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Publié le jeudi 29 mai 2003 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 3

La radio dans la chambre de ma sœur, trop fort, me réveille à sept heures. Aujourd’hui le temps sera chaud, températures supérieures à la normale saisonnière. Août a un mois d’avance.

Je suis convoquée, lundi, à l’ANPE. Mon conseiller-prospecteur me recevra à 9 heures 45, munie de la présente lettre. Prière d’apporter curriculum vitæ et toutes pièces susceptibles de fournir des compléments d’information dans le souci de traiter au mieux mon dossier veuillez agréer.

Au lycée professionnel Jacques-Prévert, on m’a serré la main en me souhaitant bonne chance.

-Tu es sérieuse, tu ne devrais pas avoir de mal à trouver quelque chose. Fais juste attention à être un peu plus rigoureuse. Ton stage s’est bien passé ?

J’ai eu mon BEP d’employée de comptabilité. J’avais de bonnes copines, on se marrait bien. J’étais chef de classe, j’ai même été élue au Conseil d’établissement. Je ne m’étais pas présentée, on m’avait choisie. Ma grande gueule plaisait chez les futurs ouvriers-employés.

Dans ma classe, j’étais la plus vieille. Deux ans de plus que tout le monde. L’adulte ! J’ai été virée du collège en quatrième (mon prof de maths était un vieux con, le surgé un facho réac. Et puis de toute façon je voulais pas crever dans cette société pourrie, fric pouvoir famille). Ma mère avait reçu une lettre : Madame, Nous sommes au regret de vous informer que l’attitude de votre fille en classe est incompatible avec la poursuite d’une scolarité harmonieuse... Élément perturbateur... Respect... Veiller à sa future insertion... Salutations distinguées.

J’ai fait une autre quatrième, correcte, muselée au pensionnat, sans autorisation de sortie, et avec heures de colle. En troisième, je n’ai pas fini l’année. Je pense encore souvent à mon départ, je vois défiler mes souvenirs et je me regarde vivre, spectatrice incrédule de mon passé. Au plus froid de février, j’avais écrit "Mort aux cons" à la peinture rouge sur le mur du dortoir et j’étais partie. Avec Steve. L’amour à seize ans, la liberté, des bijoux vendus chantés dans les passages souterrains de Saint-Étienne. Sur la place du Peuple, il y a des bistrots, des mansardes, on prend le tramway sans payer.

18 novembre : Steve n’est pas rentré dans notre grenier au décor d’opéra depuis trois jours. On n’a pas l’eau chaude, chiottes au palier du dessous, il fait froid. La météo dit que c’est un record, on n’a pas vu ça depuis des dizaines d’années.

Le givre épais dessine des fleurs de cristal à l’intérieur des petites fenêtres. C’est joli. Je me tiens au chaud dans le grand lit ; des foulards roses et mauves, tirés sur des fils de fer, avec des glands noirs effilochés, sont mon royal baldaquin. Ils font des ombres trouées sur le matelas huileux, posé sur une haute estrade : trois marches peintes en noir, un chandelier de chaque côté. Odalisque, je rêve, couchée dans mon anorak. De l’encens brûle dans des coupes à champagne. Ça sent bon le patchouli.

Je feins de ne pas remarquer l’absence prolongée de Steve. Il doit être dans sa communauté, des gens hyper-cool, en Irlande. Les gosses l’appellent Dad. Il a, là-bas, son amour celte : elle est belle, mûre, brune et elle s’appelle Maria. Elle lui a offert deux anges qui insultent le monde des nantis bourgeois fric coincés du cul. Mais tous les enfants l’appellent Dad, là où il est le roi, où il va se réfugier quand il est malheureux, qu’il a un coup de spleen, besoin d’être compris. Prince irlandais, chevaux sauvages. Il les monte à cru et galope sur la lande, nu dans le brouillard. Là-bas, c’est un père adulé.

Je suis son amour gaulois. Gamine (il dit : fraîche), châtain mal teint (pourquoi tu te mets pas du henné ?), pucelle (je vais t’ouvrir les portes des cieux et tu seras ma reine). J’y crois vraiment. Mais quand même, il préfère une vieille insulaire révolutionnaire catholique au cheveu noir. Ma candeur en demi-teintes -camaïeu- s’éteint devant la sombre flamme de l’Irlandaise prêtresse. Bière brune et cultes occultes, secrets d’initiés, sacrifices sous les étoiles.

