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3 commentaires

Publié le vendredi 4 avril 2008 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 32

Le trajet jusqu’aux Mésanges a été silencieux et indolore. Épuisée, je me suis affalée sur la banquette arrière et je me suis endormie, sombrant dans une nuit infinie, lourde comme une mort lente. J’ai glissé entre les lumières des phares et les enseignes lumineuses, secouée par les cahots de la route, les arrêts aux feux et les contournements de ronds-points, flasque, vide, vaincue. Pap’ m’a jetée sur le parking de La Cité et je l’ai suivi comme un fantôme, ombre pantelante. Je me suis hissée dans la lumière cruelle des escaliers, j’ai franchi le seuil de la maison comme on entre dans un tombeau. Maman est venue à notre rencontre dans le couloir, mais, à ma vue, son sourire joyeux s’est éteint. Elle m’a pris doucement par le bras et m’a emmenée dans le salon, murmurant :

— Mais qu’est-ce qui t’a pris, encore, pourquoi t’es pas allée à ton travail ? T’étais passée où ? Tu te rends compte le souci que tu nous fais faire ? Tu seras donc jamais raisonnable…

La porte d’entrée claque et la voix de Karine explose :

— C’est pas possible ! Elle a encore fait un scandale, faut vraiment faire quelque chose, elle va finir par nous bouffer la vie !

Mon père approuve d’un hochement de tête, et Maman interroge, inquiète :

— De quoi tu parles ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Il est où, Stef ?

Il est allé faire pisser Morpion, il va arriver dans cinq minutes. Grande sœur, ivre de colère, raconte comment elle m’a trouvée, à la sortie d’un café, j’avais une tête de droguée, je puais la sueur à 15 mètres, une horreur. Elle a appelé Pap’ à l’association pour l’avertir, mais elle n’avait rien dit à Maman, ce n’était pas la peine qu’elle s’inquiète davantage. Tonio a rappelé ? Ce sont des gens si bien, tellement gentils, de quoi on a l’air ? Et alors la meilleure, l’apothéose, avec ma crise d’hystérie, je me suis jetée au cou de l’écrivain le plus en vue du moment, Stef avait fait sa connaissance, ils ont le même éditeur. L’écrivain avait adoré le roman de Stef. Quel gâchis, on n’osera plus jamais aller le voir, lui parler, après ce qui s’est passé. J’ai tout foutu en l’air, les relations c’est tellement important dans le milieu littéraire, c’est tellement dur de se faire une place, ça suffit pas d’avoir du talent, il y a tellement de requins. Et moi, espèce de folle, complètement déchaînée, j’ai traîné Stef dans la boue, c’était une honte, un enfer, c’était abominable. L’écrivain a très bien réagi, il a été formidable, mais qu’est-ce qu’il doit penser de nous, maintenant ?

— Pourquoi faut toujours que tu foutes la merde partout où tu passes ? T’es un vrai boulet, t’es une erreur, t’es une calamité !

Maman s’est interposée juste à temps entre Karine et moi. Ma sœur halète, elle tourne sur elle-même, les bras en l’air, elle se frappe la tête et finit par s’immobiliser devant Pap’ qui la regarde avec compassion. Stef arrive, un peu essoufflé, Morpion sur ses talons. Le chien fait le tour de la pièce en trottant, la queue battante cogne contre le buffet, les pieds des chaises. Il vient faire la fête à chacun de nous, joyeux, en soufflant bruyamment. Ses yeux cerclés de blanc débordent de bonheur. Stef s’adosse au chambranle de la porte, jambes croisées, les mains dans les poches de son pantalon. Il regarde la pointe de ses chaussures.

Maman a écouté le récit, bouche bée, le regard naviguant sans cesse entre ma sœur et moi. Elle n’arrive pas à y croire. Ce n’est pas possible, il y a un malentendu, il y a quelque chose au départ qui n’a pas été compris, sinon je n’aurais pas réagi comme ça, pas à ce point. Elle paraît préoccupée, elle me dévisage longuement. Assise à ma place habituelle, comme si j’attendais mon repas, je dessine des ronds avec mon index sur la toile cirée. Je ne lève pas les yeux, mais je sens tous les regards posés sur moi, je sais les traduire sans les voir. Maman finit par s’asseoir en face de moi.

