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Publié le mercredi 12 décembre 2007 dans la rubrique :

Les Yeux secs

Chapitre 24

« Mademoiselle,

Je vous remercie de la confiance que vous m’avez accordée, en m’envoyant votre manuscrit. Je l’ai lu avec beaucoup d’intérêt et de plaisir. Votre roman possède de nombreuses qualités. Votre écriture, notamment, est particulièrement agréable.

Je suis persuadé que vous serez un jour capable d’écrire une œuvre publiable. Vous possédez quelques-uns des atouts nécessaires pour devenir un bon romancier. Il vous suffit de travailler régulièrement, pour maîtriser davantage les techniques d’écriture.

Je vous encourage à poursuivre vos efforts. Vous ne tarderez pas à acquérir une plus grande maturité. Je vous souhaite bonne chance et bon courage, et je vous prie d’agréer, Mademoiselle, mes salutations littéraires. »

J’ai signé mon contrat ce matin. Il est dans mon sac, j’attends l’arrivée de Pap’ pour le lui montrer. C’était la plus belle journée de ma vie. Jusqu’à ce que j’ouvre cette enveloppe.

Mon roman ne lui a pas plu. Il n’a pas compris. Les flammes de son regard se sont posées sur mes pages, et il n’a rien vu. Lit-il ses propres livres ? Sur mon lit, j’écoute mon esprit prendre le galop. Mon cœur et ses battements absurdes n’arrivent pas à suivre le chaos qui fracasse ma pensée. J’ai cru qu’un écrivain, un véritable homme de lettres, doué, adulé, au regard ardent, arrêterait sa vie sur mon fol espoir. Et qu’il repartirait enrichi de mon reflet, moi son double. J’ai lancé ma main à cet inconnu aperçu sous un chapiteau, j’étais au bout du bras qui soutenait la main. Entre les doigts, tremblait mon roman.

J’ai attendu qu’il me reconnaisse. Il a tourné les pages sans me voir. C’est normal. Il est écrivain, je suis une poussière qui rêvait de briller comme l’astre sublime. Il sait et je m’englue. Il est et je sombre, aux Mésanges, quartier HLM de La Cité, neuf nationalités et zone d’éducation prioritaire. Rien de beau ne peut sortir de ces immeubles qui poussent à l’ombre d’un château d’eau. Mon roman sent le goudron et la cage d’escalier. Mes pages froides ont éteint le brillant regard fou de l’auteur à qui j’ai cru ressembler.

J’étais tombée amoureuse de ces yeux, de cette plume, de ce livre dont j’ai fripé la couverture à force de le lire. C’était lui, le rêve qui se cachait dans l’ombre du nom de Stef : cet artiste génial qui m’avait mise au monde. Je ne le vaux pas, j’ai sali son regard de l’encre indigne de mon manuscrit.

La nausée soudaine me foudroie. Je n’ai pas le temps de réagir, même pas le temps de me lever. J’entends le bruit sourd de ma tête sur le sol, je vomis tout le mépris que j’ai pour moi-même. Maman accourt, elle me tient les épaules en attendant que j’aie fini. Elle me porte littéralement sur mon lit, et s’affaire doucement. Bassine, vieilles couvertures, clochette. Elle me lave, elle me met en pyjama. Je suis inerte, trempée d’une sueur glacée et nauséabonde. Mes oreilles bourdonnent si fort que je n’entends pas la voix de ma mère. Je la vois à travers un filtre épais qui l’éloigne, le monde est derrière une vitre étanche que je ne peux pas franchir.

Un son aigu sort de ma gorge tordue alors que ma poitrine tremble avec violence. La douleur dans les yeux me force à fermer les paupières, je les crispe pour ne plus sentir cette brûlure exorbitée. Je hulule en secouant la tête, je n’entends plus mon cœur. La lettre fait une boule acérée dans mon poing.

À mon réveil, je vois Maman assise sur la chaise, près de mon lit. Elle feuillette un magazine. Sa robe noire est si vieille qu’elle en est grise, d’un gris très foncé, très doux. Je grelotte sous les couvertures, mes cheveux mouillés sont collés à mon front. Le sourire de Maman attend que je sorte doucement de ma torpeur. J’apprends à respirer, avec application, avec précaution. Je me concentre. Mes poumons sont si lourds. Maman se penche vers moi :

— Tu te sens mieux ?