Jalouse, jalouse. Je suis capable de soutenir de ma jeune épaule l’accablement de l’homme abattu par la vie triste du saltimbanque. Je sais suggérer le ventre lisse de la nouvelle née qui n’a jamais trompé. Jamais trahi. Fidèle, dévouée, adorante. L’autre, là-bas, sur son île, elle doit avoir des vergetures, avec deux mômes, elle cuit la popote sur le feu de camp.

Il est parti depuis trois jours et je me lève, il est onze heures. J’ajoute un pull sous mon anorak et je pioche dans le tas de billets qui gît sous le rebord épais d’une minuscule fenêtre givrée. Je suis pas un maquereau, avait dit Steve. Tes vieux t’ont laissée partir sans te donner un radis, mon fric est le tien. C’est peut-être toi un jour qui m’aideras, quand tu sauras faire des bijoux. Sers toi quand tu veux, c’est là. La fenêtre, alors, était ensoleillée, ouverte, chaude, un pigeon roucoulait. En bas, la rue Sainte-Catherine, des magasins de fringues, un café d’artistes, de la musique dans la rue piétonne. Le pied.

J’avais mis toute mon ardeur à apprendre la confection des bijoux en toc, avec du cuivre tiré des fils électriques et le cuir arraché aux martinets. Macramé.

Trois jours. Quatre nuits. Steve m’aime, il faut que Maria se mette bien ça dans son crâne de mouette irlandaise.

Dans un sac, je bourre vite vite deux trois chaussettes. Rien ne marche par paire, ici, c’est la liberté. J’ajoute le pull qui me reste et un pantalon de velours jaune. Pas sûr que ce soit le mien : c’est la couleur fétiche d’Éloïse, la copine de Karl, un copain qui crêche avec nous. Leur baldaquin à eux est derrière le paravent, ils n’ont pas d’estrade. Ce sont des vassaux. Ils jouent la nuit des concerts ondulants, flûte de pan et drôle de piano-guitare qu’on branche avec une rallonge dans la prise du couloir.

Mon sac plein, je remplis mes poches de billets. Le tas sous la fenêtre n’a rien senti. Quand même, les bijoux, ça paie.

Pas de peigne, c’est ringard. Ma crinière sauvage sera mon panache conquérant : à moi l’Irlande.

Midi : mon éducation réac a appris les horaires à mon estomac. Je suis jeune, amoureuse et déterminée. L’Eire attendra que le pain d’avant-hier, de seigle, ça vieillit mieux, le pâté de foie et le fond du paquet de biscottes aient comblé mon appétit.

Midi douze, on tambourine sur la porte. Karl a oublié sa clé ? Il est saoul ? On ne ferme jamais à clé, chez nous. On est libres. Tambour encore, fort. Une voix crie :

-Ouvrez !

La voix est autoritaire, raide. Je commence à avoir peur. Je suis toute seule. Que se passe-t-il ?

-Police.

Merde. Il est arrivé quelque-chose à Steve.

Je reste debout, statue, l’odalisque a regardé la Gorgone. Médusée. Mes larmes commencent à couler.

La porte s’ouvre. Doucement, normalement. Le flic ne l’a pas enfoncée d’un grand coup de son énorme godasse ferrée. Il a des souliers, normaux. En cuir noir. Il a un revolver au ceinturon, les mains dans les poches, le blouson fermé jusqu’au menton. Il fait froid. Ils sont deux. Pour la première fois, une paire dans mon paradis d’amour.

Poli, il jette un doigt à son front : salut. Puis sa main file vers la poche chaude, douillette. Frileux, l’oppresseur.

-Mademoiselle.
-Bonjour...
-Vous êtes seule ?
-Ben... ouais.
-On dit oui. Vous connaissez Gérard Thévenon ?
-Ben... non.
-Qui vit ici avec vous ?

L’inquisiteur regarde les deux vastes matelas, la tonne de vaisselle sale ébréchée, les robes et pantalons pendus un peu partout, les cinq chaises (une pour celui qui viendra). Il y a des santiags dans les coins, des tongs sous la table, une poubelle qui déborde. C’est la vie à plusieurs, quoi.

