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Publié le vendredi 28 décembre 2007 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 26

Le vent hurle depuis une semaine. Les rafales brûlantes arrachent les branches des arbres, qui ont déjà perdu toutes leurs feuilles. Les fenêtres d’une maison du Bourg ont été soufflées, le vent les a arrachées avec une violence terrifiante. Les hangars s’envolent, on est tous épuisés, on s’enferme chez soi et l’on attend qu’enfin la pluie arrive. On craint déjà les inondations, la Loire pourrait bien nous faire une crue, le temps est fou.

Je vais travailler à pied, le dos voûté. J’avance les yeux fermés, j’évite de passer près des arbres. Peu de clients viennent faire réparer leur voiture, les sorties sont limitées au strict nécessaire. Une coupure de courant a bien failli nous faire perdre les fichiers du garage. Heureusement, Amélie avait fait des copies sur disquettes. Elle s’est très vite adaptée à mon travail.

La chaleur est suffocante. C’est le vent qui est chaud, aride, si sec qu’il brûle tout sur son passage. L’herbe des prés est jaune, les bêtes tournent le cul en baissant la tête, résignées. Les paysans leur apportent des balles de foin, qu’ils laissent près des clôtures avec leurs ficelles, pour éviter qu’elles s’envolent. Dans les monts du Forez, un incendie épuise les pompiers qui brûlent au bout de leurs lances asséchées. Les bois de sapins crépitent, et l’on voit de la plaine un lourd nuage noir qui coiffe les montagnes. On se sent minuscules, ridicules, vaniteux, face à la force obstinée de l’air qui nous empoigne.

La rentrée scolaire a été retardée : l’inspection craint pour la sécurité des élèves. Pas un avion ne décolle de l’aéroport, les voyageurs viennent en voiture à Saint-Étienne, l’autoroute est saturée et les accidents se succèdent. Dès la tombée du soir, les éclairs luisent dans le ciel rouge ; on entend à peine le tonnerre qui gronde, à cause du vent. Vers minuit, tout s’arrête, brusquement, le silence est terrible, le monde est immobile, pétrifié. De très loin, on entend aboyer des chiens. Les éclairs s’affolent, ils crépitent sans cesse, envoient d’un nuage à l’autre des salves odorantes. Avant la levée du jour, le vent reprend sa course effrénée.

La mairie a pris un arrêté pour interdire les paraboles sur les balcons. Les représentants du câble en profitent pour harceler les locataires, les satellites sont au-dessus des nuages, la tempête peut bien mugir, les satellites tournent, imperturbables. Les commerciaux glanent quelques abonnements.

Pap’ les a expulsés, furieux.

— Vous reviendrez quand votre antenne de merde sera remontée ! J’ai mon râteau sur le poste, et ça marche encore mieux qu’avec votre câble de voleurs !

Mon père a appris que les parents d’Ahmed n’avaient que de la neige sur leur écran. L’antenne de la tête de réseau du câble a été arrachée par la tempête.

Aux Tilleuls, on avait un grand portail en fer, lourd, deux vantaux larges de tôle épaisse. Pap’ le repeignait tous les étés. Les jours de grand vent, il fallait s’y mettre à deux pour l’ouvrir. Les vastes voiles de fer nous traînaient sans qu’on puisse les retenir.

Un soir, on avait entendu crier. Coincé par le groupe électrogène contre le mur de clôture, un ouvrier était plaqué, les jambes prisonnières. La serrure du portail avait lâché sous les assauts du vent, et le vantail, avec une force extraordinaire, avait patiemment poussé le groupe dételé du camion. L’ouvrier occupé à nettoyer les outils s’est laissé surprendre, face au mur, les cuisses serrées dans le terrible étau. Avec une précision scientifique, le portail s’était appuyé sur la prise d’attelage, et le groupe était littéralement verrouillé. Pap’ ne pouvait plus rien bouger. Il a découpé la tôle à la meuleuse, ça lui a pris un temps fou. Le Samu a emmené l’ouvrier qui s’était évanoui, fou de peur. Il marche avec des cannes, il touche une bonne pension. Il faisait du vélo tous les week-ends, il était doué. Sa carrière a été interrompue alors qu’il venait d’avoir vingt-cinq ans.

La pluie est arrivée cette nuit. Je me suis réveillée en sueur ; l’air moite collait aux draps. Le vent a un peu faibli, mais continue de tournoyer avec rage, jetant bruyamment des paquets d’eau contre les vitres. Les gosses vont pouvoir étrenner leurs cartables.

Sur le chemin du garage, mon parapluie inutile se retourne. J’arrive trempée. Il y a de la buée sur toutes les vitres. On a oublié la lumière du soleil. Le vent se tait enfin au milieu de l’après-midi, et la pluie s’installe, chaude, fine, en longs traits serrés. Les clients ont la gueule des mauvais jours, Lina a mal au ventre et geint, inconsolable. Isabelle paraît fatiguée. Elle n’a pas maigri depuis la naissance de la petite, et elle traîne son gros ventre, affligée. Elle me demande sans cesse si tout va bien, si j’ai le moral. Elle se méfie de moi. Le temps est à la tristesse, mais je traverse les jours, l’esprit limpide, sans regret, sans projet. Je goûte l’instant, je me regarde marcher, travailler, manger, je m’émerveille de voir à quel point mon corps m’obéit, il fait tout ce que je veux, il marche parfaitement, l’organisme est un miracle hautement perfectionné. Je suis attentive à la sensation extraordinaire que me procure la bonne santé. Ça me suffit, le ciel peut bien vider son eau sur la terre, la Loire peut emporter les ponts et les toboggans : la pluie sur ma peau me dit que je suis en vie et que tout va bien.

