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Publié le mercredi 4 juin 2003 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 4

-Ça va, tu te marres toujours autant ?

J’ai la voix qui pique. Je suis acerbe. Je ricane, sûre de ma mauvaise foi. Je me suis plâtré un masque outré, méprisant, rigolard sur la figure. Je veux avoir l’air de celle qui juge, qui a son opinion sur celui qui me fait face. On me la fait pas à moi, je sais bien à qui j’ai affaire. Mon vieux Stef, tes grands airs, allez va, y a rien derrière. Tu es obtus borné, fils d’instit écolos. Mais pas un sou de psychologie, nombriliste, quand on te parle tu piges rien. Tu te crois le plus malin, le plus fort, le plus doué. Plus que moi, en tout cas, moi le pot de colle, gentille mais pas transcendante, hein ? Moi qui ne fais jamais rien jusqu’au bout, qui n’ai jamais rien prouvé, que des ratés, que des échecs, par contre beaucoup de voix. Toujours quelque chose à dire, mais on attend toujours de voir ce que je vaux. Je te fais marrer.

Stef lève un œil surpris. Je suis penchée par-dessus la rampe, je le domine. Vu d’en haut, il a déjà un petit rond clair sur le haut du crâne. Tout au sommet, là où les cheveux des bébés font une pirouette, sur le bouchon du crâne. On y fait des bisous qui claquent. Il perd ses tifs, Stef. Par le sommet. Dans quelques années, il aura trois zébrures de cheveux gras plats raides, sur une plage de peau tendue qui brille. De face, sur la photo d’identité, on ne soupçonnera rien. Les tempes un peu éclaircies, mais ce n’est pas grave, ça agrandit le front, tête d’intellectuel. Mais au verso, crâne luisant, la quarantaine en avance, tête à attaché-case et à berline familiale. Ballons dans le coffre, valises sur le toit et studio balcon piscine au Grau-du-Roi.

Aujourd’hui, Stef n’en sait encore rien. Il lui manque trois poils tout en haut de sa jeunesse, si ça se trouve il ne s’en est pas encore rendu compte. Il se renverse pour me voir. Sourire, bonjour.

-Tu es déjà levée ?

Le matin est chaud. Dans l’escalier, rien à faire, on a froid. Les murs humides résonnent sur les marches carrelées. La rampe de fer glace les doigts. Le soleil blanchit les peintures sales, à travers les pavés de verre. Dans la lumière, monte une odeur de poubelle, mouillée, douceâtre.

Je suis toujours levée quand Stef s’en va, mais il ne le sait pas. Je le regarde par la fenêtre : il traverse le parking, le nez en l’air. Il ne regarde jamais où il marche. Il cherche ses clés, perd ses cigarettes, se baisse pour ramasser le paquet et la monnaie ruisselle de ses poches. De la semelle, il arrête la ronde des pièces qui tintent en tourbillonnant. Stef jette le tout sur le siège de la voiture, il triera plus tard, il y a toujours plein de pièces et de cigarettes partout dans sa voiture, sur les sièges, dessous, dans le coffre.

Il ignore que je le regarde batailler à sa première sortie du jour. Quand la voiture est sortie du parking, je me recouche, je rêvasse, je traîne. J’écoute les cavalcades qui tremblent dans l’escalier, les portes qui claquent, les chasses d’eau. Dehors, les voitures, les gosses qui jouent au ballon, des chiens aboient. Je me relève quand, depuis l’avenue de Saint-Étienne, déboulent les mobylettes. Pétarades et guidons trafiqués, pots d’échappement énormes, chromés, brillants, vessies rutilantes au flanc des vieilles MBK maintes fois repeintes. Cadre noir, rayons rouges. Le vacarme me force à bouger.

Stef habite juste l’étage du dessous. Je l’entends fermer sa porte. Ce matin, j’ai bondi hors de mon lit. La nuit a été courte, le sac en plastique est noué, posé sur la table. Il est plein. Mille trois cent quatre quarts de pages. Mon âme. Rien, des conneries. Vite, je m’habille, un coup de peigne avant de descendre nonchalamment jeter des vieux papiers, en bas dans la poubelle. Le vide-ordures a été muré il y a longtemps. Sapins de Noël à l’envers, joyeux feux de forêt dans la colonne, pompiers.

Stef regarde mon sac en plastique. Il est gonflé à bloc, j’ai eu du mal à faire le nœud. Je descends, superbe et crâneuse, il ne m’intéresse qu’à peine. Je persifle, je veux qu’il voie que je le méprise. Je l’ai laissé tout seul sur son trottoir, hier soir. Il ne s’en souvenait déjà plus. Il pointe mon paquet de l’index :

-Grand nettoyage ?

Je hausse les épaules, bof c’est rien, des papiers. Maudit sang qui monte aux joues, j’ai les yeux qui clignent, je suis nerveuse. Le tout petit nœud, trop court, glisse. Je serre les doigts. Stef continue de descendre, derrière moi, il pense déjà à autre chose. On se gêne à la porte du bas. Je passe, je bouscule, je jette mon sac dans le conteneur plein à ras bord. C’est haut. Le nœud lâche, les quarts de pages s’étalent comme un jeu de rami, sans atout. Dessus, bien à plat, un bout de la première page. Au marqueur noir, en traits épais :

STE

au-dessous :

ROM

Je laisse tomber le couvercle, vite, ferme ta grande gueule verte, Omnium plastic. J’ai le poumon lourd, mes côtes se ferment, herse épaisse, immobile. Je pars le long du mur, je ne me retourne pas, l’air est froid, solide, encombrant dans ma poitrine.