Le deuxième murmure :

-Tu sens ?
-Tu parles.

Le poli, celui qui me parle, s’approche :

-C’est quoi cette odeur ?
-Quelle odeur ?
-Vous sentez rien, vous ?
-Ben... Le patchouli ?

Seize ans pétris de ringardise : mon sens olfactif n’est sollicité que pour humer le savon. Pas pour flairer ce que sentent les deux limiers. Moi, c’est patchouli, un point c’est tout. Peut-être aussi la cigarette roulée : Steve, Karl, Éloïse et tous les copains roulent leurs cigarettes, avec du tabac en petits cubes qu’ils effritent dans le cul d’une assiette retournée. Moi, je ne fume pas : ça me rend malade. C’est vrai que leurs clopes ont une drôle d’odeur.

Patchouli, donc.

Le policier soupire. Il frissonne : record de froid, il n’y a pas de chauffage. Je doute, j’ai peur, quand même, la police c’est quelque-chose, c’est l’autorité, ça me dépasse.
Il prend un air débonnaire. Il est très convainquant. Rassurant. Paternel.

-Vous avez quel âge ?
-...
-Il est où, Gérard ?
-Je connais pas de Gérard, monsieur. Vous vous trompez sûrement. Ici, on est chez Steve.
-Qui ? Steve ? Steve comment ?
-Je sais pas.

Seize ans. Gamine. Toute seule, pas préparée, je n’avais jamais quitté mes parents, jamais vécu ailleurs que dans une chaude maison, avec une chambre pour moi toute seule, le repas servi. Un vrai foyer où on s’engueule. Le chauffage et l’assiette pleine à l’internat. Univers clos.

Je pleure.

-Vous habitez où ?
-La Fouillouse ! Les Tilleuls…

Sanglots, hoquets. Le père flic s’approche encore.

-Il a couché avec vous ?

Muette, je panique. J’ai honte, pudeur, je suis mineure, je ne vais pas trahir mon seul amour, l’homme qui m’aime et qui m’aimera toujours, moi la seule la fraîche. Fraîche mais pas si bête. Et pas assez gonflée pour mentir à la police. L’œil interroge. Il sait ce que dit mon silence. Il fronce, la voix gonfle. La voix dérape, il a un drôle de couinement dans la gorge, l’autre fait hem, pfff.

-Et vous fumez aussi.

Il croit tout savoir. Balourd.

-Non, non, monsieur. Ça me rend malade.

Le deuxième a trouvé l’argent sous les vitres étoilées de givre. Il soulève du bout de sa chaussure la pile sacrée de bouquins anciens, poésie anglaise du XIXe siècle, personne ne touche, c’est le refuge spirituel de Steve. Son trésor infini, son joyau. Sous les livres renversés, des tas de petits cubes de tabac sont soigneusement alignés.

Mon policier siffle :

-Petite dinde !

Mépris, pitié, quoi encore ? Il va se mettre à pleurer lui aussi, il a l’œil rouge. Ou alors c’est peut-être le froid.

Son nez va toucher le mien. Je me raidis. Crâne, je ne recule pas... Je me plie en arrière.

-C’est quoi, ton nom ?

Il me pousse, ferme, on part en laissant la porte ouverte. Je descends la rue Sainte-Catherine, entre deux flics. Grand-rue, place du Peuple, kiosques à fleurs. J’ai honte. Infamie. Je monte à l’arrière de la voiture. La radio grésille.

On remonte : Libération, Dorian, Marengo, la Terrasse, nationale 82, Casino But Conforama, la Fouillouse, clignotant... Les Tilleuls. Ma mère est derrière le portail. Ça fait six mois que je ne l’ai pas vue. Je la hais. En silence, les yeux baissés, je fuis dans l’allée du garage et vais me terrer dans ma chambre, sur mon lit. Les draps sont frais, propres, juste mis. Pas de poussière, les carreaux sont lavés, Maman a passé l’aspirateur et mis le chauffage. Je pleure, pleure, pleure, pleure, pleure. Pour la dernière fois.

La honte a vendu la maison. Le désarroi a chargé tous les meubles dans un camion. L’ignominie avait un appartement à louer à La Cité. HLM, petite délinquance, bagarres nocturnes : bienvenue au quartier des Mésanges.

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Image extraite de l'article "La maison du général - 27"