recommander : 
 

Vos réactions

 
Comment devenir une excellente journaliste
18 février 2008 16:02, par Baudrillart Mélissa

Bonjour Marie-Honorine,

Je tombe sur votre article avec bien du retard mais je tenais à vous exprimer le plaisir que j’ai eut à vous lire. Je recherchais le meilleur cursus pour accéder à ce genre de métier lorsque j’ai été attiré par votre chronique.

J’aimerais connaitre votre propre parcours, et pouvoir vous posez quelques questions si vous en auriez le temps.

Respectueusement, Baudrillart Mélissa.

Comment devenir une excellente journaliste
19 février 2008 00:29, par DB du Jardin

Mélissa —> Bah du retard, du retard... Quatre ans, qu’est-ce que c’est ? :-)

Mon parcours apparaît en filigrane dans tout le site ; la version précédente permettait de consulter mon CV, mais le transfert dans ce nouveau jardin tout neuf n’est pas encore terminé, et il reste quelques articles à la traîne. Cela devrait être réglé rapidement. Vous pouvez d’ores et déjà consulter les fiches des principaux journaux pour lesquels j’ai travaillé.

Si vous voulez être journaliste, allez-y. Vous ferez peut-être partie des cohortes de crève-la-faim qui arriveront tout juste à boucler leurs fins de mois en pondant tristement des publi-rédac’s. Ou vous parviendrez à vous épanouir en exerçant pleinement et librement un métier passionnant.

Maintenant que j’ai atteint un âge où on commence sérieusement à basculer du côté des vieux cons, je ne suis plus sûre que d’une seule chose : il n’y a pas de « meilleur cursus » pour devenir journaliste. Faites une école, reconnue ou non, ou faites Sciences-po, ou une fac d’histoire, de lettres... Débrouillez-vous pour arriver à bac+4 ou bac+5. Déboulez dans une rédaction comme correspondante locale, ou comme stagiaire, et lancez-vous.

Le reste n’est finalement qu’une question de « feeling » (comme dans un ascenseur... laissez tomber, vous êtes trop jeune pour pleurer en écoutant Cocciante et Thibeault). Bref, si vous n’écrivez pas très bien, ce n’est pas grave. Si vous faites des fautes de français à toutes les phrases, genre Audrey Pulvar (arghhhh...), c’est sans grande importance. Si votre culture générale n’est pas immense, qu’importe. Ce qu’on attend d’un journaliste, finalement, c’est d’avoir un « bon contact », d’inspirer confiance à ses interlocuteurs, de plaire.

C’est tout bête : un journaliste, en somme, n’est qu’un intermédiaire entre le public et l’information. Son rôle se limite à la seule fonction de transmettre une information aux lecteurs, aux auditeurs, aux téléspectateurs. Il lui suffit donc de savoir écouter, de comprendre (bah ouais, quand même, un peu...), et de répéter. Donc de savoir s’effacer. Certains savent faire ça d’instinct, d’autres doivent apprendre, d’autres y arrivent très bien et cependant « ça ne passe pas ». C’est assez bizarre. Je continue quand même à penser que le décolleté plongeant (pour les filles) ou le look jeune loup (pour les mecs) aident un peu. Quand on a des dents de lapin comme moi (et mauvais caractère, en plus), c’est plus dur. Mais ce n’est pas impossible.

Sachez juste que la situation économique de la plupart des médias est extrêmement délicate, et que l’embauche est devenue un gros mot dans ce métier. Il faut donc savoir persévérer, et travailler beaucoup pour peanuts, pendant longtemps, très longtemps. Le nombre de pigistes est sans cesse croissant, et ce statut, quoi que précaire, offre quand même certains avantages (écrire pour plusieurs médias, c’est pas plus risqué que de dépendre d’un patron qui ne pense qu’à licencier pour sauver son journal). Une fois qu’ils ont constitué leur « réseau », la plupart des pigistes vivent correctement. C’est pas le luxe, mais ça va. Et ils font un métier qu’ils aiment : c’est inestimable.

Bonne route à vous...

 

À vous d'écrire

 

Au hasard

Des articles...
Une photo...

Cliquez sur cette image pour accéder à l'article dans lequel elle est publiée.

Image extraite de l'article "Jeux d'eau"