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Publié le samedi 22 mars 2008 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 31

Je tente de tordre le bras pour échapper à la poigne de Pap’, en vain. Je n’ose pas me débattre plus violemment, ni crier ; autour de nous, le rire aux lèvres, les flâneurs inspectent les vitrines des cafés et des restaurants, cherchant une escale pour terminer la soirée. Des salles enfumées, s’échappent des accords de musique, des éclats de rire, un brouhaha indifférent. Mon père me tire, et je ne peux que lui opposer une résistance passive, pesant de tout mon maigre poids, traînant les talons, cherchant de ma main libre à écarter les doigts d’acier du maçon.

Alors qu’on approche de l’escalier du parking, une voix me hèle. Entendant mon nom, je me retourne et découvre Cyril, escorté de Ralph qu’Amandine suit comme une ombre ; ils sont de l’autre côté de la Grand-Rue. Ils m’envoient un signe amical de la main, et je leur adresse un regard implorant, je mets toute ma détresse dans mes yeux, je fixe intensément Cyril qui ne comprend rien. Ils ne voient pas que je me fais entraîner dans l’escalier, que je lutte, que j’ai besoin d’eux. Avec un dernier sourire, ils se détournent et poursuivent leur chemin alors que mon père plonge avec moi dans les profondeurs du parking.

J’essaie de profiter de la cohue aux caisses automatiques pour envoyer une ruade et m’enfuir ; peine perdue. Karine s’est postée derrière moi et, impatiente, finit par s’exclamer :

— Allez, enfin, arrête ton cinéma ! Tu crois pas que t’en as assez fait ?

On est arrivés au deuxième sous-sol, presque désert. N’y tenant plus, je me mets à crier :

— Je veux pas rentrer ! J’irai pas avec toi ! Je veux plus jamais vous voir, lâche-moi, laisse-moi partir, je viendrai pas !

Pap’ s’arrête soudain, sans me lâcher, et me dévisage. Il ne semble pas vraiment en colère, il donne plutôt l’impression d’être extrêmement fatigué. Excédé, piégé. Il se plie aujourd’hui à son devoir de père, il me repêche parce que c’est son rôle, et cette mission lui pèse. C’est une contrainte à laquelle il ne peut pas échapper. Je lis tout cela sur son visage. Ses doigts s’enfoncent davantage dans mon bras alors qu’il s’approche de moi. Il me fait si mal que je n’ose plus bouger.

— Si jamais je te lâche, tu ne mettras plus jamais les pieds à la maison, jamais ! D’ailleurs tu partiras, et j’espère bien que tu reviendras pas. Mais d’abord, tu vas aller t’excuser chez Tonio, tu vas aller lui expliquer que t’as encore piqué ta crise, et que c’est pour ça que tu l’as planté comme un chien. Et puis tu t’excuseras devant ta mère qui lui a répondu au téléphone, elle savait pas quoi lui dire, elle s’est encore payé la honte à cause de toi. Tu vas t’excuser aussi devant Stef pour toutes les saloperies que tu débites sur son compte. Et devant ta sœur qui a toujours cherché à te protéger. Mais là, tu vois, ta sœur, elle en a marre de toi. Et moi aussi j’en ai marre. On en a tous plein le cul de toi. Alors tu vas pas m’emmerder, tu viens à la maison, on règle nos comptes, tu ramasses tes affaires et tu dégages.

Il n’a pas crié. Il a exposé posément, méthodiquement, froidement l’ampleur de sa lassitude, l’étendue de sa rancœur, en broyant mon bras à chaque virgule, à chaque point. J’abandonne toute résistance. Dans quelques heures, je quitterai les Mésanges définitivement. Demain matin, je serai revenue à la Fête du livre. Cyril m’hébergera sûrement pendant quelque temps, je retournerai m’inscrire à l’ANPE, je me débrouillerai. J’arriverai bien à m’en sortir. Pourvu qu’il me lâche enfin, pourvu que je tire définitivement un trait sur ma vie, sur ma famille, sur La Cité, sur Stef.

Au détour d’une travée, je crois défaillir. Adossé à la voiture de Pap’, Stef devise nonchalamment avec l’écrivain aux yeux fous. Nous voyant approcher, les deux hommes se redressent. Je les dévisage tour à tour, je ne peux pas y croire. C’est donc maintenant que tout va se dénouer, ici, dans ce parking. C’est à moi de jouer, j’ai toutes les cartes dans ma main, je vais enfin pouvoir me délivrer, tout de suite, sans avoir à monter dans la voiture. Stef s’approche de nous d’un pas vif, et enlace ma sœur qui se met à glousser.