Je continue de donner mon argent à mes parents, qui continuent de chercher une maison. C’est difficile. C’est trop loin, trop cher, trop petit, trop vétuste, trop près de la route, de l’autoroute, de la voie ferrée, de la zone industrielle. Ils cherchent Les Tilleuls dans la plaine. Ils ne trouvent que de tristes pavillons de lotissement ou des fermettes délabrées.

Pap’ a signé avec la mairie. Stef l’a invité à dîner au restaurant. Il a dit à mon père qu’il avait un grand projet, sur le point d’aboutir, qui allait étonner beaucoup de monde. Il lui a dit qu’il était plein d’espoir, mais qu’il réservait la surprise. Pap’ est curieux, il a asticoté Stef pendant tout le repas, sans résultat. Mon père est rentré un peu agacé :

— S’il veut rien dire, faut pas qu’il fasse des mystères comme ça ! Il donne juste un bout et puis après, plus rien, un mur ! Tu sais quelque-chose, toi, Karine ?

Grande sœur hausse les épaules. Elle n’a pas vu Stef depuis un bon moment, elle ignore de quoi il s’agit.

L’automne est arrivé d’un seul coup. Octobre est déjà là, le soleil est parti depuis des semaines. On a mis le chauffage, il fait gris, le brouillard enveloppe la Loire d’un filet humide. Je n’avale plus de médicaments, je reprends du poids, peu à peu, mes cernes disparaissent et Maman desserre la taille de mes jupes.

Karine déménage demain, elle a trouvé un minuscule studio en plein centre de Saint-Étienne, à deux pas de la mansarde où j’avais cru refaire le monde avec Steve. Ma sœur va travailler à la pige, elle espère être embauchée un jour, elle occupe le terrain en assiégeant le journal, tous les jours. Elle m’a fait visiter les services, les ordinateurs, la machine à café, l’imprimerie et son énorme rotative qui martèle dans un vacarme tonitruant. Karine tutoie tout le monde, c’est la tradition dans la presse, elle appelle les gens par leur prénom et me guide avec assurance. Elle s’exprime avec l’aplomb de celle qui veut oublier sa précarité.

Je préfère mon garage. La famille idéale, les ouvriers qui sifflent, les clients qui restent une heure pour acheter une paire d’essuie-glaces, ils viennent discuter. Il règne chez Tonio une ambiance de bistrot où les jurons répondent au tintement d’une clé qui tombe dans la fosse. C’est presque intime.

Les gens me font un signe à travers la vitre ; parfois, ils passent la tête dans la porte :

— Tu marques, je passe payer dans la semaine.

Ils reviendront à la fin du mois.

La vie s’écoule sans bruit, demain sera comme aujourd’hui. C’est tellement rassurant de savoir où l’on va, c’est confortable, c’est reposant. Je me sens inusable, bien lancée sur des rails solides qui filent avec certitude droit devant moi. À Noël, j’aurai assez d’argent pour acheter un ordinateur, et un beau manteau pour Maman.

Karine m’a promis qu’elle me rapporterait des livres le week-end prochain. Elle prépare la Fête du livre, elle est de l’équipe qui suit l’événement. Sa science historique lui a permis de s’imposer : le thème de cette année sera axé sur le patrimoine. Ma sœur est aux anges.

J’irai dormir chez elle, pour avoir le temps de flâner sous le grand chapiteau. J’espère qu’il fera beau, qu’il ne pleuvra pas. Je pense sans trouble aux yeux brûlants de l’écrivain fou. J’ai voulu jeter sa lettre, mais je ne sais quel sentiment m’en a empêchée. Elle est toujours dans son enveloppe, et je la conserve, sans jamais la relire, comme une relique. Je n’irai pas dire à l’auteur que je lui ai donné mon manuscrit, c’est du passé, ce n’était pas vraiment moi. Mais j’irai vérifier l’ardeur de son regard.

Karine s’effondre en larmes sur la table, au milieu du repas. Elle est entrée avec fracas, nous ne l’attendions pas. Elle rit, elle pleure, hoquette et s’étrangle. Elle a les yeux rouges et les lèvres pâles, elle renifle entre un rire et un sanglot. Elle a perdu la tête. Stef se tient dans la porte, il regarde en l’air. Maman pâlit et aide sa fille à ôter son manteau :

— Qu’est-ce qui se passe, mon petit ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

Alarmés, on attend qu’elle trouve un filet de souffle pour nous répondre.

— Je vais me marier… Stef a… Il m’a offert, il a écrit… Oh, Maman, si tu savais !

Ma mère tombe sur sa chaise. Ma sœur pleure de tout son être, elle ne peut pas s’arrêter, elle est incapable d’ajouter un mot. Stef n’a pas fait un geste. Je le dévisage, il ne me regarde pas. Il est pâle.

Karine tend un livre à ma mère, ses sanglots redoublent dans un grand éclat de rire.

Sur la couverture, je lis :

« STEFAN BARBIER
KARINE
ROMAN ».

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