-Arrête !

Je m’arrête. Je repars.

-Arrête !

Je n’entends pas, je marche d’un pas égal, jambe raide, dos droit, nuque brisée, crampe.

-Arrête !

Il a crié. Stef crie très mal, sa voix monte haut, elle sort aiguë du bout de la gorge. Il étale les quarts de pages, il a les lèvres fines, trois rides sur le front. Il éparpille.

Stef me regarde ; je crois que c’est la première fois qu’il me dévisage. Je ne soutiens pas son regard, je me dandine, j’examine le trottoir.

-Tu fouilles les poubelles, maintenant ?

Moi aussi, j’ai la voix trop haute, je m’entends parler et c’est un cri. J’attaque :

-De quoi tu te mêles.

- C’est quoi, ça ?

- Laisse tomber.

- C’est quoi ? Ton roman ? Qu’est-ce que tu as fait ? Ça rime à quoi ?

Il reconstitue la première page. Il m’inspecte è nouveau. Il a l’air triste, fatigué, lassé. Dépassé.

-C’est pas vrai...

Il ramasse les quarts de pages, il regarde sa montre, il soupire, il me jette un coup d’œil. Tout ne rentre pas dans le sac dénoué, ça déborde, mes miettes de roman d’amour sont froissées, violentées, bourrées comme du bétail dans le gouffre de l’abattoir.

Je le regarde faire, j’ai les mains glacées dans mes poches. Je ne bouge pas. Il s’impatiente. Papiers ramassés, le sac est tout rond, bosselé, mes pages se débattent à l’intérieur. Il emporte.

-Il faut que j’y aille, j’ai pas le temps. On se voit ce soir : je vais revenir de bonne heure. Il faut absolument qu’on parle, tous les deux.

Je l’ai touché ? Il y croit, maintenant, à mon roman ? Il sait, il a compris, j’existe, il veut me parler ? Il veut me demander pardon ? Il va s’intéresser à moi ?

-C’est pas possible. T’as un problème. Il faut qu’on en parle.

Il est déjà parti, il trotte, il est en retard. Il a dit que j’avais un problème... Vomir, dormir.

Ma mère crie par la fenêtre. Elle me croyait encore couchée.

-Qu’est-ce que t’as, à rester plantée comme ça ? Tiens, va voir Mémé, demande-lui si il faut lui faire les courses. Elle a pas encore téléphoné.

J’aligne mes pas sur les bandes blanches du parking : pas de fourmi, si tu poses le pied à côté tu tombes, dessous il y a un trou énorme, profond, tu te fais bouffer par les crocodiles. Ma grand-mère a un téléphone avec de grosses touches de couleur, on dirait un jouet. Elle ne voit presque plus. Chaque matin, dring, sept heures et demie, elle a fait l’inventaire, de ses yeux blancs, et elle dicte sa liste. Poivrons, fromage, biscottes, Vittel. Et le journal de la télé, le même depuis toujours, ma grand-mère est fidèle. Aujourd’hui, pas de liste, elle n’a pas épuisé son stock, elle va peut-être accommoder des restes. J’adore le pain perdu.
Je tape au carreau de la cuisine pour la prévenir de mon arrivée. Entrer chez ma grand-mère requiert la maîtrise d’une procédure précise et immuable.

Le verrou n’est jamais tiré, des fois où quelqu’un devrait venir, s’il lui arrivait quelque-chose. Avant d’entrer, on cogne à la vitre, pour prévenir. Elle sait que la porte va s’ouvrir, ça lui évite les frayeurs. Elle a encore l’ouïe fine. Elle reconnaît le tambourin de chacun sur sa vitre. Au moins la moitié des Mésanges est venue chez Mémé : on lui fait ses courses, on vient voir si tout va bien, on discute un peu. Elle est la mémoire de La Cité : elle a vu les vieux trains, la locomotive qui fume, un bruit affreux, quelle peur. Les crues de la Loire, le pont qui fout le camp. La ferme a été dévastée, plus rien, les vaches emportées, noyées.

Derrière la porte, j’entends la télé. William Leymergie. Il est gentil et très poli. J’entre et je fais claquer la porte, pour que Mémé m’entende par-dessus la voix du présentateur. Sa chambre est vide, elle a déjà fait son lit. Au carré, irréprochable ; il faut voir glisser la chaise tout autour du lit, un vrai ballet.

Dans la cuisine, le couvert est mis sur la table. Mémé est assise droite sur sa chaise à patins, elle regarde la télé. Les deux pieds à plat, parallèles, dans leurs gros chaussons rouges, bien chauds. Elle fixe l’écran, je dois m’avancer pour lui parler, elle ne m’a pas entendue arriver. Pourquoi elle a mis la table ?

Toute droite, adossée, les doigts pliés tordus sur la blouse blanche impeccable, Mémé est morte.

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