Je ne peux pas lui répondre. Je suis incapable de parler, de bouger. Toute mon énergie passe dans ma respiration. Je parviens enfin à esquisser un mouvement des paupières. La lettre défroissée dépasse entre les pages du magazine. Elle sait.

Je ne veux plus respirer. Je veux dormir, sans fin, sans douleur, sans espoir, sans attente. J’ai vingt-deux ans. Le gâteau attend que j’éteigne ses bougies. Je n’ai plus de souffle. Elles brûleront sans moi, je ne veux plus voir le jour se lever, je ne veux plus d’anniversaire, je ne veux plus de cet effort permanent et inhumain qui me fait vivre encore et toujours, je ne veux plus de ce poids du corps qu’il faut porter vers une échéance inéluctable au terme d’une agonie inutile commencée au premier cri. Je suis tellement fatiguée. Je suis tellement dérisoire.

Isabelle a envoyé un petit mot. Maman la trouve vraiment très gentille, des gens comme ça on en voit pas souvent. Je titube jusqu’à la salle de bains, il faut que j’élimine cette odeur tenace qui me poursuit et m’obsède. Je n’ai pas la force de m’ébouillanter sous la douche. Maman me lave les cheveux dans le lavabo et me savonne grossièrement, par petits bouts, je refuse de me déshabiller.

Ma mère me lave et je touche le fond de l’humiliation. Elle me peigne et m’aide à regagner mon lit. Je dois attendre qu’elle change les draps. Le médecin va arriver. Je me recouche, étourdie. Docteur, c’est quoi ? Tension, pouls, faites « Aaa », respirez, ne respirez plus. Serrez mes mains, vous sentez mon stylo sous votre pied ? Regardez en haut en bas. Ça vous fait mal quand j’appuie sur votre ventre ?

— Votre fille va très bien. Dites-moi, ça lui arrive souvent ? Avez-vous remarqué si elle était un peu dépressive ces derniers temps ? Elle dormait bien quand elle était petite ? Comment a-t-elle réagi lors de l’accident de votre mari ? Elle s’entend bien avec sa sœur ?

La boîte de cachets est plutôt jolie, avec son rond jaune qui ressemble à un soleil.

Pap’ fulmine. Je trouve toujours le moyen de faire honte à la famille. Une dépression ? Et puis quoi encore, on n’a jamais vu de dingue chez nous. Pourtant j’ai pas de raison de me plaindre.

Maman a perdu son sourire. Elle a quand même laissé la sonnette sur mon chevet, avant de fermer la porte sur son ombre.

Les cachets sont trop gros. Je n’arrive pas à les avaler. Les capsules se collent au fond de ma gorge, elles ne veulent pas passer, j’étouffe. Karine me tape dans le dos, mais elle n’a pas beaucoup de temps, elle finit son mémoire de DEA, jamais elle ne sera prête pour la soutenance. Je ne peux pas avaler, c’est trop douloureux. Je laisse la salive s’écouler de mes lèvres, Maman a attaché une grande serviette autour de mon cou. Depuis deux jours, je suis incapable de manger et de boire. Je veux dormir, mais le soleil brûle dans ma chambre et perce mes paupières sèches.

Le médecin est là à chacun de mes réveils. Il m’observe et prend des notes. Je vomis trois gouttes de bile, mon estomac est plié sur une crampe perpétuelle. Le médecin a un menton immense sous une bouche noire qui se tord lentement et s’étire à l’infini.

Le soleil est trop chaud, il y a trop de lumière, tout est blanc derrière les volets. Stef a déménagé avec son chien et le camion bleu. Je vais monter boire un café avec Isabelle, mais le chat m’écrase. Je suis couchée dans une voiture qu’on répare sur le pont, c’est Stef qui tient le volant. Devant le pare-brise, mon cousin Luc est pendu, le bras dans le plâtre, et je tape le texte de mon roman sur le clavier de l’ordinateur. Les lapins gambadent dans l’armoire en mangeant les billets de banque. Pap’ ne les supporte plus, leur bruit incessant couvre la musique de Dave Brubeck. Il monte le son. Je mange le chien mort au pare-choc, le chasseur rit, il est content, bon appétit mademoiselle. Avez-vous écrit des lettres de candidature spontanée ? Le chien rit aussi, il se roule sur le dos pour que je le caresse encore, son ventre gonfle et éclate. Le médecin hors de lui tire en rafale avec son fusil.

— On va l’emmener.
— Merci, docteur.

Maman est soulagée.

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