— Tu avais bien écrit un livre, toi aussi, non ? J’avais vu la lettre d’un éditeur, ou je ne sais plus qui, mais tu avais bien écrit quelque chose ? C’était quoi ? C’était quand, déjà ?

Je me redresse. Maman a lu la lettre, elle sait.

— Et mon roman, tu l’as lu aussi ? Tu sais, c’était une grosse pile de papiers collés avec du scotch ?

Près de moi, Stef s’est raidi.

— Ah non, ça j’ai jamais vu, tu me l’as pas montré. Je me rappelle juste que t’avais reçu une lettre, ça me revient, t’étais malade. Mais j’ai pas vu de papiers avec du scotch, je crois pas…

À son tour Karine s’immobilise, se tournant vers Stef :

— Oui, je me souviens… Tu m’en avais parlé. C’était l’année dernière, non ? Tu m’avais dit qu’elle avait écrit un truc sur toi, que c’était bizarre. C’était quoi, cette histoire ?
— C’était nul à chier.

Stef a ricané, il me nargue, il hausse les épaule et embrasse ma sœur sur le front. Il est libéré.

Je ne sais pas comment j’ai pu, aussi vite, avec si peu d’efforts, franchir la table et les chaises qui l’entourent. En hurlant, je serre le cou de Stef dans mes doigts. Il tombe sous mon attaque, on roule et l’on se heurte au buffet. Une force surhumaine anime mes poings qui s’abattent sur son visage. Je sens ses mains qui cherchent à me repousser, à me frapper, mais rien ne peut m’arrêter. Mon père me saisit aux épaules et me rejette en arrière. Tout près, Morpion aboie. Je me libère et je sens dans mon dos une déchirure lancinante ; mon mouvement désordonné a été trop violent, et la douleur m’immobilise quelques secondes. Stef, abasourdi, tarde à se relever, et à peine a-t-il ébauché un mouvement que la fureur me gagne à nouveau, me faisant oublier la déchirure qui mord mon flanc. Je renverse à nouveau mon ennemi, je le lacère, je le martèle à coups de poing, je cherche à le broyer, à l’anéantir, dans un long cri qui jamais ne se taira. Je lui assène ma souffrance avec une énergie telle que tous ses efforts pour me fuir sont vains. Je le sens faible, pris de panique, et ma puissance en est décuplée.

Je finis par entendre le hurlement de mon père couvrant mon propre cri. Il me traîne loin de ma victime, je me débats. Etourdie, tremblante, écumante, je me redresse et je vois Karine qui crie, ma mère qui pleure en se mordant les poings, le chien qui saute en tournant sur lui-même, aboyant à tue-tête. Stef reprend ses esprits, titubant, le sang coule à flot de ses arcades sourcilières, de ses lèvres, de son nez. Mes mains sont couvertes de sang, une douleur atroce me rompt le dos. Pap me maintient par les deux mains, ses yeux sont exorbités et j’y lis la haine. Stef amorce un mouvement rageur dans ma direction, d’un vaste mouvement des deux bras, je force mon père à me lâcher et je le pousse contre le buffet, à côté de la porte-fenêtre. Derrière les vitres, la lueur des lampadaires ne parvient pas à masquer le gouffre béant de la nuit. Quand la main de Stef se pose sur mon épaule, je m’élance, fracassant les frêles montants de bois. Le froid nocturne me frappe en plein visage, m’emplit et m’emporte par-dessus la rambarde du balcon. Poursuivie par mon cri, je tombe, sous la masse des nuages gris. Le goudron humide du parking des Mésanges reflète le halo des lampadaires.

Post-scriptum

Ceci est le dernier chapitre des Yeux secs. C’est fini... Vous n’aurez rien de plus.

Vous pouvez lire aussi :

Chapitre 15

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Vos réactions

 
Chapitre 32
15 avril 2008 15:12, par brendufat

Hééééé bé... c’est pas du tiède

(une critique plus élaborée attendra encore un peu, STP)

Chapitre 32
15 avril 2008 18:49, par DB du Jardin

Brendufat s’est écrié :

Hééééé bé... c’est pas du tiède

Bah fallait bien que ça arrive, hein, depuis le temps que ça couvait, tout ça...

Et puis il a menacé :

(une critique plus élaborée attendra encore un peu, STP)

Aïe...

DB_j’ai_pas_trop_envie_de_changer_la_fin... :-/

Chapitre 32
15 avril 2008 20:55, par brendufat

Meuh non, change pas la fin....

 

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