L’écrivain se dandine, les mains dans les poches, et Stef fait les présentations : Karine la plus belle femme du monde, son père extraordinaire, et sa sœur. Poignées de main. Mon écrivain remarque mes yeux rouges, mon souffle court, mon regard halluciné, et son visage exprime un léger étonnement. Je bondis :

— Vous vous souvenez, je vous ai écrit l’année dernière ! Vous m’avez répondu, je vous avais envoyé mon roman, attendez, j’ai votre lettre, attendez, ah ! La voilà ! Tenez, lisez, ça va sûrement vous revenir !

Je brandis la lettre et, embarrassé, l’auteur la parcourt des yeux, très rapidement. Il me la rend avec un sourire gêné :

— Je suis désolé, Mademoiselle, non, je ne me souviens pas vraiment… Vous savez, je reçois beaucoup de manuscrits, je ne peux pas les retenir tous… Mais apparemment, le vôtre était plein de qualités ; s’il avait été mauvais, je vous l’aurais dit, je n’aime pas entretenir de faux espoirs chez les gens.

Puis, se tournant vers Stef :

— Eh bien, dis-donc, vous formez une famille d’écrivains ! C’est excellent, ça !

La lettre tordue dans mes doigts, je m’écrie :

— Mais non ! Laissez-moi vous expliquer, essayez de vous souvenir ! Il n’y a que vous pour me défendre ! C’est pas son livre, c’est pas lui qui l’a écrit, c’est pas le sien !

Stef, d’un mouvement traduisant le désespoir, cache son visage dans ses mains. Mon père, dépassé, demande à la cantonade ce qui se passe, ce qui m’arrive encore, et Karine, cramoisie, passe son bras autour de mes épaules en s’adressant à l’écrivain pétrifié :

— Je suis désolée, Monsieur, pardonnez-nous, ma sœur est adorable, mais elle est un peu fragile… Ne faites pas attention, bien sûr elle ne pense pas ce qu’elle dit. On va rentrer, oubliez tout ça !

Elle voudrait me pousser dans la voiture, Stef tient la portière et mon auteur, mon double aux yeux de flamme, mon dernier recours fait des efforts désespérés pour afficher sur son visage une expression détendue, comme si toute la scène pathétique qui s’étalait devant lui était normale.

J’échappe à Karine et je me précipite vers lui :

— Mais si ! Souvenez-vous ! C’est mon livre, mon roman, le titre c’était « Stefan », vous l’avez lu ! C’était il y a six mois, huit mois, je sais plus, c’est pas lui qui l’a écrit, c’est moi, et je vous l’ai envoyé, vous êtes le seul à part lui à l’avoir lu, souvenez-vous !

Mes yeux me brûlent à un point tel que je suis obligée de cligner des paupières et de les frotter pour tenter de les humecter un peu. Mes côtes sont bloquées et me font si mal que ma voix parvient à peine à franchir mes lèvres ; mes derniers mots n’ont été qu’un souffle strident. Je sens une nausée vertigineuse m’envahir, un bourdonnement effrayant fait trembler mes tympans. Je garde néanmoins la force de me tenir debout devant lui, je m’agrippe à son regard si beau, que je vois vraiment pour la première fois, sous les néons du parking. La lumière y danse, mordorée, chaude, douce. Seul ce regard peut me sauver, ces yeux sont ma vie, ils sont tout ce en quoi je crois, ils me tiennent dans leur éclat, il leur suffirait de me regarder vraiment, ne serait-ce qu’une seconde, il leur suffirait de me voir pour que je respire à nouveau.

L’écrivain regarde en lui-même ; il fouille dans sa mémoire, il réfléchit, il hésite. Son silence est long, très long, le temps s’est arrêté, tout est immobile, on attend sa réponse. Il me sourit, tristement, avec amitié.

— Non, vraiment, Mademoiselle. Si ce livre était le vôtre, si je l’avais déjà lu, je peux vous certifier que je m’en souviendrais. Je ne peux rien pour vous, je suis navré. Sincèrement.

Il recule d’un ou deux pas, et adresse un sourire cordial à mon père, à Karine, à Stef. Il doit partir, il se fait tard, il a été ravi de faire notre connaissance et nous souhaite une bonne soirée. D’un air dégagé, il fuit. Je me laisse charger dans la voiture de Pap’. Karine monte devant, Stef nous suivra, on se retrouve à la maison.

J’ai cessé de vivre.

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